Jeudi 02 juillet 2009
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Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
La grande «harba» (XIII)


Alors que le comité «S214» planche sur la question des «arouchs jaunes» et que le «SDC» étudie la question de la succession du frère par son frère, je me trouve en cavale avec le terroriste, le pied-noir et la demoiselle au kimono bleu. Destination : Yakouren…
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@ymail.com
Nous sommes sur la RN 12, à la sortie de Béjaïa. La vieille bagnole, une Lada d’un autre âge, peine à avancer au milieu d’une circulation très dense. Mais ce qui m’irrite le plus, ce sont les coups de klaxon donnés à tort et à travers. Des camions multicolores sont utilisés pour le transport du personnel. Ils sont recouverts de dessins représentant des dragons aux langues de feu ainsi que des jardins fleuris qui ressemblent à l’Eden. Un type, plus futé que les autres, a dessiné un grand cœur transpercé par une flèche, avec un immense appel : «Fleur de Lotus, épouse-moi, je suis Aït Mangetout, le restaurateur de Timezrit Il Maten»… J’étais assis au milieu du siège arrière et, comme le terroriste avait une taille impressionnante et que la mienne n’en était pas loin, nous écrasions de tout notre poids le pauvre pied-noir qui étouffait littéralement lorsque la voiture virait à droite. La demoiselle au kimono bleu était assise à côté du chauffeur, un Chinois aux cheveux roses qui ne me semblait pas très catholique. Tout au long du trajet, il chantonnait le dernier tube de cheb Zwit Rwit, ce qui semblait irriter au plus haut point le pied-noir :
- Ecoute, mon gars, arrête de martyriser nos pauvres oreilles. Tu n’as pas un lecteur CD ?
- Ti rigoule toi ? Un lictour CiDé dans cette bagnoule vieille comme ma grand-mère ? Il n’y a mime pas la cassite ! Mais il y a la radio chinoise de Boulimate ! Ti veux écouter ? Mais c’est pire que la chanson de moi ! Pourquoi ti n’aimes pas Zwit Rwit ?
- Oui, je veux écouter la radio.
Le chauffeur actionna nerveusement le bouton du poste radio et une voix suave emplit l’habitacle : «Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, vous êtes à l’écoute de «La Grande Muraille FM», la radio branchée de la côte kabyle. De Dellys à Aokas, nous sommes les premiers ! Voici notre bulletin d’information de la matinée :
«Un harag de nationalité sardèle est en fuite dans la région de Béjaïa. On pense qu’il est de connivence avec les terroristes locaux puisqu’il est accompagné dans sa cavale par un émir notoire. Quant au troisième larron, il s’agit d’un pied-noir qui pourrait être impliqué lui aussi. La Gendarmerie nationale a dressé de nombreux barrages sur tous les axes importants…» Inutile d’écouter la suite. Le chauffeur arrêta brusquement la bagnole et nous demanda de descendre. En bon citoyen chinois d’Algérie, il ne voulait pas avoir des problèmes avec les autorités. La demoiselle négocia longuement avec lui et proposa même de l’argent contre la Lada mais l’excentrique conducteur ne voulait rien savoir. Il fallait partir très vite et très loin. A pied, bien entendu. Ce type louche aux cheveux roses allait certainement vendre la mèche aux gendarmes. Nous n’étions pas loin d’El-Kseur. Mais il fallait quitter au plus vite la RN 12. Nous nous engageâmes sur une route départementale, en évitant de marcher sur le goudron. Nous nous cachions dans le maquis. Après avoir longuement marché, nous changeâmes de route, en délaissant la direction de Aït-Smaïl pour bifurquer à l’ouest. Cap sur Chorfa, puis Aguemoun n Aït Amar. Le terroriste en avait marre de marcher. Moi aussi. Je ne sentais plus mes pieds. Quant au pied-noir, il continuait d’avancer comme un automate. La vision de ces paysages sublimes lui donnait la force de marcher. Quant à la demoiselle, elle semblait exténuée. C’est donc par galanterie que le buveur de Jack Daniel’s daigna s’arrêter. Il s’en foutait de notre état. Nous nous arrêtâmes à côté d’une rivière où chantonnait une eau limpide. Nous nous précipitâmes pour étancher notre soif et faire un brin de toilette. Mais il n’y avait rien à se mettre sous la dent. Le terroriste s’arma de quelques pierres pointues et s’en alla à la chasse. Le comité «S214» venait de prendre une grave décision. Il fallait renvoyer tous les «Arouchs jaunes» en Chine et les remplacer par une nouvelle population. On chercha les gens les plus dociles de l’Empire du Milieu. Inutile de répéter la même erreur. Habib Khali Nez Rouge, un crayon pointé sur une grande carte géographique, montrait un coin de Chine à l’assistance qui suivait religieusement son speech :
«Voilà où nous allons puiser nos nouveaux Chinois. Des rapports confidentiels indiquent que la communauté habitant cette région réalise les plus grands scores dans les votes. Elle choisit toujours les candidats les plus serviles du Parti communiste chinois. Elle adore les dirigeants au point de garnir ses intérieurs avec les portraits du guide suprême. On dit qu’un citoyen de cette région a tué sa femme parce qu’elle a oublié le portrait du leader respecté et bien-aimé sous le robinet de la cuisine ! Cette population organise tous les jours, à 14 heures piles, des marches de soutien à toutes les décisions du gouvernement et même à celles qui ne sont pas prises encore. Dès qu’ils entendent un discours, ils observent un silence total. Un militant a jeté son bébé par le balcon parce qu’il l’empêchait de suivre les orientations du guide suprême et on a pénalisé 6 chiens, 2 chats, 4 vaches, 6 ânes, 18 brebis et 15 chèvres parce qu’ils ont osé produire des sons qui ont empêché le quartier sud de suivre le passage du discours où il est question de… réduction des salaires. Voilà un thème qui mobilise les travailleurs au point où il ne passe pas de jour sans qu’ils signent une pétition où ils réclament avec force une réduction de leurs salaires pour pouvoir participer à la bataille de la production et de la productivité. La seule fois où ils ont failli provoquer une émeute, c’était lorsqu’ils réalisèrent que le gouvernement n’allait pas réduire leurs salaires. Ils sortirent dans la rue, portant des banderoles sur lesquelles était inscrit un seul mot d’ordre : «Non à l’augmentation de nos salaires !» Lorsqu’ils apprirent que le gouvernement allait construire des logements et des routes dans leur région, ils se révoltèrent : «Non, nous sommes des incapables ! Nous méritons de rester à l’écart du progrès !» Un autre trait de leur caractère : ils brûlent les journaux critiquant le gouvernement…»
Habib Khali Nez Rouge fut interrompu par le chef du comité :
«Parfait ! Voilà ce qu’il nous faut ! Ces gens sont merveilleux ! Combien sont-ils ces récalcitrants des «Arouchs jaunes» ?
- 1 250 000 personnes !
- Mettez-les dans les avions tout de suite. Destination : la Chine. Puis faites venir 1 250 000 merveilleux béni-ouioui. Donnez-leur des dattes et du petit-lait à leur descente d’avion et faites défiler les majorettes de Aïn El Melh en leur honneur !
- Monsieur, pourquoi ne pas faire venir 2 000 000 ?
- Vous avez une raison particulière ?
- C’est que, voyez-vous, avec ces particules qui circulent dans l’air de la Kabylie, il se pourrait que quelques-uns basculent dans la révolte et deviennent des béni-non-non ! Avec 750 000 Chinois en plus, ça nous donne une large marge de manœuvre. On pourrait tout de suite remplacer ceux qui deviennent des boycotteurs !
- Et qu’est-ce que vous allez faire de ces nouveaux boycotteurs ?
- On pourrait les armer et les envoyer faire la chasse aux terroristes !
- Imbécile ! Officiellement, il n’y a plus de terroristes. Bon, on verra plus tard !» Un petit gars au visage squelettique et pâle, totalement bouffé par une paire de lunettes énormes, leva son doigt :
«D’accord chef, mais il reste un petit problème
- Quoi encore ?
- Qui nous dit que, tôt ou tard, les 2 000 000 nouveaux Chinois ne seront pas, eux aussi, atteints par le virus «20.01.80» ? Et là, bonjour les dégâts. On aura d’autres affaires semblables à celle d’Aït Mao avec, au bout, la création de nouveaux «arouchs jaunes» ?
M. F.
(A suivre)

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