Alors que le comité «S214» planche sur la question des «arouchs jaunes» et que le «SDC» étudie la question de la succession du frère par son frère, je me trouve en cavale avec le terroriste, le pied-noir et la demoiselle au kimono bleu. Destination : Yakouren… Par Maâmar FARAH
farahmaamar@ymail.com
Nous sommes sur la RN 12, à la sortie de Béjaïa. La vieille bagnole,
une Lada d’un autre âge, peine à avancer au milieu d’une circulation
très dense. Mais ce qui m’irrite le plus, ce sont les coups de klaxon
donnés à tort et à travers. Des camions multicolores sont utilisés pour
le transport du personnel. Ils sont recouverts de dessins représentant
des dragons aux langues de feu ainsi que des jardins fleuris qui
ressemblent à l’Eden. Un type, plus futé que les autres, a dessiné un
grand cœur transpercé par une flèche, avec un immense appel : «Fleur de
Lotus, épouse-moi, je suis Aït Mangetout, le restaurateur de Timezrit Il
Maten»… J’étais assis au milieu du siège arrière et, comme le terroriste
avait une taille impressionnante et que la mienne n’en était pas loin,
nous écrasions de tout notre poids le pauvre pied-noir qui étouffait
littéralement lorsque la voiture virait à droite. La demoiselle au
kimono bleu était assise à côté du chauffeur, un Chinois aux cheveux
roses qui ne me semblait pas très catholique. Tout au long du trajet, il
chantonnait le dernier tube de cheb Zwit Rwit, ce qui semblait irriter
au plus haut point le pied-noir :
- Ecoute, mon gars, arrête de martyriser nos pauvres oreilles. Tu n’as
pas un lecteur CD ?
- Ti rigoule toi ? Un lictour CiDé dans cette bagnoule vieille comme ma
grand-mère ? Il n’y a mime pas la cassite ! Mais il y a la radio
chinoise de Boulimate ! Ti veux écouter ? Mais c’est pire que la chanson
de moi ! Pourquoi ti n’aimes pas Zwit Rwit ?
- Oui, je veux écouter la radio.
Le chauffeur actionna nerveusement le bouton du poste radio et une voix
suave emplit l’habitacle : «Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, vous
êtes à l’écoute de «La Grande Muraille FM», la radio branchée de la côte
kabyle. De Dellys à Aokas, nous sommes les premiers ! Voici notre
bulletin d’information de la matinée :
«Un harag de nationalité sardèle est en fuite dans la région de Béjaïa.
On pense qu’il est de connivence avec les terroristes locaux puisqu’il
est accompagné dans sa cavale par un émir notoire. Quant au troisième
larron, il s’agit d’un pied-noir qui pourrait être impliqué lui aussi.
La Gendarmerie nationale a dressé de nombreux barrages sur tous les axes
importants…» Inutile d’écouter la suite. Le chauffeur arrêta brusquement
la bagnole et nous demanda de descendre. En bon citoyen chinois
d’Algérie, il ne voulait pas avoir des problèmes avec les autorités. La
demoiselle négocia longuement avec lui et proposa même de l’argent
contre la Lada mais l’excentrique conducteur ne voulait rien savoir. Il
fallait partir très vite et très loin. A pied, bien entendu. Ce type
louche aux cheveux roses allait certainement vendre la mèche aux
gendarmes. Nous n’étions pas loin d’El-Kseur. Mais il fallait quitter au
plus vite la RN 12. Nous nous engageâmes sur une route départementale,
en évitant de marcher sur le goudron. Nous nous cachions dans le maquis.
Après avoir longuement marché, nous changeâmes de route, en délaissant
la direction de Aït-Smaïl pour bifurquer à l’ouest. Cap sur Chorfa, puis
Aguemoun n Aït Amar. Le terroriste en avait marre de marcher. Moi aussi.
Je ne sentais plus mes pieds. Quant au pied-noir, il continuait
d’avancer comme un automate. La vision de ces paysages sublimes lui
donnait la force de marcher. Quant à la demoiselle, elle semblait
exténuée. C’est donc par galanterie que le buveur de Jack Daniel’s
daigna s’arrêter. Il s’en foutait de notre état. Nous nous arrêtâmes à
côté d’une rivière où chantonnait une eau limpide. Nous nous
précipitâmes pour étancher notre soif et faire un brin de toilette. Mais
il n’y avait rien à se mettre sous la dent. Le terroriste s’arma de
quelques pierres pointues et s’en alla à la chasse. Le comité «S214»
venait de prendre une grave décision. Il fallait renvoyer tous les «Arouchs
jaunes» en Chine et les remplacer par une nouvelle population. On
chercha les gens les plus dociles de l’Empire du Milieu. Inutile de
répéter la même erreur. Habib Khali Nez Rouge, un crayon pointé sur une
grande carte géographique, montrait un coin de Chine à l’assistance qui
suivait religieusement son speech :
«Voilà où nous allons puiser nos nouveaux Chinois. Des rapports
confidentiels indiquent que la communauté habitant cette région réalise
les plus grands scores dans les votes. Elle choisit toujours les
candidats les plus serviles du Parti communiste chinois. Elle adore les
dirigeants au point de garnir ses intérieurs avec les portraits du guide
suprême. On dit qu’un citoyen de cette région a tué sa femme parce
qu’elle a oublié le portrait du leader respecté et bien-aimé sous le
robinet de la cuisine ! Cette population organise tous les jours, à 14
heures piles, des marches de soutien à toutes les décisions du
gouvernement et même à celles qui ne sont pas prises encore. Dès qu’ils
entendent un discours, ils observent un silence total. Un militant a
jeté son bébé par le balcon parce qu’il l’empêchait de suivre les
orientations du guide suprême et on a pénalisé 6 chiens, 2 chats, 4
vaches, 6 ânes, 18 brebis et 15 chèvres parce qu’ils ont osé produire
des sons qui ont empêché le quartier sud de suivre le passage du
discours où il est question de… réduction des salaires. Voilà un thème
qui mobilise les travailleurs au point où il ne passe pas de jour sans
qu’ils signent une pétition où ils réclament avec force une réduction de
leurs salaires pour pouvoir participer à la bataille de la production et
de la productivité. La seule fois où ils ont failli provoquer une
émeute, c’était lorsqu’ils réalisèrent que le gouvernement n’allait pas
réduire leurs salaires. Ils sortirent dans la rue, portant des
banderoles sur lesquelles était inscrit un seul mot d’ordre : «Non à
l’augmentation de nos salaires !» Lorsqu’ils apprirent que le
gouvernement allait construire des logements et des routes dans leur
région, ils se révoltèrent : «Non, nous sommes des incapables ! Nous
méritons de rester à l’écart du progrès !» Un autre trait de leur
caractère : ils brûlent les journaux critiquant le gouvernement…»
Habib Khali Nez Rouge fut interrompu par le chef du comité :
«Parfait ! Voilà ce qu’il nous faut ! Ces gens sont merveilleux !
Combien sont-ils ces récalcitrants des «Arouchs jaunes» ?
- 1 250 000 personnes !
- Mettez-les dans les avions tout de suite. Destination : la Chine. Puis
faites venir 1 250 000 merveilleux béni-ouioui. Donnez-leur des dattes
et du petit-lait à leur descente d’avion et faites défiler les
majorettes de Aïn El Melh en leur honneur !
- Monsieur, pourquoi ne pas faire venir 2 000 000 ?
- Vous avez une raison particulière ?
- C’est que, voyez-vous, avec ces particules qui circulent dans l’air de
la Kabylie, il se pourrait que quelques-uns basculent dans la révolte et
deviennent des béni-non-non ! Avec 750 000 Chinois en plus, ça nous
donne une large marge de manœuvre. On pourrait tout de suite remplacer
ceux qui deviennent des boycotteurs !
- Et qu’est-ce que vous allez faire de ces nouveaux boycotteurs ?
- On pourrait les armer et les envoyer faire la chasse aux terroristes !
- Imbécile ! Officiellement, il n’y a plus de terroristes. Bon, on verra
plus tard !» Un petit gars au visage squelettique et pâle, totalement
bouffé par une paire de lunettes énormes, leva son doigt :
«D’accord chef, mais il reste un petit problème
- Quoi encore ?
- Qui nous dit que, tôt ou tard, les 2 000 000 nouveaux Chinois ne
seront pas, eux aussi, atteints par le virus «20.01.80» ? Et là, bonjour
les dégâts. On aura d’autres affaires semblables à celle d’Aït Mao avec,
au bout, la création de nouveaux «arouchs jaunes» ?
M. F.
(A suivre)
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