Dimanche 20 juillet 2014
Accueil | Edition du jour
 
Actualités
Périscoop
Sports
Femme magazine
Le Soir Santé
Culture
Monde
Contribution
Ici mieux que là-bas  
Digoutage fi Ramdane
Pousse avec eux
     
 

Le soir videos


Video sur Youtube

 
     
Edition du jour
 
 
 
Nos archives en HTML


Chronique du jour : Ici mieux que là-bas
Balade dans le Mentir/vrai(24)
Le naufrage de Sindbad à Bachdjarrah


Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr

Il arrive toujours un moment dans la carrière des praticiens du journalisme entichés de littérature, où l’un et l’autre s’emmêlent, se confondent même à un point où Dieu ne reconnaît plus les siens. Surtout lorsque le journaliste s’exprime par la chronique, qui demeure l’un des plus anciens genres littéraires phagocytés dare-dare par la presse dès sa naissance.
Tenant chronique, comme on dit, à l’Hebdo Libéré au début des années 1990, je cherchais, un jour, un sujet. J’épluchai paresseusement la presse en quête d’une idée lorsque je tombai sur un article qui nous annonçait une fois encore que le port de Djen-Djen allait être incessamment achevé.
Allez savoir pourquoi, je rattachai ce nom, Djen-Djen, à Sindbad ! Le fait est que cette information parue dans la rubrique nationale ou économique de je ne sais plus quel quotidien, avait aussitôt impulsé en moi cette vieille attente de remettre à flots Sindbad. Je me suis mis à imaginer – imagination débridée, et gratuite, évidemment – que Sindbad, naviguant dans nos parages, avait échoué corps et biens au port de Djen-Djen, et qu’il n’avait d’autre choix que de repartir par l’aéroport d’Alger. Mais son passeport était périmé. J’avais sans conviction intitulé cette chronique Le huitième voyage de Sindbad. Des années plus tard, je m’apercevrai qu’une multitude d’écrivains avaient déjà utilisé, ou utiliseront, ce titre comme l’Algérienne Hawa Djabali(1). La chronique publiée, je découvris qu’elle avait été rendue totalement incompréhensible par l’intervention d’un correcteur zélé. Tous les connaisseurs des Mille et une Nuits savent que Sindbad racontait ses voyages à un pauvre hère de Bagdad venu mendier à la porte de son palais. Sindbad l’avait fait entrer, l’avait fait laver, l’avait habillé et nourri. Ce mendiant a pour nom Hindbad, et il joue un rôle important que l’on pourrait qualifier en termes pédants de maïeuticien, un accoucheur des contes de Sindbad. Le correcteur qui ignorait l’existence de ce personnage, rectifia systématiquement le nom d’Hindbad en Sindbad. Le récit que je fis du huitième voyage de Sindbad en devint absolument illisible.
Il fallut que je publie la semaine suivante la version corrigée des erreurs du correcteur. Malgré ou à cause de cela, j’éprouve une certaine gratitude à l’égard de ce dernier puisqu’il me permit de revenir sur le sujet, de l’approfondir, de clarifier la narration. Je me mis dès lors à considérer Sindbad comme une sorte de voyageur contemporain dont l’errance perdure dans le temps.
Cette idée a maturé longtemps, peut-être à mon insu. Elle était là constamment, à ma portée, venant de temps en temps tambouriner à mes tempes pour me rappeler qu’il ne faut jamais s’assoupir sur l’ouvrage. Comme je suis plutôt qu’un flamboyant artiste qui transforme en coup de maître chaque coup d’essai, un artisan laborieux, je récolte et j’emmagasine patiemment tout ce que je trouve sur les sujets qui m’intéressent. C’est ainsi que j’ai découvert que je ne suis pas la seule victime littéraire de Sindbad. Mais j’en reparlerai un peu plus tard. Pour le moment, revenons à cette étape cruciale de mes voyages avec Sindbad.
Une nuit d’insomnie, en 1995, je le revis, coincé à Alger, rétroactivement raflé lors des émeutes d’Octobre 1988. Je l’imaginais dans une cellule d’un commissariat, racontant à son codétenu, un jeune émeutier de Bachdjarrah, pris la main dans la casse, ses tribulations algéroises. Ce serait de la pure forfanterie si j’affirmais avoir écrit Sindbad, émeutier d’un trait. Non, il n’est pas venu tout emballé, comme le don d’une muse prodigue et torrentielle. Non, il n’est pas le fruit de l’inspiration mais celui, âpre, de l’expiration, de la sueur du travail de tâcheron.
J’y ai travaillé dur, comme d’habitude, cent fois sur le métier remettant l’ouvrage, comme dirait Boileau, doutant de tout, relisant, pour m’accrocher et avoir du grain à moudre, à la fois Les Sept voyages de Sindbad, des centaines d’articles et quelques ouvrages sur les événements d’Octobre 1988 à Alger, et exhumant des notes que j’avais prises in situ, sur les émeutes au moment où elles se déroulaient, sans savoir ce à quoi elles serviraient. Evidemment, dans le fracas dramatique de cette révolte, dans la rupture qu’elle provoquait dans une façon de voir et de vivre l’Algérie, j’étais à mille nœuds marins de me douter que ces notes serviraient un jour à un récit qui mettrait en action… Sindbad. Lui qui déclarait solennellement que son septième voyage serait définitivement le dernier ! Il ne faut jurer de rien…
Je pense que j’avais le manuscrit par devers moi lorsque Dalila Morsly et Ali Silem m’avaient fait inviter à Angers, et m’avaient présenté Francis Krembel, un passionné de poésie et d’Algérie, qui éditait des recueils de poésies de façon artisanale donnant à sa maison le nom hiéroglyphique de Traumfabrik. J’ignore quelles furent ses motivations – simple solidarité ou conviction de la justesse du ton, mais il accepta très vite de le publier. Bien que sobre d’aspect, le carnet, très élégant, vit le jour en juin 1996. Le tirage confidentiel toucha des amateurs de poésie contemporaine, mais j’eus néanmoins droit à un article critique dans Le Matricule des anges, le saint du saint en matière de poésie. Plus tard, Francis Krembel poussa la générosité jusqu’à céder les droits gratuitement à Domens pour une réédition avec un tirage et une audience plus importants. Pour autant, je n’avais pas encore tout à fait soldé mes comptes avec Sindbad. Tout au contraire, ce fut presque le début d’un voyage qui se poursuit mais autrement, par la recherche de ce que ce personnage légendaire dont les caractéristiques sont l’inquiétude et l’errance, a laissé comme traces dans la conscience des écrivains contemporains.
Il est indéniable que, flanqué d’un caractère sibyllin, Sindbad possédant un formidable matériel épique, pousse d’une certaine manière à la réminiscence autobiographique. Marin, solitaire, mélancolique, il incarne un potentiel littéraire inépuisable qui satisfait autant les écrivains à la recherche de l'aventure, d’extraordinaire, de merveilleux que ceux qui s’abreuvent plutôt d’intériorité tourmentée et dubitative.
Mais le plus frappé de tous, c’est un certain Gyula Krudy (1878-1933), un prolifique et important écrivain hongrois pratiquant d’une main le journalisme et de l’autre la littérature, dont j’ai découvert un des livres, La jeunesse de Sinbad chez un bouquiniste. Krudi a publié sa toute première nouvelle à l’âge de 14 ans. En 40 ans d’écriture relativement compulsive, il a publié 86 romans, 2 382 contes et nouvelles, 1 780 articles de journaux, 70 fragments de pièces de théâtre et de drames. Le tout a été réuni en 200 volumes. Et on n’a pas encore tout recensé !
Dès son premier recueil de nouvelles, il adopte Sindbad comme sa projection romantique, un personnage qui, comme lui, serait «un vagabond du souvenir». Parce qu’il aimait «tout ce qui était mensonge, illusion, imagination ou roman», Sindbad incarne aux yeux de Krudy l’idée néo-romantique «selon laquelle la vie doit être considérée comme une œuvre d’art. Parmi ses œuvres vouées à Sindbad, Krudi publie coup sur coup en 1911 et en 1912 la jeunesse de Sindbad et Les voyages de Sindbad. Puis, comme dans un miroir dont le reflet parfois s’éloigne, jamais Sindbad ne quittera tout à fait son œuvre. Il le fait vivre à différentes époques, sous différentes identités, fonctions sociales, mais Sindbad n’est jamais méconnaissable.
Bref, dans un subtil sens de l’enchâssement puisé dans la structure des 1 001 nuits, qui célèbre la tradition orale et la propagation du merveilleux, Krudy confie à Sindbad la mission d’être sa doublure dans un jeu de cache-cache avec l’imaginaire. Et Sindbad connaît alors une perpétuelle réincarnation dans l’ubiquité puisqu’il est partout en même temps.
A. M.

1) L’excellent ouvrage coordonné par Christiane Chalet-Achour Les 1001 nuits et l’imaginaire du XXe siècle (L’Harmattan) recense l’essentiel des œuvres inspirées des 1001 nuits ou les continuant. Des lacunes cependant, notamment l’œuvre de l’écrivain hongrois, Gyula Krudy.

Nombre de lectures : 2163

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable

La copie partielle ou totale des articles est autorisée avec mention explicite de l'origine
« Le Soir d'Algérie » et l'adresse du site