Dimanche 9 juillet 2017
Accueil | Edition du jour
 
Actualités
Périscoop
Régions
Sports
Femme magazine
Le Soir Santé
Faits divers  
Monde  
Culture  
Ici mieux que là-bas  
Digoutage
Pousse avec eux
Edition du jour
Nos archives en HTML


Chronique du jour : Ici mieux que là-bas
Si Laghouat m'était contée (suite et fin)


Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr

Je ne vais pas vous la jouer à la demande générale, mais le petit récit de la semaine dernière sur Laghouat a visiblement fait jaser. Peut-être même dans le bon sens du terme. Comme quoi, on a besoin de retour à l'ancien temps. Retour et pas régression. Surtout pas !
Publié sur les réseaux sociaux, le pensum a donné lieu à diverses réactions. Peut-être que ça n'a rien à voir, mais la publication par l'ami Lazhari Labter – lui-même natif de Laghouat – d'un récit nostalgique sur les lieux de son enfance laghouatie, Retour aux sources, m'incite à récidiver. D'autres réactions à cet article m'ont ôté les derniers et fragiles scrupules pour commettre un «Si Laghouat m'était contée 2». Voilà donc !
Bien sûr, je vais un peu le personnaliser comme me l’ont suggéré de nombreux lecteurs qui ont trouvé le dernier épisode par trop historique, trop solennel. Peut-être même un chouia guindé.
Oui, j'ai vécu moi-même à Laghouat durant ma prime enfance. C’est grave, docteur ? C'était durant la guerre. Comme tous les souvenirs qui se rattachent à cette période de la vie d’une personne, les miens sont à la fois vagues et précis. Pendant des années, j'ai joué inconsciemment à ce jeu innocent qui consiste à magnifier la ville à travers l'image unique qu'en avaient captée les yeux d'enfant. Je ne voulais pas lâcher la proie. Cette image et rien d’autre. Une sorte de carte postale intérieure inexpugnable ! Longtemps cette souvenance demeura comme quelque chose de présent vain et d’inaccessible étoile.
Au vrai, rien n'empêchait, bien entendu, d'y retourner pour confronter le souvenir à la réalité. Je ne le fis que tardivement au début des années 1980, soit 35 ans plus tard. Je retrouvai, grâce à l'aide d'un parent qui y vivait encore, la maison qui fut la nôtre à El-Qabou, dans le vieux Laghouat, probablement non loin de la place des Pèlerins, quartier d'enfance de l’ami Lazhari Labter.
Deux surprises, lors de ce retour. La petite seguia qui était un fleuve dans mon souvenir d'enfant devenait, aux yeux de l'adulte revenu sur les traces de son passé, tellement minuscule qu'elle en perturba la réminiscence d'une noyade.
J'avais aussi gardé l'image de murs blancs alors qu'en réalité, il s'agissait de murs en terre ocre.
J’ai retrouvé les arcades qui faisaient la caractéristique du centre-ville. Adulte, je découvrais ce que je ne connaissais pas enfant. D'abord l'histoire coloniale de la ville telle que j'ai tenté de la restituer ici-même. Et, en plus, des circonstances exceptionnelles ont fait que j'ai dû me rendre à Kourdane, ce lieudit devenu célèbre grâce à une histoire d'amour. Je venais de lire un roman de Frison-Roche, Djebel Amour, à forte teinture d’orientalisme tardif et voulais visiter le décor de l'histoire véridique qu'il raconte.
Sid-Ahmed Tedjini était le chef de la confrérie des Tidjania, dont la maison mère est la ville sainte d'Aïn-Madhi, à une vingtaine de kilomètres de Laghouat, mais qui a rayonné à travers tout le Sahara. Elle est à ce jour la confrérie soufie algérienne la plus implantée dans le monde.
Sid-Ahmed Tedjini a été assigné à résidence en France. A Bordeaux, il fait la connaissance d'une Française, modiste, du nom d'Aurélie Picard.
Le romancier parle de coup de foudre. Les historiens disent aussi qu'entre le chef soufi et la Française moyenne, l'amour est passé tout de suite. Autorisé à rentrer à Aïn-Madhi, il emmène sa jeune épouse. Mais à Aïn-Madhi, où le dignitaire religieux est tenu à des obligations drastiques et où il est déjà marié, les rapports avec les notables Tidjani se passent mal. Sid-Ahmed décide de construire pour sa belle un nid d'amour, une sorte de Taj Mahal à petite échelle. Ce sera Kourdane. Il choisit un terrain au piémont d'un djebel au nom propice, le djebel Amour. Il y installera sa femme française, qui régnera sur ce domaine jusqu'à sa mort. Elle est enterrée dans le jardin.
Ba Hassan, le gardien des lieux en ces années 1980, errait comme un fantôme dans la maison en ruine. Il faisait de son mieux pour préserver le bâtiment mais c'était au-dessus de ses forces et de ses moyens. Ni la confrérie, dont les moyens matériels et financiers ne sont pas négligeables, ni les autorités algériennes, qui pourraient considérer l'endroit comme historique, n'étaient prêtes à mettre la main à la poche. Alors Ba Hassan, qui était attaché à l'endroit car il y avait passé toute sa vie et parce qu'il n’avait aucun lieu où aller, essayait alors de sauver les meubles. Il avait bien connu Aurélie Picard et Sid-Ahmed Tidjani, l'ascète fougueux. Il connaissait toutes les histoires que leur liaison avait provoquées.
La maison était décatie.
Dans la chambre du couple, une grande photo de la maîtresse de céans : un visage rond, un nez aquilin, le menton et le regard déterminés. C'était assurément une femme de tête. Dans une autre pièce, il y avait la photo d'un jeune homme aux cheveux blonds. Le frère d'Aurélie Picard, dont c'était la chambre. Il avait vécu une partie de sa vie avec sa sœur, aux portes du désert. Sur un mur, à la naissance de l'escalier qui mène à l'étage, on voit le portait de Félix Faure, le président français de cette période, qui avait eu aussi une histoire tragique avec l’amour puisqu’il décéda dans une étreinte. Enfin, dans ce qui devait être une salle de réception, restaient accrochées au mur quelques belles pièces d'une collection d'armes anciennes. Ba Hassan confiait tout à trac que la collection était imposante. Mais depuis quelques années, les pandores algériens venaient et se servaient. Il ne pouvait rien leur dire. Ba Hassan est probablement décédé. Avec lui, tout un monde de frémissements s’est éteint.
Voilà ! Quelques impressions fugaces qui restent au-delà de tout. Je ne sais dans quel état se trouve Kourdane aujourd’hui mais peut-on vraiment croire au miracle ?
Evidemment, aujourd’hui en 2017, je ne sais pas si je reconnaîtrai la ville. Sans doute s'est-elle considérablement développée et, comme le reste de l'Algérie, probablement anarchiquement, dans le déni de l'architecture traditionnelle qui avait son charme et ses fonctionnalités. Mais cela ne change rien à l’image intérieure. C’est juste une autre histoire.
A. M.

Nombre de lectures : 1794

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable

La copie partielle ou totale des articles est autorisée avec mention explicite de l'origine
« Le Soir d'Algérie » et l'adresse du site