Dimanche 9 juillet 2017
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Culture : NOTRE RAPPORT AU MONDE DE AMIN KHAN
L’Algérie qui baille devant sa glace...


Dans la suite de Nous autres, éléments pour un manifeste de l’Algérie heureuse, et toujours sous la direction de Amin Khan, un deuxième ouvrage collectif est sorti aux éditions Chihab. Le livre interroge le rapport des Algériens au reste du monde.
Cette suite s’intitule Notre rapport au monde et elle est riche des articles (ou contributions) d’auteurs qui se distinguent par leur esprit ouvert, éclectique, critique, lucide et libre. Ils sont dix à apporter chacun son point de vue, à éclairer le jeu à sa manière et à présenter un côté des choses plus ou moins visible, plus ou moins resté obscur aux yeux du lecteur. Chacun s’efforce de jeter la lumière sur une question précise ou sur un tableau plus complexe, en faisant appel à ses capacités intellectuelles naturelles, à l’intelligence, ou aux connaissances acquises, au savoir. Ils sont dix et ils ont pour noms : Ahmed Bedjaoui, Mouanis Bekari, Akram Belkaïd, Ahmed Cheniki, Saïd Djaâfer, Tin Hinan El Kadi, Suzanne El Farra, Jihad Hudaib, Amin Khan et Nedjib Sidi Moussa. Promesse d’une composition riche, plaisante, variée et toujours instructive.
D’entrée de jeu, Amin Khan enlève ce qui empêche de bien voir. Le bandeau sur les yeux du lecteur une fois retiré, celui-ci découvre le visage sans fard du monde actuel. Il écrit dans l’introduction : «Ce nouveau monde, de la dite ‘’mondialisation’’, quel est-il ? Il est, à bien regarder, le même vieux monde, ce vieux monde perpétuellement soumis à la même vieille logique de la domination, mais revêtu, depuis la décennie qui a précédé la chute du mur de Berlin, des atours aveuglants de l’idéologie, pourtant invraisemblable, de la fin de l’histoire, de la défaite des idéologies, du choc des civilisations, du triomphe universel, inéluctable et irrévesible, du marché et de la démocratie, pêle-mêle.»  Un marché de dupes, l’illusion du bâton brisé... L’art de faire passer un âne pour un cerf et, suprême délectation pour l’escamoteur, l’essentiel est que l’âne ne se rende pas compte de sa méprise. Et passez muscade ! En réalité, la mondialisation des bonimenteurs — cette supposée «ère de grande liberté et de puissante croissance des moyens économiques et matériels» — est surtout synonyme d’«une accélération démente de la dilapidation des ressources naturelles de la planète». Une mondialisation d’une laideur affreuse, monstrueuse, repoussante. L’hypocrisie des puissants, dans toute sa laideur, c’est aussi l’«aggravation des inégalités entre les pays, ainsi qu’à l’intérieur des pays, l’augmentation de la violence, du terrorisme et de la criminalité sur tous les continents, la prolifération des conflits armés et des ‘’guerres civiles’’ de haute ou de basse intensité, le démantèlement de pays», les millions de déplacés et de réfugiés... Pour asseoir sa domination, l’ordre mondial actuel use et abuse des techniques de manipulation de masse, instrumentalise le terrorisme, encourage jusqu’à l’overdose la consommation «des drogues idéologiques des fausses alternatives», généralise le «consumérisme et la production et la consommation frénétiques des miettes toxiques et sucrées de l’inépuisable fatras du marché global de l’illusion». 
Pour Amin Khan, la mondialisation claironne «le retour des archaïsmes» et «une agressivité renouvelée» de ce qu’il nomme «l’impérialisme contemporain, vaisseau amiral de la nouvelle barbarie».
Le tableau est d’une noirceur lugubre, il est apocalyptique même.  «Mais nous autres, quel est notre rapport à ce monde ? Quel est notre rapport à cette humanité, dégradée, fragmentée en hordes, en milices, en bandes de pseudo-individus ?» (s’) interroge l’auteur de l’introduction. La réponse tient de l’évidence empirique, sensible, fondée sur la constatations des faits : le rapport, complexe, ne peut être extérieur. «Nous sommes dans le monde, nous en faisons partie, dans un rapport des forces qui, sans être statique et immuable, nous est aujourd’hui très défavorable. Mais nous n’acceptons pas la fatalité de cet ordre», se dresse-t-il, dans un sursaut de révolte.  Lors, la résistance devient un devoir : «Nous refusons d’être assignés à des places que nous n’avons pas choisies, nous refusons de jouer des rôles que l’on veut nous imposer, et nous refusons des règles et des normes intellectuelles et morales dont nous savons que le respect nous aliène, nous contraint, nous soumet.» Ce qui détermine la motivation, la démarche et l’action de «Nous autres», c’est bien «le refus des ‘’évidences’’ qui n’en sont pas, le refus des ‘’alternatives’’ qui n’en sont pas, le refus de rejoindre l’un ou l’autre des camps constitués et articulés pour la bonne marche des mécanismes de l’ordre du monde». 
 Les choses sont autrement plus complexes, plus riches que ce que martèlent les stratèges des actuels dualismes manichéen et zoroastrien (conflit des principes du Bien et du Mal). Il importe donc de prendre conscience de la réalité du monde et de notre rapport à lui, souligne Amin Khan.
Pour l’intellectuel notamment, la prise de conscience «passe par la mise en question des mots, des notions, des concepts, des langages auxquels nous participons. Car l’aliénation et la domination reposent sur la soumission à des sens que nous ne maîtrisons pas». Autrement dit, «se libérer de l’aliénation», c’est déjà faire les premiers pas pour «sortir de la cacophonie sémantique mondiale de l’orchestre assourdissant des puissants de l’heure, être alors vraiment soi, et donc ouvrir l’horizon».
L’entreprise semble titanesque. C’est comme se battre contre des moulins à vent, en plus d’avoir affaire à des ennemis bien réels et très puissants cette fois. N’est-ce pas Karl Rove, conseiller de George W. Bush et apôtre du «chaos constructif» qui disait que la caravane passe toujours ? «Pendant que vous parlez de la réalité que nous produisons, nous produisons une nouvelle réalité», avait-il comme formule. Face à l’immense toile des manipulateurs dans laquelle se prend et s’empêtre le public, le collectif «Nous autres» a trouvé la parade : on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Pas de miel, pas d’émotionnel. Ici on fait plutôt appel à la salutaire réflexion. Les dix auteurs privilégient l’analyse rationnelle, les connaissances essentielles et ils s’adressent au sens critique des lecteurs. De plus, les textes rassemblés par Amin Khan se distinguent par leur diversité de ton, d’opinion, de forme (le dernier texte est un poème de Jihad Hudaib) et de traitement des thèmes abordés. Justement, c’est le poète Jihad Hudaib (né en 1967 en Jordanie de parents palestiniens, il est mort en 2015 à Amman), qui disait : «Je suis né sur le chemin de l’exil et n’ai jamais connu la mer même si je viens d’une famille qui dort sur son épaule. Du fait de la colonisation, la seule mer que j’ai connue était la mer Morte, en Jordanie.» Tin Hinan El Kadi est née en 1992 à Alger. La benjamine des contributeurs a notamment suivi des études aux Etats-Unis, à Londres et à Pékin. Elle a l’expérience du monde, celle qui nous instruit sur la nature des choses qui sont en dehors de nous. L’exemple de la jeune femme qui incarne une Algérie tournée vers l’avenir. Ayant vécu une année en Chine, elle raconte son expérience dans En Chine, l’Algérie c’est le pays qui a battu la Corée du Sud. Le texte est remarquable de fraîcheur, par la logique du raisonnement et les idées neuves. Tin Hinan El Kadi livre ses impressions sur l’empire du Milieu, avec des anecdotes piquantes et pleines d’enseignements. Elle écrit en conclusion : «En dehors de toute considération pragmatique, apprendre à mieux connaître la Chine conduit par des chemins détournés à un autre apprentissage de soi-même. A son orgueil, à ses paradoxes, à son autorité silencieuse, à l’imagination qu’elle permet, à son mystère permanent, à sa complexité, la Chine nous suggère le sentier d’un autre nous-même possible. A nous autres de finalement cesser d’échapper si obstinément à notre destin : celui de briller. A nouveau.»  Car dans son rapport au monde, l’Algérie se distingue par sa discrétion, comme si elle cherchait plus à s’effacer qu’à briller dans le concert des nations. Elle n’est plus la comète — très visible — que le monde observait dans les années 1960 et 1970. Aujourd’hui, l’Algérie des contours voilés n’intéresse plus les radars et les lunettes des astronomes. Réalité ou illusion d’optique ?
Les contributions de Mouanis Bekari, Saïd Djaâfer, Akram Belkaïd et Ahmed Bedjaoui apportent beaucoup d’éléments de réponse. Elles posent aussi les bonnes questions qui nourrissent les débats intelligents et qui permettent de se projeter dans l’avenir. Chacun raconte, à sa manière et dans un domaine précis, l’Algérie des vingt, trente années après l’indépendance et l’Algérie actuelle. Jour et contre-jour. Alger, capitale de tous les révolutionnaires du monde. «Une lumière qui scintillait dans la brume» (Mouanis Bekari). Romantisme révolutionnaire, complot ourdis, «vitupérations» du journal El Moudjahid, défaite de juin 1967, les yeux qui commencent à s’ouvrir, désillusions, schizophrénie, déni de la réalité, paranoïa... Il faut maintenant réussir la difficile convalescence. Mais comment ? «Les raisons de notre échec sont nombreuses, mais les polémiques qu’il a fait naître ne sont rien au regard des tragédies qu’il a occasionnées», écrit Mouanis Bekari dans De Tshombé à nulle part. Pour cet auteur, «l’alternative que l’on nous prescrivait entre la soumission et la révolte pourrait bientôt se réduire à l’injonction de survivre dans l’allégeance. Car l’assise de l’Algérie est encore chancelante et rien n’autorise à croire qu’elle ne s’effondrera pas», tant «l’accélération de l’histoire est imprévisible». Alors, n’y aura-t-il d’autre choix que celui de la souveraineté ou de la vassalité ?
Il faut déjà commencer par Le Maghreb, une vieille idée à réinventer (titre de l’article), nous dit Saïd Djaâfer. «Se souvenir du message posthume d’El Hadi Ibrahim Mechergui (un Libyen enterré à Alger, selon ses vœux) nous y aiderait», rappelle-t-il. Pour Ahmed Bedjaoui (Images de nous autres), «la question est de savoir comment bâtir un rapport à l’histoire qui puisse nous réconcilier avec les exigences du monde contemporain». Le cinéma et l’audiovisuel doivent contribuer à rendre l’Algérie plus visible dans le monde, à condition d’investir dans les jeunes talents, les savoirs et la culture. Enfin, «Changer notre rapport au monde» (titre de la contribution) ne signifie pas, souligne Akram Belkaïd, «tout remettre en cause et (...) baisser totalement la garde». 
Des réformes, oui, mais pas forcément «toutes celles que préconisent les grandes organisations internationales et les principaux partenaires étrangers de l’Algérie». Le rapport des Algériens au reste du monde reste, ainsi, consubstantiel à «un nouveau modèle de développement du pays», lequel devrait s’inscrive «dans une démarche politique autonome, reposant sur les compétences et les attentes nationales», estime Akram Belkaïd. Les autres contributions sont signées Amin Khan («La fable des ‘’valeurs universelles’’»), Nedjib Sidi-Moussa («Note sur l’obscurantisme contemporain»), Ahmed Cheniki («Nos indéfinissables altérités») et Suzanne El Farra («Algérie/Palestine, une histoire de miroirs»). Ces quatre articles mettent également en regard plusieurs choses, les éclairent, les expliquent, les démythifient. Le lecteur a maintenant tous les outils entre les mains pour discerner la passion de la raison. On ne lui fera plus avaler des couleuvres.
Hocine Tamou

Sous la direction de Amin Khan, Notre rapport au monde, éditions Chihab, Alger 2017, 150 pages, 1000 DA.

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