Jeudi 12 octobre 2017
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Chronique du jour : LES CHOSES DE LA VIE
Derrière le djebel, la piste infernale…


Par Maâmar Farah
farahmadaure@gmail.com

Le village s’était endormi tôt comme à ses habitudes et les vents du nord peuplaient bruyamment les rues désertes. A l’intérieur de la maison de mon ami Abdelhamid, la chaleur d’un vieux poêle à mazout nous aidait à supporter ce temps glacial. Le repas fut délicieux et, au dessert, nous allumâmes la télévision. C’était sur France 2, je crois. Malika Boussouf et Khalida Toumi parlaient de la résistance des Algériens. Le terrorisme continuait à faucher des vies, à brûler et à détruire. Mais, en face, la résistance ne faiblissait pas. En grimpant cette côte abrupte qui menait à la maison d’Abdelhamid, j’avais rencontré un groupe de Patriotes attablés au café de la poste. Ils ne parlaient jamais de leurs activités paramilitaires. Mais, le soir venu, ils se regroupaient derrière la ligne de chemin de fer, pour entamer une longue nuit de veille et de patrouille. Je reconnaissais parmi eux mon oncle Mokhtar, le vieux Amar Belhouchet et l’inénarrable Guessouta, des baroudeurs de la guerre de Libération, des hommes âgés, malades, usés par le temps et les souffrances au djebel. Je crois que les survivants de l’enfer terroriste n’ont pas rendu l’hommage mérité à ces hommes qui avaient repris les armes pour les défendre. L’histoire algérienne a gommé de ses chapitres l’un des épisodes les plus lumineux de la lutte du peuple pour le progrès et la liberté. Ces trois gars sont morts depuis mais on n’a rappelé de leur vie que leur participation à la guerre d’indépendance. Pourtant, ils furent les artisans valeureux d’une autre victoire, acquise non pas contre un colonisateur étranger, mais contre une force obscurantiste que le monde n’avait pas identifiée à l’époque, parlant d’une «guerre civile» en Algérie.
Une guerre civile est une confrontation militaire entre deux parties d’un même peuple qui sont arrivées à la rupture et ont décidé de régler leur différend par les armes. En Algérie, l’Etat a utilisé ses moyens militaires pour s’opposer au plan de destructions et de tueries qui visait à remplacer les institutions républicaines par un émirat théocratique. C’est ce qu’ont fait, après nous, tous les Etats confrontés au même problème. De la lutte antiterroriste à l’état d’urgence, tout a commencé ici. Et pourtant, personne n’osera parler de «guerre civile» en Grande-Bretagne, en France ou en Espagne !
Le poêle ronronnait et un concert de musique venait de commencer après les interventions lumineuses de Khalida et Malika. Nous avions les larmes aux yeux parce que, à ce moment-là, nous ne savions pas si nous allions nous en sortir ou pas et entendre ces dames pourfendre les partisans du «qui-tue-qui ?» et dire l’immense espoir de s’en sortir grâce au combat des braves, nous redonnait du courage. En quittant le domicile d’Abdelhamid vers une heure du matin, nous fûmes engloutis par une profonde obscurité. Cette demeure se trouvait dans la partie supérieure du village, à la limite des champs qui s’étendaient à perte de vue jusqu’à Rouss Lédiès, sur la route de Tiffech. Plus bas, quelques lampadaires nous indiquaient le chemin. Arrivés près du CEM Seddik-Benyahia, nous remarquâmes deux bonhommes au comportement anormal faire des va-et-vient désordonnés au bas de la rue. Mon ami, un ancien ouvrier de l’usine sidérurgique d’El Hadjar, me retint par la manche de mon manteau : «Arrêtons-nous ici. Ces types qui tournent en rond à une heure du matin et par un froid pareil, ce n’est pas catholique…» Mais nous étions trop près d’eux pour reculer. En plus, il n’y avait aucune issue, aucune ruelle pour tenter de prendre un autre chemin. Quand ils passèrent devant un lampadaire, Noureddine, mon ami, reconnut l’un d’eux : «C’est un policier !»
Les gars avancèrent vers nous. Ils tenaient leurs casquettes sous leurs bras : «Nous vous avons pris pour des terroristes», nous dit l’un d’eux. Réplique de Noureddine : «Nous aussi !» Cela se termina par une franche rigolade et la promesse de se revoir pour prendre un café ensemble. Cette histoire me rappelle une autre où nous faillîmes perdre la vie à cause d’une imprudence. Ce soir-là, nous nous oubliâmes à sillonner les pistes dans la zone se trouvant au-delà de la limite «autorisée». J’étais avec mon ami Mahfoud, confortablement assis sur le siège avant de sa 505. Derrière se trouvait un autre Noureddine, fils de notre cher Begati, appelé ainsi pour avoir disposé d’une Bugatti il y a très longtemps de cela. Nous venions de nous engager dans une piste secondaire quand surgit derrière nous une 404 rouge chargée de bonhommes dont les armes automatiques débordaient des fenêtres. Mahfoud jeta son verre et accéléra. Derrière, la 404 en faisait de même, fonçant dans un immense nuage de poussière. Nous roulâmes ainsi jusqu’au passage à niveau non gardé situé près du cimetière mozabite. Une fois sur le goudron de la RN 16, nous fûmes doublés par la 404 et quatre bonhommes armés jusqu’aux dents se précipitèrent vers nous : «Levez vos mains ! Ne faites pas un geste et descendez doucement !» Des terros ? Non, c’étaient des gendarmes en civil qui faisaient leur ronde… Depuis ce jour-là, plus de balade nocturne au-delà de la «Rahba», le marché aux bestiaux…
Nous arrivâmes enfin au bas du village. Dans ma tête, l’image de Malika et Khalida crevant l’écran, celle des policiers nous épiant au coin de la rue et ce froid sibérien qui me donnait mal aux tempes… La nuit fut calme et le lendemain matin, nous apprîmes la terrible nouvelle... Les terroristes avaient égorgé Mohamed Touil et mis sa tête bien en vue au marché hebdomadaire qui se tenait ce jeudi. Et dire que nous sommes passés tout près de cet endroit à une heure du matin…
Mohamed Touil habitait une ferme isolée, lovée dans le bras d’un oued desséché la plupart du temps. Toute cette région, située derrière le djebel Boussessou, était enclavée car les deux seuls accès qui y mènent sont deux pistes dégradées, l’une venant du djebel, l’autre d’Oued Keberit… On parcourt des kilomètres et des kilomètres avant de tomber sur une ferme. La terre n’est labourée que rarement, lorsque des crues automnales la rendent fertile. C’est le domaine par excellence du mouton. Les rares exploitations que l’on trouve servent à l’élevage. Avant l’Aïd el-Adha, beaucoup de citadins viennent s’approvisionner ici. Le plus célèbre éleveur est notre ami Ali Berrezgui, un autre cas, une autre histoire qui a déjà fait l’objet d’une chronique. Menacé par les terroristes qui pensaient qu’il avait vendu aux gendarmes un voisin djihadiste, il demanda une arme mais ne l’obtint pas. Il ne dut son salut qu’à une fuite rapide avec, pour seul compagnon, son fusil de chasse. A partir de ce moment, la gendarmerie pensa qu’il avait pris le maquis. Recherché des deux côtés, il erra dans la forêt durant plus d’une année. Le résultat fut une affection chronique aux poumons. Mon écrit de l’époque avait alerté des camarades médecins qui le prirent en charge aussitôt.
Quant à Mohamed Touil, c’est son courage et son audace qui lui valurent d’être la cible des terroristes. Il fut averti plusieurs fois par l’«émir» du coin qui venait jusqu’à sa ferme pour lui demander de ne plus harceler le groupe qui avait pris refuge dans une grotte du djebel Boussessou. Mohamed revenait à la charge et montait jusqu’au repaire des djihadistes – en opération dans la région – pour détruire vivres et équipements…
Il y a quelques jours, je suis passé près de sa ferme. La sécheresse a tout calciné aux alentours. Les enfants ont repris le flambeau et travaillent dur pour survivre. Je me suis arrêté et j’ai longuement regardé ce paysage de western, bouffé par le soleil embrasé de septembre… Qui racontera l’histoire de ces Patriotes ? L’amnésie a déjà jeté son voile sur l’héroïsme légendaire des résistants et il ne reste que les gros nuages de poussière qui poussent les touffes d’alfa vers la montagne d’Ouenza, là-bas à l’horizon…
M. F.

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