Rubrique
A fonds perdus

«Colonialisme numérique»

Publié par Ammar Belhimer
le 01.10.2019 , 11h00
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«Colonialisme numérique : pourquoi certains pays veulent prendre le contrôle des données de leurs populations sur les réseaux», s’interroge Jacqueline Hicks, de l’Université de Nottingham,(*) en rappelant le refus, à la fin du sommet du G20, tenu au Japon au mois de juin dernier, d’un certain nombre de pays en développement de signer une déclaration internationale sur les flux de données, dénommée «la piste d’Osaka». 
«Si des pays tels que l’Inde, l’Indonésie et l’Afrique du Sud ont refusé de signer la déclaration, c’est en partie parce qu’ils n’ont pas eu la possibilité de faire valoir leurs propres intérêts en matière de données dans le document.» Au-delà de la déclaration d'intention pour poursuivre les négociations qui a réuni 50 signataires, le boycott des pays en développement traduit une ferme volonté de faire valoir leurs revendications, et leur droit de regard sur les données concernant leurs propres citoyens. 
A les croire, les données sont une nouvelle ressource, le nerf de la nouvelle économie numérique mondiale : « À présent, alors que les négociations internationales sur les flux de données s’intensifient, la comparaison des prix du pétrole aide à expliquer l’aspect économique de ce que l’on appelle la «localisation des données» — la tentative de conserver les données des citoyens dans leur propre pays. Tout comme les pays producteurs de pétrole ont insisté pour que les raffineries de pétrole ajoutent de la valeur au pétrole brut, les gouvernements veulent aujourd’hui que les grandes sociétés technologiques du monde construisent des centres de données sur leur propre sol.»  
L’intérêt tourne autour du cloud qui alimente une grande partie de l’industrie technologique mondiale et qui repose sur de vastes centres de données situés principalement «autour de l’Europe du Nord et des côtes américaines».  
Dans le même temps, les grandes entreprises américaines se tournent de plus en plus vers les marchés des pays du Sud, «car un nombre considérable de jeunes populations férues de technologie se connectent.»  
Des pays comme l’Inde et l’Indonésie, avec de larges populations en ligne et en croissance, ont, sans doute, le plus à gagner économiquement de nouvelles réglementations «car ils reçoivent actuellement le moins d’investissements en infrastructure de données de la part des géants de la technologie par rapport au nombre d’utilisateurs».  
Pour les pays d’accueil, partisans de la localisation des données, les réglementations en vigueur assoient la dépendance structurelle des pays en développement à l’égard des infrastructures numériques appartenant à des étrangers et leurs réservent une part injuste des avantages économiques que ces données procurent. Ils rêvent d’utiliser la localisation des données pour forcer les entreprises de haute technologie à devenir des entités permanentes sur leur territoire afin d’accroître à terme le montant des taxes qu’ils peuvent leur imposer.  
A contrario, leurs détracteurs pointent du doigt les coûts commerciaux élevés des serveurs locaux, non seulement pour les géants de la technologie, mais également pour les start-up numériques que les gouvernements déclarent vouloir encourager. Par ailleurs, soulignent-ils encore, les réglementations en matière de localisation interfèrent sur l'innovation globale, sont difficiles à appliquer et ignorent les exigences  techniques des centres de données : proximité du «réseau» de câbles à fibres optiques d'internet, alimentation en électricité stable et air ou eau à basse température des serveurs géants.  
L’Inde, ardent défenseur de la localisation, fait valoir sa propre réglementation en tant que «modèle pour les pays en développement» ; elle est en bonne position pour le faire – comparativement à d’autres — compte tenu de son degré d’industrialisation numérique et de ses ressources techniques relativement avancées. D'autres économies émergentes à forte population en ligne, comme l'Indonésie, ne peuvent aspirer à une telle marge de manœuvre en matière de localisation sous la pression du gouvernement américain, qui a menacé de retirer les préférences commerciales qu’il accorde à d'autres biens et services si elle appliquait une réglementation restrictive.  
Ainsi, comme toute autre ressource, le flux de données n’échappe pas à l’instinct de domination, ce qui autorise l’auteure de l’étude à se demander si nous n’assistons pas à l’avènement d’un «impérialisme numérique». Ce dont témoigne d’abord la répartition inégalitaire des sites-sources de Facebook : «Alors que l’Inde est le pays qui compte le plus grand nombre d’utilisateurs de Facebook, dix sites se trouvent en Amérique du Nord, quatre en Europe et un en Asie, à Singapour. Ce décalage entre les nouvelles sources de données et l'emplacement des centres de données a conduit à des accusations de pays tels que l'Inde de «colonisation des données» et de «colonialisme numérique». 
L'enjeu ici est l’hébergement des bases de données comme précieux potentiel d'industrialisation numérique grâce aux avantages concurrentiels qu’elles procurent pour les entreprises locales de «cloud computing» et l’accroissement de leur connexion à d'autres acteurs du secteur informatique local.  En dehors des pays en développement, de nombreux autres Etats ont proposé des réglementations sur le type de données à stocker localement. Certains les réduisent à des secteurs particuliers, comme la santé en Australie. «D'autres, comme la Corée du Sud, exigent le consentement de la personne associée aux données pour que celles-ci soient transmises à l'étranger. La France poursuit sa propre infrastructure de centre de données, baptisée «le cloud souverain», malgré la fermeture de certaines des entreprises à l'origine de cette idée.»  
Des réglementations beaucoup plus larges — embrassant tous les aspects du problème — et restrictives sont élaborées en Chine et en Russie.  
Rares sont les travaux entrepris pour mesurer l’ampleur des enjeux, notamment l'impact économique de la localisation. Selon Jacqueline Hicks, l'étude la plus citée de 2014 utilise une méthodologie opaque et a été réalisée par le Centre européen pour l'économie politique internationale, un groupe de réflexion sur le libre-échange basé à Bruxelles, dont une partie du financement provient d'entreprises multinationales inconnues. Sans surprise, elle constate des pertes brutes pour les pays qui envisagent de se localiser. Une autre étude commandée par Facebook en 2018 a révélé que les dépenses de son centre de données aux États-Unis avaient créé des dizaines de milliers d'emplois, soutenu les investissements dans les énergies renouvelables et contribué pour 5,8 milliards de dollars au PIB américain en seulement six ans.  
«Les coûts et les avantages économiques dépendent du type de données stockées, qu’il s’agisse d’un duplicata ou d’une copie unique, du degré de soutien des pouvoirs publics à des subventions d’infrastructure plus vastes, pour ne citer que quelques facteurs», relève encore Jacqueline Hicks.  
L’économie internationale des données à caractère personnel emprunte certaines de ses caractéristiques à celle du pétrole mais elle s’en distingue par une double fonction : «fournir non seulement une valeur monétaire aux entreprises, mais également des possibilités de surveillance pour les gouvernements». En effet, ce que les Etats convoitent réellement, sans toujours l’avouer, ce sont les données  personnelles sensibles auxquelles la localisation leur donne accès.  Les développeurs techniques sont alors invités à «trouver des moyens de protéger les droits des individus de contrôler leurs données personnelles avec des plateformes telles que databox, ce qui donne à chacun de nous un aspect similaire à ses propres serveurs personnels».  
Grâce à ces technologies, encore en développement, principalement en Europe, les usagers peuvent mieux contrôler leurs données personnelles, tout en produisant également de la valeur sociale plutôt que le seul profit.  
A. B.  

(*) Jacqueline Hicks <https://theconversation.com/profiles/jacqueline-hicks-780656>, «‘Digital colonialism’: why some countries want to take control of their people’s data from Big Tech», *The Conversation*, 26 septembre 2019,  https://theconversation.com/ <https://theconversation.com/digital-colonialism-why-some-countries-want-to-take-control-of-their-peoples-data-from-big-tech-123048?utm_medium=email&utm_campaign=Latest%20from%20The%20Conversation%20for%20September%2027%202019%20-%201419713414&utm_content=Latest%20from%20The%20Conversation%20for%20September%2027%202019%20-%201419713414+CID_a38e5ebcd23a3479fe71cdd116c8c9f7&utm_source=campaign_monitor_uk&utm_term=Digital%20colonialism%20why%20some%20countries%20want%20to%20take%20control%20of%20their%20peoples%20data%20from%20Big%20Tech>    

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