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A fonds perdus

«Personne n’a le monopole du cœur»

Publié par Ammar Belhimer
le 24.12.2019 , 11h00
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On assiste depuis la crise de la démocratie européenne, balayée par une vague populiste, à un transfert du centre de la pensée progressiste ou de gauche vers le monde anglo-saxon en général, les Etats-Unis en particulier. Des publications comme The Nation, Dissent, Monthly Review ou des mouvements sociaux novateurs comme celui des jeunes socialistes démocratiques y ont pignon sur rue et gagnent en audience.
Ce à quoi s’ajoutent depuis peu des chaînes domiciliées sur YouTube où elles enregistrent un succès jamais démenti : «Contrapoints» de Natalie Wynn avec 796 000 abonnés et «Philosophy Tube», avec 530 000 abonnés. Brice Couturier, journaliste et producteur de l'émission «Le Tour du monde des idées» sur France Culture, revient sur la particularité d’une gauche qui accepte le dialogue avec le camp conservateur (*). Une gauche décomplexée, tellement sûre d’elle-même et de la justesse de sa cause qu’elle œuvre à lui donner un caractère transcendant puisqu’elle ne désespère pas de la faire partager le plus loin possible sur sa droite. On aurait affaire à une véritable troisième génération de militants, une troisième gauche, ou encore une «gauche impliquée» - plutôt qu’une «gauche engagée». La paternité du concept revient à Matt McManus, professeur de politiques et relations internationales à Polytec de Monterrey (**).
La première gauche, étroitement liée au marxisme, luttait pour la justice grâce à l’implication des masses, cultivant l’idéal d’un Etat sans classes. L’effondrement de la communauté des Etats dits socialistes, dans le prolongement de la chute du Mur de Berlin en octobre 1989, a englouti son idéal dont il ne reste que quelques résidus de l’Etat-providence en proie au marteau piqueur néolibéral. Sans qu’elle lui soit directement apparentée, une «nouvelle gauche» («New Left» ou «deuxième gauche»), née dans les années soixante de la crise du marxisme, particulièrement visible dans les rues de Paris en mai 1968, présentait une nouvelle offre philosophique en rupture avec l’héritage du XIXe siècle. Tel n’est pas le cas de la troisième gauche : «La «gauche impliquée», cette nouvelle gauche se reconnaît d’abord par un style : il «tend à être plus argumentatif que déclamatoire». Ses animateurs ont pris conscience que le puritanisme et l’arrogance de la gauche de campus créaient un véritable malaise dans le milieu étudiant. Ils avancent donc leurs idées avec humour, mais aussi avec sincérité et dans un esprit de dialogue authentique. C’est une gauche qui s’interdit le sarcasme gratuit, mais se fixe l’objectif de proposer toujours des solutions constructives aux problèmes qu’elle soulève. Or, cela exige de «sortir de sa zone de confort», en prenant au sérieux les arguments de l’adversaire. Cette gauche-là reconnaît, parce qu’elle croit sincèrement aux vertus du dialogue, qu’elle peut même concéder des points à ses contradicteurs», écrit Brice Couturier.
Matt McManus, qui semble s’inscrire dans cette mouvance, donne trois séries de conseils pratiques sur la manière d’engager le débat avec les conservateurs. Le premier conseil est de «se familiariser avec les idées conservatrices», même si l’exercice est reconnu difficile, «parce que le conservatisme procède d’une tradition très ancienne, qui remonte au moins à la fin du XVIIIe siècle, avec Burke, et parce que le conservatisme est une idéologie incarnée par des écoles de pensée d’une grande diversité et qui divergent fondamentalement entre elles».
«C’est du boulot», concède Matt McManus, mais on ne saurait engager le dialogue en ignorant d’où parle son contradicteur, ou en se contentant de caricaturer ses positions à partir de préjugés glanés dans la presse de gauche. «Evitez, écrit-il, la tendance réductrice à définir toutes les variantes du conservatisme à partir de leur pire expression».
Le deuxième conseil est «d’engager de préférence le débat avec des conservateurs modérés» en mettant en avant leur potentiel «progressiste» pour obtenir leur acquiescement, comme l’hostilité de Burke au colonialisme. «A partir de cette base commune, il est possible de faire progresser la discussion dans le sens souhaité.»
Bien plus compliquée est la tâche face à un contradicteur d’extrême-droite : «On a là affaire à des gens qui, le plus souvent, développent d’une manière très antagoniste, des idées assez nihilistes. Qui croient à des mythes, tels que la supériorité naturelle et la nécessité des hiérarchies. Sur le Net, beaucoup sont des trolls, cyniques, qui s’amusent à vous faire perdre votre temps. Ils tournent vos arguments en dérision, cherchent à vous humilier sur le plan personnel. Ils argumentent d’une manière tellement agressive que le dialogue est difficile.»
Que faire alors face à une hostilité aussi pauvre ? «Le mieux à faire est de prendre un certain nombre de leurs idées isolément et de leur montrer ce qui est biaisé et erroné dans leurs raisonnements. Si vous le faites convenablement et que vous touchez aux points sensibles, vous risquez, bien sûr, une réaction très agressive, à laquelle il vaut mieux s’abstenir de répondre. Mais vous pouvez aussi tomber sur une personnalité qui vient de commencer à basculer. Or, il faut se souvenir que ce type de dessillement se produit de manière générale sous l’effet d’événements survenus dans leur vie, plutôt que d’un échange d’arguments. Néanmoins, si votre interlocuteur est déjà engagé dans une crise de doute à propos de ses idées réactionnaires, vous pouvez l’aider à rompre avec elles tout à fait.» 
L’ambition développée en bout de course est explicitement avouée en conclusion par Matt McManus : «S'engager avec les conservateurs peut être une activité intéressante. On pourrait convaincre quelqu'un de droite d'accepter la validité de certaines idées progressistes, du multiculturalisme à des politiques sociales plus égalitaires. C'est difficile, mais important si nous voulons développer un consensus politique et social autour de la nécessité d'une société plus juste et plus équitable.»
Au-delà du besoin de cohabitation pacifique dans une société plurielle, il ne faut également pas mépriser le potentiel humaniste des courants étrangers à la gauche ; celle-ci n’ayant naturellement pas le monopole du cœur : «Vous pourriez également assouplir la disposition d'une conservatrice modérée à l'égard de la gauche politique, la rendant ainsi moins hostile à l'égard de la politique progressiste à l'avenir. Cela peut être utile si on réussit à mettre en œuvre des politiques égalitaires et à les maintenir, même si les partis de droite reviennent au pouvoir. Par exemple, lors des élections britanniques de 1951, le Parti travailliste s’est montré suffisamment populaire pour que, même si les conservateurs avaient reconquis le pouvoir, ils n’ont pas annulé un grand nombre des innovations précédemment mises en place dans le domaine de la protection sociale, qui s’étaient révélées suffisamment résistantes pour faire face au renversement démocratique. Des attitudes assouplies ont souvent contribué à préserver les politiques progressistes, et il serait judicieux que la gauche engagée se souvienne de ce précédent historique.»
A. B.

(*) Brice Couturier, «La «gauche impliquée», une nouvelle tendance qui fait fureur sur internet», France Culture, 14 novembre 2019
(**) Matt McManus, «How the Engaged Left Can Argue With The Right», Areo, 13 novembre.

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