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UNE NOUVELLE DROGUE FAIT DES RAVAGES À BAB-EL-OUED L’enfer de la «tchouchna»

Publié par Abla Chérif
le 10.01.2022 , 11h00
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À Bab-el-Oued, l’un des quartiers les plus touchés par la drogue, l’arrivée d’une substance appelée tchouchna occasionne des ravages parmi les jeunes populations et plonge les familles dans un enfer que certaines racontent ici.
Abla Chérif - Alger (Le Soir) - Il est plus de seize heures. Aux Trois-Horloges, l’intense activité de la journée baisse pour laisser place à un autre bouillonnement, celui de pères, de frères, d’oncles et de voisins qui, depuis quelques jours, ont pris pour habitude de sortir crier leur colère dans la rue, appeler à l’aide, alerter sur une terrible situation en cours :
« Sortez-nous de l’enfer de la tchouchna, sauvez nos familles, nos enfants… » Ici, plus qu’ailleurs, l’effet de la redoutable drogue dure venue d’Afrique subsaharienne fait des ravages, dévaste la jeunesse. Jeunes femmes, jeunes hommes, très souvent des adolescents à peine sortis de l’enfance, ont sombré dans les abîmes de cette diabolique poudre qui ruine les vies, qui peut aussi les emporter.
Ce week-end, les personnes qui se rassemblent comme à leur habitude en fin de journée pour attirer l’attention sur la situation en cours semblent davantage dévastées. « Plusieurs décès par overdose ont été enregistrés en l’espace de quelques jours. Allez voir à la rue Roussillon, dans d’autres quartiers aussi, au moins sept jeunes sont morts après avoir ingurgité ce poison. Le dernier a succombé il y a quatre jours. C’est un drame, une hécatombe que rien ne semble pouvoir arrêter. Mais les autorités doivent nous aider à mettre fin à cette situation. On nous a dit que des enquêtes sont en cours et que des dispositions allaient être prises très rapidement, mais nous voulons que cela aille vite. »
Les témoignages s’enchaînent. Les histoires sont racontées rapidement, comme pour expier, se soulager, être entendu : « C’était déjà très difficile avec le fameux «Saroukh» que tous connaissent bien en Algérie. Les familles en ont souffert de longues années. Nous avons vu des mères se faire battre chaque matin par leurs fils en manque et réclamant de l’argent ou des objets de valeur à vendre pour se procurer de la drogue.
Des sœurs ont été mises en sang par des frères inconscients de leurs actes, les pères sont impuissants et humiliés, les voisins ont peur et chacun fermait sa porte, mais la Tchouchna est venue aggraver cette situation, les portes de l’enfer se sont ouvertes. » Les noms des victimes de la tchouchna circulent de bouche à oreille, les circonstances dans lesquelles ont été retrouvés les défunts également.
Les récits que nous livrent les personnes rencontrées sont glaçants, ils sont racontés un peu partout : « On nous a dit qu’ils ont quitté la vie dans des circonstances horribles. L’un d’eux s’est mis à trembler de tout son corps, il ne contrôlait plus aucun de ses membres. Il suait également beaucoup. Malgré le froid de la nuit, on dit que son front perlait de sueur, qu’il ne pouvait pas parler, que des sons bizarres, incompréhensibles, sortaient de sa bouche. Il est resté dans cet état un long moment, plus de vingt minutes, puis il s’est affaissé dans un coin, son corps était étendu sur un escalier.
Le lendemain, il a été retrouvé mort par un voisin qui passait par là. Ce qui est certain, c’est que les jeunes qui se trouvaient avec lui ont pris la fuite au moment où ils ont constaté qu’il commençait à perdre connaissance. Ils ont eu peur, bien sûr, car eux aussi se shootaient avec lui. Ils ont eu peur de le conduire à l’hôpital ou d’appeler les secours pour éviter d’être interrogés. Dans ce genre de cas, les médecins sont forcés de contacter la police car ils seront forcés de témoigner, de dire ce qu’il en est, alors ils ont préféré prendre la fuite. C’est toujours ainsi que cela se passe. »
Selon les témoignages recueillis, une partie des victimes par overdose auraient été retrouvées inanimées dans la rue. Une jeune fille se trouverait parmi eux. Pas besoin de trop fouiller ou d’insister pour obtenir des témoignages. À Bab-el-Oued, le ras-le-bol fait que les langues se délient très facilement : « Venez, je vous emmène voir si vous voulez, raconte un jeune vendeur à la sauvette. L’un d’eux s’est effondré dans la cage d’escalier d’un immeuble, juste là. Cela s’est passé de nuit, comme la plupart du temps d’ailleurs. Il s’est piqué et, quelque temps après, il a commencé à somnoler, il était inconscient. Je vous passe les détails dégoûtants qui ont été retrouvés sur place et au milieu, il y avait la seringue avec laquelle il s’est injecté la tchouchna. »
Les seringues, véritables cauchemars des locataires de certains immeubles, de certains quartiers plus touchés que d’autres par ce phénomène : « On peut en trouver un peu partout, dans les coins, dans la rue, et parfois même dans les cages d’escalier. Quand ces gens se droguent, ils perdent toutes leurs capacités. Ils ne savent pas ce qu’ils font, et quand ils terminent de se piquer, ils lâchent prise et nous, on retrouve leur saleté. Ce ne sont pas de grosses seringues, elles sont plus ou moins petites, fines, celles que l’on utilise pour injecter de l’insuline par exemple. » Le contenant doit être proportionnel à la dose introduite. « Tout le monde sait tout ici, même les femmes savent comment tout cela se passe », témoignent de jeunes vendeurs à la sauvette qui peuplent le marché des Trois-Horloges.
La tchouchna est d’abord décrite dans son état pur, telle qu’elle arrive et qu’on l’achète, « elle a la forme et la couleur d’un gland marron et surtout très dur que les initiés réduisent ensuite en poudre ». Le gramme de cette poudre se vend à prix fort : entre 8 000 et 10 000 DA. « Ce n’est rien face aux prix auxquels se vend le ‘’sucre glace ‘’», cette autre sorte de drogue dure que certains comparent à de l’héroïne est vendue à 26 000 DA le gramme. Les prix les plus bas restent fixés pour le non moins terrible « Saroukh », 600 à 800 DA le comprimé.
« Avec toutes ces drogues, la vie des familles s’est transformée en véritable enfer. Nous vivons dans la terreur de voir nos enfants être entraînés dans cette situation. Nul n’est à l’abri, tout le monde a peur, tout le monde… », témoignent plusieurs personnes présentes aux rassemblements réguliers organisés à Bab-el-Oued pour alerter les autorités compétentes. La peur, celle de « trouver des jeunes drogués engouffrés dans des escaliers obscurs en rejoignant sa maison », de « se faire voler ou agresser par des groupes à la recherche d’argent pour pouvoir se procurer la poudre blanche », « de pouvoir traîner à une heure tardive », « de faire des rencontres inopportunes très tôt le matin », « de laisser femmes ou enfants circuler librement comme auparavant ». La peur, enfin, que l’on éprouve en traversant certaines zones où les dealers écoulent leur marchandise.
A. C.

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