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Maâmar Farah, membre fondateur : «Le Soir est un titre qui fait toujours honneur à la presse nationale»

Publié par Belkacem Bellil
le 03.09.2020 , 11h00
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Il est incontestablement le chef d’orchestre et le concepteur du Soir d’Algérie. Il a veillé à la préparation de toutes ses rubriques, au choix des polices et la conception de ses maquettes qui confèrent au journal une personnalité distinguée et un style particulier. Dans cet entretien, il nous dit tout son attachement à son œuvre et son admiration pour les équipes qui ont assuré sa pérennité tout au long de ces trois décades.

Le Soir vient de boucler ses trente années d’existence. Un événement important qui rappelle les efforts, l’engagement, le dévouement et le sacrifice d’un collectif qui a pu assurer la pérennité du premier quotidien de la presse indépendante. Que vous inspire ce rendez-vous avec l’Histoire ?
Maâmar Farah
: C'est un rendez-vous important. Une date marquante, celle du lancement du premier quotidien indépendant le 3 septembre 1990, daté, comme tous les journaux du soir, du lendemain, c'est-à-dire le 4 septembre, comme vous l'avez mentionné dans la rétrospective complète et attrayante que vous avez pris l'initiative de publier. 
Cette date est importante parce que elle sépare deux périodes ; la première est celle d'une presse exclusivement étatique ou du parti, des organisations de masse et de l'armée. Une presse militante dans la continuité des rares médias de l'Algérie combattante, avec toujours la fougue révolutionnaire d'une nouvelle génération de journalistes. Mais la vérité nous oblige aussi à reconnaître que des déviations, notamment la censure, ont marqué cette période que certains n'évoquent pas sous son meilleur jour.
La seconde, que nous inaugurions avec ce titre, est en droite ligne des premières décisions prises dans le cadre des réformes post-1988. Après les partis, les syndicats autonomes et toutes les mesures prises pour libérer la vie politique, économique et sociale, il fallait autoriser la presse indépendante. Le maître d'œuvre de cette opération fut le chef de gouvernement Mouloud Hamrouche.
Cette date évoque pour moi, en premier, nos chers disparus. Nous étions cinq, nous ne sommes plus que deux. Fouad Boughanem et Mohamed Bederina nous ont quittés au cours de ces dernières années alors que notre ami Djamef Saïfi s'est retiré. Il y a eu aussi les martyrs de la bombe déposée par les terroristes islamistes et qui a frappé de plein fouet Le Soir d'Algérie. Paix à leurs âmes !
Ce fut un parcours éprouvant. Personnellement, j'ai travaillé dur et veillé des nuits pour donner corps au projet mais ma présence au journal n'a duré qu'une année et 9 mois. C'est très peu par rapport aux 30 années de la vie du journal. Je suis le concepteur et l'initiateur du projet, mais je ne suis pas celui qui peut se vanter d'avoir vécu ces 3 décennies au sein de cette formidable équipe, ni celui qui était là aux moments les plus durs. Je m'approprierai injustement le combat quotidien de Zoubir Souissi, Fouad Boughanem, Djamel Saïfi et Mohamed Bederina et de tous les autres responsables, journalistes, agents de la PAO, chauffeurs, administratifs, techniciens, etc. Ce furent des années très dures. Aucun pouvoir ne nous a épargnés. C'est grâce à la résistance de cette équipe soudée face à l'adversité que Le Soir  a pu poursuivre son chemin et surmonter toutes les épreuves.

30 années après, vous qui êtes à l’origine de cette grande œuvre intellectuelle, pensez-vous que  l’état d’esprit et  la matrice qui avaient prévalu à la création du Soir en 1990, en ces temps de profonds bouleversements dans le pays, continuent à subsister un tant soit peu de nos jours ? 
Oui, je pense que cette matrice est toujours là, même si nous ne sommes plus dans le même état d'esprit. On perd forcément de sa ferveur et de sa fougue au fil des années et la disparition d'hommes irremplaçables rend la tâche encore plus ardue.
Quand j'écris, je pense toujours à notre devise, notre charte, qui est la citation de Pullitzer. C'est elle qui guide notre ligne éditoriale en toutes circonstances. Les bouleversements furent effectivement nombreux et il faut à chaque fois trouver le ton juste, fait d'engagement, pour la vérité mais aussi de mesure, cette sorte d'équilibre qui vous permet de rester crédible sans tomber dans l'outrance.

En déblayant le terrain à d’autres titres de la presse indépendante, Le Soir d’Algérie a eu à payer un lourd tribut pour son statut de pionnier et de doyen. N’est-ce pas votre avis ?
Je pense que le lourd tribut payé par Le Soir d'Algerie n'est pas dû à son statut de pionnier et de doyen mais qu'il fait partie des énormes sacrifices consentis par les titres libres que furent El Watan, El Khabar, Liberté et Le Matin. Ce furent des années terribles. D'un côté le terrorisme islamiste, de l'autre, un pouvoir répressif qui ne veut pas d'une presse émancipée. Le Matin a été sabordé par la clique à Bouteflika et la prochaine victime devait être Le Soir. 
Des circonstances ont fait que Le Soir n'a pas subi le sort de son confrère. Cela tenait à peu de choses. J'évoquerai un jour tout cela, probablement dans mes mémoires. A ce titre, j'espère de tout cœur que le nouveau pouvoir fasse un geste envers Le Matin qui a été carrément volé !

Plus qu’une aventure intellectuelle, c’était, par moment, un véritable parcours du combattant semé d’une multitude d’obstacles, bureaucratie, suspensions, censures, monopole sur la publicité, assassinats, attentats… Quelle serait votre appréciation de cette trajectoire atypique ?
Atypique ? Bien plus, ce fut une guerre impitoyable et arriver à fêter le trentième anniversaire, en étant toujours debout malgré les larmes et les sacrifices, est en soi une prouesse dont le mérite premier revient aux travailleurs.
C'est à eux que je dédie cet anniversaire et ils le méritent vraiment. Des pionniers qui étaient là, au journal, à 5 heures du matin, aux jeunes d'aujourd'hui, tous sont à féliciter. Et si les finances du journal sont aujourd'hui pénalisées par la crise de coronavirus, notre espoir est grand de voir la situation s'améliorer afin que nous puissions procéder à des améliorations de revenus, notamment en direction des bas salaires. 
Un mot également sur les responsables du journal qui restent mobilisés nuit et jour pour offrir un produit honnête aux lecteurs. Après la mort de Fouad Boughanem qui a laissé un grand vide, nous n'avons voulu ramener aucun élément de l'extérieur pour renforcer l'équipe et notamment la direction de la rédaction. Nous avons promu les responsables qui travaillaient avec Fouad. Après une période de flottement due au vide laissé par le Boss, les choses se sont améliorées et tout le monde pense que Le Soir est un titre qui fait toujours honneur à la presse nationale.

Le Soir d’Algérie, à l’image de l’ensemble de la presse écrite, fait face aujourd’hui à de multiples défis, dont le plus important est celui de la numérisation. Comment envisagez-vous l’avenir du Soir d’Algérie dans cette perspective ?
C'est le grand défi, le rêve de feu Fouad Boughanem. Nous sommes tout à fait au début du chemin. 
Le lancement d'un espace online au sein du site web qui se limitait à la reprise de l'édition papier est un grand pas qui nous permet de donner les nouvelles les plus importantes de la journée au fur et à mesure qu'elles arrivent. 
En parallèle, une page Facebook et une autre Twitter complètent ce premier volet.
Sur Youtube, notre chaîne ne diffuse actuellement que les chroniques vidéo de Hakim Laâlam et l'émission d'actualité «LSA-Direct» qui invite une personnalité par semaine. Notre ambition est de programmer beaucoup d'autres programmes qui toucheront à la politique, l'économie, le social, la culture, le sport, les TIC, l'automobile, etc. Nous pensons également à un très court bulletin d'infos quotidien, filmé en direct à partir de la rédaction.
Il est évident que, pour financer toutes ces opérations, nous devons rentabiliser notre site en réservant certains articles et le PDF du journal à nos abonnés. Des contraintes techniques sont à résoudre avant le passage à l'abonnement. Mais, auparavant, le site online doit s'émanciper pour que le lecteur puisse trouver audios, vidéos et articles gratuits reflétant l'actualité riche de la journée. Seule l'édition papier sur internet sera payante.
Il reste à instaurer un débat au sein de la rédaction pour aller vers des solutions numériques consensuelles car nous avons dû agir à la va-vite et tout ce qui a été fait, que ce soit les infos online, Facebook, Twitter, la gestion des vidéos, la modération, etc., c'est du volontariat de la part de 3 éléments de la direction du journal. Maintenant que cela existe, nous pouvons passer à autre chose. 
Avec les nouvelles mesures de l'Anep, nous espérons que justice sera rendue aux titres les plus lus dans les deux langues et que cessent pour toujours le clientélisme et les journaux que l'on tire à quelques centaines d'exemplaires mais qui ne se vendent pas. Des réceptacles pour la pub, pas plus ! Nous avons confiance dans la nouvelle équipe et son plan de travail convient aux journaux sérieux ; ce ne sera que justice parce que Le Soir est probablement le titre qui a été le plus «sanctionné» par le pouvoir de Bouteflika qui l'a privé de publicité durant près d'une dizaine d'années. Mais la lumière est toujours au bout du tunnel. Nous n'avons pas cédé ! Nous aurions pu amasser des milliards en acceptant de chanter les louanges du chef suprême, comme certains. 
Qu'aurions-nous fait alors de la citation de Pullitzer et de nos principes ? Nous avons résisté, tête haute et fierté en bannière et nous sommes toujours là !
Entretien réalisé par B. Bellil

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