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Autrement dit les élections

Cela fait un bon bout de temps qu’on ne s’est pas parlé. Oui, ça arrive même aux amis les plus proches. C’est que ces dernières années n’ont pas vraiment été propices aux rencontres, aux manifestations d’amitié, à la convivialité et, pour tout dire aux attributs de la vie. Omar et moi, c’est pourtant un demi-siècle de proximité amicale, de partages, de solidarités sans faille, deux ou trois disputes mémorables et quelques différences qui n’ont jamais affecté l’essentiel. Il me dépassait de deux ans et je le dépassais d’une tête. Il était un matheux d’enfer mais j’étais meilleur en langues. Puis le lycée, puis la fac. Il a fait Babèze comme la tchitchi appelait Bab-Ezzouar et j’étais à «Benak» comme les petits frimeurs désignaient Ben Aknoun. À l’époque, Omar ne s’impliquait jamais dans les luttes politiques. À tel point que certains de mes amis se demandaient comment une amitié aussi solide pouvait se nouer entre deux hommes «si différents». On n’était peut-être pas si différents que ça, mais tout le monde n’était pas obligé de le savoir. Oui, quand on se voyait, on arrivait à «parler d’autre chose», ce qui n’était pas évident à l’époque. Comme dans un accord tacite, il évitait d’aborder mon engagement et je n’ai jamais tenté de l’enrôler, le gagner à ma chapelle, comme il était de tradition en ces temps-là. On était plutôt dans les quatre cents coups, le foot et les univers lointains que nous scrutions déjà. Ingénieur, il est parti bosser à l’est du pays pour une entreprise publique qui a pignon sur rue tandis que j’intégrais la presse comme on entre dans une secte. Depuis, on se voyait de plus en plus rarement mais chaque retrouvaille était un bonheur. Il n’était toujours pas impliqué politiquement mais son intérêt, sa passion et parfois son inquiétude pour le pays et la Kabylie sont visibles. Pour qui le connaît, c’est une vraie métamorphose. Cela fait presque une décennie qu’il a pris sa retraite et depuis, il ne se passe rien dans les affaires de sa localité, il n’arrive pas un événement politique national ou local qui l’indiffère. Mais sa mutation, ce n’est pas de sa bouche que j’allais l’apprendre. Il est resté fidèle à notre accord tacite et il n’a jamais osé m’en parler. Ayant compris sa retenue, à moins que ce ne soit un embarras, je me suis également abstenu de lui en toucher un mot. Puis, il y a eu la pandémie et les incendies. On aurait pu s’appeler, discuter, évoquer nos drames, nos inquiétudes et nos espoirs communs. On ne l’a pas fait tout ce temps-là, oui. Il y a des choses qui ne s’expliquent pas mais c’est comme ça. Hier, mon téléphone a sonné, ce n’est pas son numéro d’avant mais j’ai tout de suite reconnu sa voix. Toujours aussi chaleureux et amical mais un peu gêné. Après un long échange passé à prendre de nos nouvelles mutuelles, Omar a fini par se lancer : «écoute, les gens du village veulent que je me présente aux élections communales, j’aimerai savoir ce que tu en penses» ! Je ne sais pas si c’est pour cette fois-ci ou pour plus tard mais franchement, Omar comme maire, ça me parle vraiment.
S. L.