Contre poings / Contre poings

Akli D., barde itinérant

J'ai tenté une première incartade en 1979. Avec une autorisation de sortie en poche, je suis venu sur la trace de mes frères et de mon père à Paris.
Mes frangins étaient eux-mêmes musiciens amateurs. L'un harmoniciste, l'autre guitariste.
Pareil, mon père était aussi mordu de la gratte…
Au bout de trois mois, Akli D., qui jouait de la guitare avec un bidon d'huile trafiqué par un voisin, quitte Paris. Il retourne en Algérie.
«Paris ne m'a pas plu. Il y avait beaucoup de monde dans ce 13e arrondissement où j'ai atterri, mais il n'y avait pas d'âme.»
À 17 ans, il passait ses journées à papoter avec les vieux sur les bancs publics du quartier Tolbiac à nourrir les pigeons qui squattaient les squares.
«J'ai été élevé par les bandes dessinées et la curiosité.» Retour à Paris au printemps 80. «En ce temps-là, j'étais un leader du mouvement dans ma région, Draâ-el-Mizan. Mon père et mon frère ont été embarqués par la police. Je passais mon temps sur le campus de Oued-Aïssi.»
Paris. Akli D. dort deux ans et demi dans les rues et reçoit trente injonctions de quitter le territoire français !
Après le bidon d'huile, Akli, aujourd'hui brillant guitariste, s'est mis au banjo et a épousé le rêve.
Il a commencé à animer les après-midi du parvis du Centre Pompidou et de Notre-Dame avant de gagner son ticket pour la scène du Café de la Gare à Paris. Un vrai tremplin !
Entre-temps, il fait des études de cinéma où il soutient une thèse sur la «mémoire sensorielle». Tout un programme !
Sur son chemin, il croise Catleen Nesly, la compagne de Robert de Niro à l'époque.
Elle l'embarque à New York, puis à San Francisco.
Début de carrière dans un pub branché, «Mad Dog in the Fog».
La fulgurance et l'envie arrivent. L'élan est coupé par deux mauvaises nouvelles : le décès de la maman qui avait, elle-même, perdu quatre enfants, les aînés de Akli qu'il n'a jamais connus, et une maladie grave et dégénérative du père.
Akli rentre en urgence en Algérie pour saluer la mémoire de ses géniteurs. À son retour, il fait une escale à Paris et produit un tube : Anfass i-Larbi tranquille, une chanson qui a cartonné et qui l'a scotchée en France, en Europe.
Depuis, il est noyé dans sa musique, son itinérance, ses songes. Depuis quelques mois, il s'est dissous dans le Hirak. Il est toujours là, il observe et il écoute les râles et les coups de gueule des jeunes qui lui ont succédé. Il y croit. Il tient la route et il pense que malgré toutes les tentatives de récupération de cette révolution spontanée, le pouvoir va chuter et les libertés finiront par triompher.
M. O.