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Contre poings

Heureux de retrouver ce territoire, Le soir d'Algérie. Heureux de partager la mémoire de Fouad et des lignes avec Maâmar, les Belhadjoudja, Halli, Laouari, Metref, et tant d'autres. Heureux de retrouver mes lecteurs.
Je m'appelle Omar. En fait, non, mon prénom, c'est Abderrahmane. L'Algérie entière me connaît sous le pseudonyme de Omar. Vous vous souvenez ? J'étais le petit «Omar» du film de Mustapha Badie, rappelez-vous de la fameuse tirade : «Yemma, la police.» Le film s'intitulait L'Incendie, en arabe El Hariq, une adaptation d'un roman de Mohammed Dib. Je suis né sous SNP (sans nom patronymique), j'ai récupéré mon nom de famille vers l'âge de 15 ans. J'ai découvert que je m'appelais Letaissa. Il semblerait que je sois originaire de Bousaâda, ou de M'sila. Dans mon quartier, à Hussein-Dey, on m'appelait Djita, comme la guenon de Tarzan. J'ai raté toute ma scolarité. J'ai donc été viré de l'école à l'âge de 14 ans. Je n'étais pas très grand de taille et je n'étais pas très beau non plus. Mon quartier coincé entre la rue Neddaf-Lakhdar et la parallèle rue de Lador était appelé «Houmet Tchoualek» — le quartier des chiffons —, dans ce petit village de la banlieue algéroise, beaucoup de grandes stars sont nées et vécu. Moi Omar Letaissa, H'ssisen Maâchou, ancien gardien de but de l'équipe nationale de handball, Bambino, ancien joueur et entraîneur du NAHD, Merzekane, un brillant défenseur de l'équipe nationale de football qui a écrasé par sa prestance l'Europe lors du Mondial de 1982 en Espagne. Dans mon quartier, il m'arrivait de dire bonjour tous les matins à M. Jean, un marchand de vin qui tolérait les fêtes que les clochards du quartier organisaient au seuil de sa boutique. Quelquefois dans notre rue, on croisait Rachid Farès, Rabah Khalfa, Meskoud, Guerrouabi... Mon quartier s'appelait «le Nouvel Ambert» il était cerné par de belles avenues, de belles terrasses, de beaux jardins, et de beaux bars. Il a suffi d'une décennie pour que les odeurs de jasmin et des roses meurent. De hauts murs ont remplacé les grilles des jardins, mes voisines ont substitué leurs belles jupes contre des robes en bure qui les couvraient jusqu'aux chevilles, les couleurs qui teintaient les murs de ma ville se sont fanées. Je m'appelle Omar, j'ai soixante-cinq ans, j'ai grandi avec la guerre, l'indépendance. Je suis ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui un aîné. J'ai maraudé partout dans ma ville. Il était prévu, déscolarisé, que je finisse voyou. Un jour, jouant un match de foot avec les enfants de mon quartier sur la plage des Sablettes à Alger, une équipe de télévision dirigée par Mustapha Badie débarque pour faire un casting sauvage. Au final et au bout de quelques minutes d'audition, je suis retenu pour camper le rôle principal dans un feuilleton (El Hariq) devenu légendaire. Mes amis de la télévision algérienne m'ont permis de me former plus tard aux métiers de cinéma. J'ai débuté comme assistant caméraman, je suis aujourd'hui directeur photo à la retraite. Les questions que je me pose aujourd'hui, sont simples : est-ce que les centaines de milliers de jeunes de la génération de mes enfants qui occupent régulièrement des rues du pays, les enfants du Hirak, peuvent-ils avoir des perspectives ? Auront-ils la chance que j'ai eue ? Pourraient-ils emmener l'Algérie vers le mieux ? J'en suis convaincu. Ils représentent une force indéniable. Il faut les écouter. Il faut les célébrer.
M. O.