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Abane Ramdane, une icône de la lutte anticoloniale

Publié par LSA
le 28.12.2021 , 11h00
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Par Mustapha Hadni
Le Front de libération nationale (FLN) fut créé et dirigé par une équipe jeune et collective de nationalistes radicaux, tous formés à la dure école du parti du PPA/MTLD et de certaines de ses organisations. Une décantation opérée au niveau de la direction politique du parti, menée par un petit groupe marginalisé de l’organisation paramilitaire ayant échappé à la police coloniale après le démantèlement de l’OS. Pour ces militants, il s’agissait en premier lieu de déployer les principes et les conséquences d’une rupture radicale avec Messali et ses inconditionnels qui posaient à contre-temps de la vie active, le problème du zaïmisme et en second lieu, les centralistes qui étaient en train de s’accomplir dans le domaine de la transformation politique. Cette période était importante et décisive parce qu’elle avait suscité un élan progressif durable, puis une évolution de non-retour jusqu’au point ultime de son itinéraire: la victoire à laquelle le peuple algérien aspirait et que personne ne pouvait concevoir dans le détail et d’une manière rationnelle. Les militants de l’Organisation spéciale se sont levés et nul ne pouvait désormais les arrêter.
Ils ont écrit les pages fantastiques du récit de la libération nationale : ils nous ont appris comment les Algériens se sont débarrassés du colonialisme, et comment ils se sont libérés de l’esclavage de la peur. La révolution de Novembre fut surtout une fantastique histoire à suspense, l’un des plus grands thrillers politiques du XXe siècle. Un événement qui a constitué une catharsis de dimension nationale et internationale : la capitulation du colonialisme français, l’un des plus abjects qu’a connu l’histoire de l’humanité. Il constitue, en effet, une incursion dans l’étude de la psychologie de la capitulation. Et quels que puissent être leurs défaut, les hommes qui ont conduit l’Algérie jusqu’à l’indépendance resteront les figures dominantes de notre histoire.
Abane a été modelé par la politique de la résistance. Cadre de l’OS, il fut arrêté et avait purgé cinq ans d’emprisonnement dans des conditions insoutenables. Il avait souffert des affres de la prison et a tiré des leçons appropriées et des analyses pertinentes de cette sombre époque. Un calvaire qu’il avait lucidement assumé et c’était là un travail très original et de longue haleine qui nécessitait une détermination et un engagement sans faille, que seuls les membres de l’Organisation spéciale pouvaient supporter, vu leurs parcours, leurs formations et leur forte personnalité.
Par sa participation à la lutte de libération nationale, il avait joué un rôle crucial dans l’organisation politique du FLN/ALN. Il avait guidé la révolution algérienne alors qu’elle était aux prises avec les plus grandes questions qui puissent se poser au cours de son histoire : comment créer une nouvelle nation démocratique et moderne sur les ruines d’un État colonialiste fondé sur l’injustice ? Pour les Algériennes et Algériens, la liberté et la démocratie étaient pour eux la terre promise.
La période qui avait précédé le Congrès de la Soummam fut un moment de contact et d’élaboration théorique et de dépassement. Une immense vague d’activités et de réflexions étaient menées par Larbi Ben M’hidi, Abane Ramdane, Benyoucef Benkhedda, Abdelhamid Temam, Amar Ouzegane, Abderrezak Chentouf, Mohamed Ledjaoui et Amara Rachid. L’enfant d’Azouza savait pertinemment que l’idée de légitimité prenait consistance au cours d’une action historique concrète, mais cette action engendrait des contenus de conscience différents selon qu’elle est vécue d’un côté et de l’autre. Ainsi donc, pour les uns, le Congrès de la Soummam fut une offre politique de haute facture et une vision pérenne de l’Algérie indépendante, et pour les autres, il s’agissait, au contraire, d’une remise en cause de l’appel du 1er Novembre. En intégrant les autres tendances politiques (UDMA-PCA-Oulema) dans la dynamique révolutionnaire, Abane avait compris que le mouvement national était fait, avant tout, d’histoires interdépendantes et d’interactions nécessaires des courants politiques, et donc, les marginaliser reviendrait à exclure des pans entiers de l’histoire de la résistance politique algérienne. En menant à part, et non ensemble, la guerre contre le colonialisme français, en séparant artificiellement et fallacieusement les autres partis politiques du Front de libération nationale ( FLN), c’était affaiblir largement la dynamique révolutionnaire, et donner une interprétation incomprise et incomplète à la révolution de Novembre. En ouvrant les portes du FLN, il lui avait rendu le sens dynamique de la marche vers l’indépendance algérienne. C’est de cette dynamique particulière qu’était sortie la première forme durable et nationale de la réaction anticoloniale.
Si les résolutions de la Soummam étaient à ce point pertinentes et novatrices, elles le devaient, avant tout, à la remarquable subtilité et intelligence avec laquelle Abane et son équipe avaient décortiqué énergiquement et déconstruit méthodiquement le système colonial dans une démarche qui entendait regarder au-delà : vers un État moderne. Poser en Algérie les fondements nécessaires à la construction d’un État national indépendant, recouvrer ainsi une autorité politique, économique et militaire sur le pays. L’exemple de cette rencontre nationale a bien illustré cet esprit de décision, inventif des moyens en temps opportun, à travers la personne d’Abane et de son entourage.
Pour lui, la loyauté et le patriotisme devraient être fondés sur le sens critique des réalités, c’est avec cet état d’esprit qu’il avait condamné, pendant le Congrès de la Soummam, les dépassements commis par le FLN à l’intérieur du pays, d’une part, et avait dénoncé la passivité de la délégation extérieure, d’autre part. Il avait particulièrement insisté sur les exactions qui ont été commises au printemps de 1956 : les cadres de la Zone III devenue la Wilaya III à l’issue du Congrès de la Soummam ont donné l’ordre d’attaquer un douar de la vallée de la Soummam, faisant ainsi plus d’une centaines de victimes civiles. Dans l’ivresse de la guerre, très peu de cadres révolutionnaires remarquaient, réagissaient et s’élevaient énergiquement contre les exactions commises par les leurs. Abane fut un visionnaire moral, y compris dans un contexte immoral.
La révolution pour l’érudit qu’il fut, loin d’une simple réaction à l’injustice, était une conception alternative à la colonisation française. Prendre conscience qu’on appartient à un peuple sous le joug colonial et qu’il est dépositaire d’une histoire est l’idée première du nationalisme et patriotisme anti-colonialiste. De cette approche était issu le Mouvement national algérien et s’était enraciné dans la perspective d’une régénérescence radicale de la culture nationale, de manière à restaurer la Nation algérienne dans ses différentes composantes. Le colonialisme ne pouvait donner aux Algériens leur liberté, il fallait donc le forcer à concéder au terme d’une lutte prolongée, politique, culturelle et enfin militaire. Pour le peuple algérien, la terre était déjà dominée de longue date par la France ; qu’elle fût libérale, monarchique ou républicaine.
Il avait également compris qu’en Algérie, la révolution tournait autour du pouvoir, et qu’il était aussi brut et rude que sont les montagnes et, à cet effet, la démocratie aura du mal à le domestiquer. Les ambitions politiques permettaient aux chefs politiquo-militaires de placer leur action sous l’autorité d’une cause transcendante ou d’un destin supérieur. Plus avant, elles leur permettaient d’ériger une doctrine officielle et d’orienter les consciences afin d’encourager l’adhésion populaire. Elles permettaient aussi de comprendre les tensions permanentes qui traversaient la révolution, en restituant les arguments mis à l’épreuve au cours des luttes pour la conquête du pouvoir qui, par ailleurs, lui a coûté la vie en décembre 1957.
L’ensemble d’idées et de valeurs propres à la révolution de Novembre étaient construites à travers des processus mal connus, il est indispensable d’en rechercher les éléments historiques qui ont suscité une accumulation et une mutation de représentations qui s’érigeaient en système et qui exerçaient le monopole de la décision politique et militaire au sein de la révolution, tout en contrôlant les conditions d’homologation de toute activité politique et intellectuelle. Il faut prendre en considération ces problèmes de stratégie et de rivalité pour rendre lisible l’analyse des tragédies collectives où se mêlent les rivalités pour le contrôle du parti FLN/ALN et d’un espace politique et organique dont l’histoire réelle reste à réécrire.
Abane fut un bâtisseur d’État, pragmatique et conscient de l’être. Tout son combat fut un effort permanent pour surmonter les limites invétérées de constructions par un acte de volonté politique, afin de pouvoir inventer de nouveaux militants et que l’indépendance nationale et la démocratie moderne sont un processus, non pas un but atteint avec l’engagement d’une seule génération de militants. Il réfléchissait sans cesse aux questions de fond posées par les grands récits de la légitimation de l’émancipation et du savoir. Il admettait que les débats juridiques et philosophiques traduisaient un état des rapports sociaux et, simultanément, pouvaient jouer un rôle important dans l’organisation de la société globale et dans ses dynamiques de changement et des transformations des structures politiques, sociales et économiques. La disparition du régime féodal et la formation de l’État moderne étaient au cœur de ses préoccupations majeures. Ses visions aujourd’hui sont portées par les Algériens d’ennoblissement moral et de progrès pédagogique.
Le devoir des historiens, des intellectuels et des militants politiques, de critiques attachés à l’objectivité dans la narration historique, est de comprendre de l’intérieur la réalité de l’action des acteurs dans l’univers de la guerre de libération. Cependant, nul n’a le privilège de juger, d’évaluer et d’interpréter l’Histoire sans tenir compte de sa complexité et sa profondeur.
M. H.

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