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Abdelwahab Bennini : le patriote au long cours et le scientifique intransigeant

Publié par Chems Eddine Chitour
le 16.11.2021 , 11h00
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Par Chems Eddine Chitour 
École polytechnique, Alger

«La chute des grands hommes rend les médiocres et les petits importants. Quand le soleil décline à l'horizon, le moindre caillou fait une grande ombre et se croit quelque chose.» 
(Victor Hugo)

Un coup d’éclair que l’annonce brutale du décès de Abdelwahab Bennini. À la longue, le compagnonnage de ce personnage que nous pensions atemporel, tant il nous a tous accompagnés, était devenu pour nous une seconde nature. Il était de tous les combats de la science après avoir payé sa dette — du moins le dit-il — à son pays avec toute la fougue de la vingtaine. Les hommages sincères de chacun d’entre nous sont là pour rendre compte de cette dette que nous avons envers lui, cette aumône du savoir qu’il mettait à la disposition de chacun d’entre nous en vibrant à sa fréquence. 

Florilège de quelques témoignages
«Depuis que j'ai eu la chance de connaître Si Abdelwaheb avec son ami de combat Si Abderezak Bouhara, ministre de la Santé, je le considère comme le moudjahid humble, modeste, respectueux, le plus savant, universitaire et disponible. Je suis triste de savoir qu'il nous a quittés.»
«Un grand Monsieur qui s’en va, que j’ai eu un grand plaisir à découvrir à travers ses interventions dans notre Club. Une grosse perte au moment où nous avons tant besoin de talents aussi éclairés dans nos débats sur des sujets qu’il maîtrisait avec brio... en toute humilité, simplicité, sagesse. Sûr que déjà il nous manque.»
«Je souhaiterais lui rendre hommage par ces quelques lignes, mais on pourrait en faire un livre. J’aurais pu être son enfant. Il est simple et humble en discutant avec les personnes en face de lui. La dernière fois que l’on a eu tous ensemble (nous ses collègues du Club Energy) à l’écouter était le premier Webinaire du Club qu’il a animé. J’ai eu la chance de faire sa connaissance dans le tard et je le regrette aujourd’hui.»
«C'est une immense personnalité qui vient de nous quitter et comme dirait le poète, ‘‘un seul être vous manque et tout est dépeuplé’’. Il est sûr qu'il va nous manquer terriblement. S’il y avait une seule personne qui pouvait rassembler tout le monde, c’était bien Bennini. Un grand homme et un Algérien authentique vient de quitter ce monde pour un monde meilleur. Je n'ai pas connu d'homme aussi consensuel et aussi citoyen que lui. Je suis très fier de l'avoir connu et partagé tant de moments agréables avec lui. Il m'a beaucoup appris.» 
Je fus moi-même sincèrement touché par la perte de Abdelwahab Bennini qui m'honorait de son amitié. Il me faisait l'honneur de participer chaque année à la Journée de l'énergie du 16 avril. Encore un géant qui disparaît, et je pèse mes mots. Un homme tout en discrétion avec une voix tranquille et basse qui met en confiance.»
Voilà pour les hommages ! 

Mais qui est Abdelwahab Bennini ?
Quel que soit l’angle sous lequel on essaie de cerner le personnage, il nous échappe ! C'est le scientifique intransigeant, formé à la rigueur allemande. C'est le moudjahed qui, comme il le dit, n'a fait que son devoir. C'est le patriote sans m'as-tu-vu, c'est l'homme du monde toujours consensuel mais avec des principes. C'est enfin l'homme éclectique qui avait toujours une boutade sous la dent pour détendre l’atmosphère. C’est avant tout un fils de l’Algérieprofonde qui a eu mille vies et qui est le modèle tout-terrain de ce que devrait être un fier Algérien de ses racines, un patriote au long cours, qui s’est battu les armes à la main pour faire son devoir sans rien attendre en retour, ni attestation communale, ni poste, ni émargement, sans contrepartie au râtelier de la République. 
Le FLN, pensant à l’après-indépendance, a envoyé en formation la fine fleur du pays qui, pour beaucoup, avaient déserté l’université en 1956, à l’appel du FLN. Envoyé pour être formé dans les pays de l’Est, il fut parmi les huit scientifiques (Abdelhafid Ihaddadène, Djelloul Mered, Hocine Mouffok, Abdelouahab Bennini, Mustapha Djebbar, Maâchou, Bekhoucha) sur lesquels comptait l’Algérie pour démarrer après l’indépendance la recherche nucléaire. En juillet 1961, trois de ses camarades furent l’objet d’un attentat des services français ; leur avion explosa le 11 juillet 1961 au-dessus de Casablanca.»(1) 
Pour l’histoire, le 26 juin 1974, il est nommé directeur général adjoint de l’Organisme national de la recherche scientifique. Le 7 mai 1976, Abdelwahab Bennini sera nommé directeur général du Centre des technologies et sciences nucléaires (CTSN).
Il avait codirigé la délégation de l’Algérie avec M. Hadj Slimane, envoyée à l’Agence internationale de l’énergie atomique. C’était il y a près de 40 ans, le 20 septembre 1982. Il fut quelque part l’un des architectes de la stratégie nucléaire algérienne et tout le monde se rappelle que l’Algérie avait insisté pour la déclunéarisation de l’Afrique et du Moyen-Orient. À l’époque, la plupart des pays africains s’étaient alignés sur la politique algérienne concernant le Traité de non-prolifération nucléaire. Depuis 1992, l’Algérie a soumis ses installations nucléaires au contrôle de l’AIEA et ratifié en 1995 le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) en tant qu'État non doté d'armes nucléaires. À l’époque, l’Institut d’études nucléaires, devenu à l’indépendance le CSTN, avait un cap ; Monsieur Bennini en était le directeur général. La maturation du programme nucléaire civil date de son époque. 
Par la suite, il sera l’un des architectes du Commissariat aux énergies nouvelles dans les années 80, époque où l’Algérie voulait sortir de l’addiction aux énergies fossiles. Le CEN disparaîtra et l’Algérie sera plus que jamais engluée dans la rente. En 1986, le baril chute à 9 dollars et l’Algérie traverse une période pénible entre 1986 et 1990.
La prophétie concernant l’utilité de l’hydrogène s’est faite à une époque où personne ne parlait de la nécessité d’investir dans l’hydrogène. Les pays industrialisés étaient toujours en pleine addiction aux énergies fossiles, cauchemar dont ne s’était pas réveillée l’Algérie, malgré les nombreuses mises en garde depuis des années.
Bien plus tard, étant conscient de la nécessité de changer de modèle de consommation, il était de tous les séminaires sur le renouvelable. Il croyait religieusement dans la transition énergétique et, depuis plus d’une vingtaine d’années, il s’était investi intellectuellement dans l’hydrogène vert. 
Ce problème lui tenait à cœur à juste titre, l’utilisation de l’hydrogène pas seulement comme produit chimique dans les procédés pétrochimiques. D’une façon prémonitoire, Abdelwahab Bennini avait compris le grand potentiel que pouvait receler cette molécule. L’Association algérienne de l’hydrogène a été créée en 2005, suite à la «Déclaration d’Alger» sur l’hydrogène d’origine renouvelable adoptée dans le cadre du Premier workshop international sur l’hydrogène, vecteur énergétique d’origine renouvelable, organisé à Alger du 21 au 23 juin 2005. Cette association à caractère scientifique s’intéresse aux activités relatives à l’hydrogène dans tous ses aspects technique, mais aussi socioéconomique, socioculturel et environnemental.
L’hydrogène suscite beaucoup d’espoir car il apporte une réponse à deux des principaux défis énergétiques du XXIe siècle : - l’épuisement progressif des sources d’énergies fossiles ; - l’émission des gaz à effet de serre générés par l’utilisation de ces énergies. L’action de l’association s’inscrit en parfaite conformité avec le contexte des lois sur la maîtrise de l’énergie et sur la promotion des énergies renouvelables dans le cadre du développement durable. Dans ce sens, l’hydrogène apparaît comme un vecteur d’énergie sans équivalent, qui permettrait d’assurer la transition énergétique et la pérennité de l’approvisionnement énergétique du marché national et international. L’association est présidée par M. Maiouf Belhamel, directeur du CDER (Centre de développement des énergies renouvelables), et M. Abdelwahab Bennini en fut le président d’honneur.
Bien plus tard, lors de la 20e Journée de l’énergie le 16 avril 2016, Youm el ‘Ilm, organisée par le Laboratoire de valorisation des énergies fossiles sous le thème «Pour une Algérie du développement humain durable», au sein de l’auditorium Othmane-Khouani Sonatrach, il fit une excellente présentation sur l’hydrogène. Il écrivait notamment : «L’énergie solaire et ses corollaires deviennent, progressivement mais inexorablement, le moteur quasi exclusif du monde. I- Pour atteindre ce statut, les énergies renouvelables doivent assurer leur permanente disponibilité, partout et en tout temps, et combler le gap de l’intermittence qui est leur talon d’Achille. - Il faut donc en assurer un stockage écologique, flexible et sûr. - Tous les moyens de stockage classiques ont atteint leurs limites. - Il reste le cycle eau-hydrogène-eau sans aucun concurrent significatif. - L’hydrogène va donc, de plus en plus, faire partie de notre vie, partout et en tout temps. II- Il faut donc bien le connaître, ses états physiques, son stockage et son transport. - Ses utilisations, notamment par la pile à combustible. - Les moteurs et véhicules électriques. - Un aménagement du territoire plus juste et un développement durable et équitable. - L’économie de l’hydrogène aujourd’hui dans le monde.- Les atouts de notre pays et l’expérience nationale en matière de gaz, un incubateur et un terrain fertile pour l’ère de l’hydrogène.» 
Par la suite, en avril 2021, je l’avais invité au Workshop sur l’H2 organisé par le ministère de la Transition énergétique et des Énergies renouvelables. Nous avons créé l’association Green H2 Association. Il était convenu, du fait de sa profonde connaissance, d’aider le MTEER dans la mise en place du partenariat d’exception avec l’Allemagne. L’ambition était que l’hydrogène puisse remplacer le gaz naturel, sur le déclin, à partir de 2030. 

Conclusion
Ces quelques phrases ne peuvent  remplacer un sacerdoce de plus de soixante ans de bons et loyaux services. Ses grandes qualités morales, intellectuelles et professionnelles avec un profond engagement pour le pays devraient, de mon point de vue, être mises à l’honneur et servir d’exemple à une jeunesse qui a besoin de repères pour prendre la relève dont l’Algérie a tant besoin. 
Ces vers de Victor Hugo nous paraissent appropriés pour décrire le double parcours du moudjahid et du scientifique : «Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie. Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau et, comme ferait une mère, la voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau.»
Adieu Abdelwahab. Que Dieu le tout-puissant te fasse Miséricorde.
C. E. C.

1.https://lequotidienalgerie.org/2020/10/03/algerie-les-heros-ne-meurent-pas/

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