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La fin programmée du pétrole et du gaz ? (2e partie et fin)

Publié par LSA
le 14.11.2021 , 11h00
753 lectures

Par Saïd Kloul(*)

Quel mix énergétique ?

Durant la transition, un mix énergétique doit être soigneusement choisi par chaque État. Il dépendra de plusieurs facteurs : la structure de l’économie du pays, ses atouts et ses faiblesses, sa situation géographique… Ceux des voisins doivent être étudiés. La constitution de hubs peut être un avantage pour tous. C’est ce qui se pratique pour la séquestration du CO2 dans le nord de l’Europe et dans le golfe du Mexique, aux USA.
La deuxième question concerne la composition du mix lui-même. Le mix énergétique optimal ne semble pas couler de source. Bien que le sujet fût connu, il a été placé brutalement sous les projecteurs l’hiver dernier au Texas. En effet, les Texans ont vécu, durant la deuxième quinzaine de février 2021, un cauchemar à cause du froid polaire qui a perturbé, de façon tragique, leur vie tranquille et douillette. Ces évènements ont relancé le débat sur le mix énergétique et, à travers la continuité de la disponibilité de l’énergie électrique, sur l’avenir du gaz. 

Dur hiver 2021 pour les Texans
Un froid intense (-15°C) a mis en déroute le système électrique, de la production des énergies primaires à la distribution de l’électricité, durant près de 15 jours, avec des conséquences tragiques allant de l’arrêt du chauffage au manque de nourriture et d’eau et, le pire, la perte de 32 vies humaines.
Pour le comportement des sources d’énergie, en 36 heures, l’éolien a perdu 75% de puissance, le solaire 50%, le nucléaire 40%, le charbon 30% et le gaz 28%. Ainsi donc, ce sont les bonnes vieilles énergies carbonées, notamment le gaz, qui ont résisté. Patrick Pouyanné, président directeur général de Total, en visite au Texas après la crise, a déclaré que celle-ci a démontré qu’il faut continuer à investir dans le gaz.
Notons qu’en février 2011, une situation analogue avait privé d’électricité 3,2 millions de Texans. Ce n’est donc pas une situation extraordinaire. Les problèmes de la distribution sont connus et gérés depuis longtemps par les pays nordiques et ceux du gaz sont résolus et gérés depuis plusieurs décennies en Alaska et au nord de la Russie, entre autres. Ceux du charbon et du nucléaire peuvent être, dans certains cas, combattus par des enceintes et le calorifugeage des matériels tournants ; mais pour l’éolien dont les pales se bloquent et le solaire qui ne peut résister à un manque d’ensoleillement, seul le stockage de l’énergie électrique pourra venir à leur secours, à condition qu’il puisse durer plusieurs semaines.
Sur le continent sud-américain, c’est la sécheresse qui, cette fois-ci, a fait parler d’elle pendant plusieurs mois dans l’est et le sud-est du Brésil. Elle a eu raison de l’hydroélectricité de ce pays, le contraignant à recourir à son GNL, auparavant exporté en Europe, ce qui a contribué, ainsi, à accentuer la crise de l’énergie qui y a sévi à l’automne 2021. Ce n’est pas non plus une situation inédite au Brésil qui   a connu une situation similaire en 2001 ; les sécheresses ont réduit de 15% ses surfaces d’eau entre 1991 et 2020.

Activités fortement dépendantes de l’énergie carbonée - Les transports
Pour le transport lourd et l’aérien, l’hydrogène peut convenir si son coût baisse et le rend compétitif. Un kilo d’hydrogène produit par électrolyse (hydrogène «vert») demande aujourd’hui une énergie de 5kWh le rendant hors de prix ! L’hydrogène «bleu», celui produit en Arabie saoudite, aurait eu un coût entre 1,45 à 2,40 $/kg ; on ignore cependant si le prix du gaz considéré était celui du marché international. 
Les difficultés, voire l’impossibilité d’avoir des bornes de chargement pour batteries dans de vastes zones non habitées (plusieurs centaines de kilomètres) sont évidentes, rendant problématiques les déplacements intervilles dans ces zones. Le jour où l’hydrogène sera économique et son usage généralisé, on pourra songer à installer des stations de ce gaz sur les routes de ces régions. Pour l’AIE (Energy Outlook 2021), avec le scénario NZE, le plus favorable à la protection du climat, l’hydrogène ne pénétrera le transport que vers 2030 et en 2050, sa participation au transport ne sera que de 16%.
Rappelons aussi que les pays en développement ne seront pas en mesure d’abandonner les énergies carbonées de sitôt ;   ils ne passeront pas aux voitures électriques et aux camions à hydrogène avant longtemps.

L’industrie
L’industrie est supposée globalement moins gourmande en énergie dans les scénarios de l’AIE, malgré une demande en produits industriels qui devrait être grandissante du fait de l’accroissement de la population mondiale estimé à 2 milliards d’individus entre 2020 et 2050 (AIE 2021 Energy Outlook). Cette demande serait beaucoup plus importante n’était l’expansion supposée du recyclage et de la technologie.
Comme l’industrie consommera près de 50% de l’énergie totale en 2050 dans le scénario NZE et, pour les autres scénarios, 36 et 38%, ces hypothèses auront un impact important sur la consommation globale et, par conséquent,  l’énergie fossile. Troisième idée non moins importante : la croissance industrielle sera tirée par les pays en développement. Or, les deux hypothèses ci-dessus mettront beaucoup de temps à se mettre en application dans ces pays comparativement aux pays développés. Le décalage dans le temps entre les deux groupes de pays peut être de l’ordre de 20 à 30 ans si l’on se réfère au recyclage des déchets qui se fait depuis plus de trente ans en Occident et qui n’arrive pas à voir le jour chez nous. Il faut aussi garder à l’esprit que les premiers soucis d’au moins la moitié des populations en développement resteront la nourriture, le toit, la santé et le vêtement.

L’industrie chimique
L’industrie chimique, dont la pétrochimie, est toujours tirée par le reste des industries, la construction et l’agriculture : engrais, vêtements, peintures, goudrons, médicaments et divers plastiques  entrants dans différents équipements et outillages, y compris la voiture électrique. Si l’énergie nécessaire au processus peut être remplacée par une énergie renouvelable, le feedstock (matière première dont la pétrochimie fabrique les produits ci-dessus), par contre, restera encore pour longtemps à base de carbone. Si l’on regarde les scénarios STEPS et APS, la chimie consommera en 2050 respectivement 30% et 13,5% de plus qu’en 2020. 
L’AIE souligne que ces résultats auraient pu être plus élevés puisque la population va augmenter de plus de 25%, n’était le pari de l’AIE sur le recyclage (bien que faible pour ces produits) et les progrès de la technologie, ce qui n’est pas garanti pour la technologie et est discutable pour le recyclage comme nous l’avons vu plus haut. Au final, la consommation des hydrocarbures par la chimie serait de l’ordre de 663,8MTEP/an pour le STEPS et de 566MTEP/an pour le NZE, les scénarios les plus extrêmes.

L’industrie de l’acier
Pour l’industrie de l’acier, des recherches sont en cours pour remplacer les énergies carbonées par des énergies renouvelables, notamment l’hydrogène.
Elles n’ont pas encore abouti. Si le recyclage des rejets en acier devait prendre de l’ampleur, les aciéries électriques pourraient nous économiser des énergies carbonées de l’extraction du minerai jusqu’à la fabrication de l’acier, à condition que l’électricité soit d’origine propre. Nombreux sont les complexes sidérurgiques qui sont dotés d’une aciérie électrique à l’instar d’El Hadjar.

Conclusion
L’humanité a pris conscience des dégâts que l’industrialisation a causés à la planète par les émissions de plus en plus massives de gaz à effet de serre. C’est notre modèle de développement économique qui en est à l’origine et c’est ce même modèle qui risque aujourd’hui de freiner les efforts de retour en arrière. Les pays développés depuis Kyoto hésitent à déclarer de manière résolue la guerre au dérèglement climatique qui nous menace par la fonte des calottes glaciaires, les inondations, les désertifications, les sécheresses et les famines. 
Les hostilités que les extrémistes européens déclenchent déjà, par anticipation, contre les migrants de la pauvreté, de la faim et des guerres donnent un avant-goût de ce qui attend le monde si le dérèglement climatique n’est pas jugulé rapidement. Le coût de la transition, à en croire Bloomberg, sera de 173 trillions de dollars, ce qui représente un coût très lourd à supporter surtout qu’il se conjugue avec les effets de la pandémie de Covid-19 dont le monde n’est peut-être pas près de sortir. Les scénarios préparés par l’AIE sur la base des déclarations et engagements des différents pays, notamment celui qui ne prend en compte que ceux qui sont crédibles, montrent que la consommation des énergies carbonées ira croissante au-delà de 2050. Pour l’EIA, l’Agence américaine de l’énergie, son scénario croissance mondiale haute montre que la consommation augmentera de 50%.
Bien des activités humaines sont susceptibles de rester tributaires des hydrocarbures comme la chimie ou le transport dans certains de ses segments pendant plusieurs décennies. Les pays en développement vont continuer à en dépendre pour leur vie de tous les jours pour plusieurs décennies. Ils ne passeront pas à l’énergie propre pendant longtemps compte tenu du nombre de leurs besoins élémentaires. Les pays industrialisés qui devaient les aider à financer leurs programmes pour s’émanciper de l’énergie carbonée ne s’empressent pas de tenir leurs promesses. Les méfaits de la déforestation qui ne va pas s’arrêter avant longtemps aggravent la concentration de CO2 dans l’atmosphère ; les pays qui pratiquent cette approche en Amérique du Sud et en Extrême-Orient ne lui ont pas encore trouvé de palliatifs pour se développer. Les populations des pays pauvres continueront à avoir besoin du bois pour leur survie. Des pays qui ont un impact important sur la pollution atmosphérique comme la Chine ou la Russie se montrent très prudents dans leurs engagements. 
Les incidents de février 2021 au Texas reposent le problème du mix énergétique et montrent la résilience du gaz et les limites des énergies renouvelables en l’état actuel de leurs technologies. La discontinuité de la distribution de l’énergie électrique représente un danger pour la stabilité sociale.
Tout en espérant que tous les États tiennent leurs engagements et leurs promesses, on ne peut, comme l’AIE, s’empêcher d’y émettre des doutes. On est tenté de situer l’avenir des émissions et du climat entre les scénarios STEPS et APS. Pourra-t-on se rapprocher du scénario SDS d’ici 2050 ? Compte tenu des historiques des politiques énergétiques des Etats, cela semble être une gageure d’autant que la concrétisation de leurs engagements ne va pas couler de source, le processus étant très complexe et les contraintes énormes. 
Les prévisions de demande de pétrole et de gaz et les investissements qu’engagent certains géants pétroliers et de nombreux pays du Sud laissent croire que les énergies carbonées ont de beaux jours devant elles.  Les l’adaptation aux changements ne se fera pas facilement. Le changement qui attend l’humanité n’est pas anodin, on lui impose d’abandonner une technologie qui fait partie non pas de la culture d’un peuple mais de celle du genre humain dans sa totalité depuis des millénaires : le feu. La bataille du «zéro carbone» paraît loin d’être gagnée.
S. K.
(*) Ancien directeur de la division forage de Sonatrach. Ancien conseiller pour l’amont du PDG de Sonatrach.
Notes : 
Bbl : baril
MBbl,j : million de barils par jour
TEP : tonne équivalent pétrole ce qui inclut le gaz.
LNG : expression anglo-saxonne pour GNL
MT/an : million de tonnes par an
NB : cette contribution a été rédigée avant la réunion de la COP 26. Elle n’en tient donc pas compte.

 

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