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La tentation de macron

Publié par LSA
le 10.10.2021 , 11h00
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Par Miloud Chennoufi, PH.D., universitaire établi au Canada
Lorsqu’il a affirmé douter que la nation algérienne existât avant la colonisation, Emmanuel Macron ne s’est exprimé ni en historien ni en sociologue. Il a parlé en politicien. Si le discours scientifique de l’historien et du sociologue est, par vocation, orienté vers la vérité, celui du politicien a pour principale orientation le positionnement dans un contexte où les rapports de force, pas la vérité, déterminent les moyens de conquérir le pouvoir ou de s’y maintenir. C’est là un cliché de realpolitik largement répandu. Cependant, et à ce propos précisément, se distingue le grand leader transformationnel du politicien ordinaire.
Le premier comprend que les démons qui sommeillent sous la mince couche de toutes les cultures politiques lui offrent un éventail d’actions favorables à ses objectifs ; pourtant, il s’en détourne parce qu’il prend la pleine mesure de leurs conséquences. Le second, au contraire, y voit de l’habileté politique, l’occasion de jouer un coup gagnant bien calculé ; il n’a cure des conséquences tant et aussi longtemps que son intérêt immédiat est bien servi. Le premier fait preuve de responsabilité, vertu politique suprême. Le second est fondamentalement irresponsable.  
Le démon qui a fini par dominer en bonne part le discours politique en France, mais aussi un peu partout en Europe, le célèbre romancier et linguiste italien Umberto Eco en a identifié les caractéristiques typiques dans un essai lumineux publié il y a plus de vingt ans. Je dis bien en bonne part, donc pas entièrement, car il existe en France des voix qui continuent de lui résister. Eco parle d’«un collage de diverses idées politiques et philosophiques, fourmillant de contradictions», qui définit toujours la «nation» en opposition à un ennemi, intérieur surtout, expression d’une altérité forcément honnie. 
La xénophobie est concomitante à la notion même de nation ; elle permet de pousser le destinataire à se sentir constamment assiégé. Tel est le démon qui hante aujourd’hui la culture politique française. 
Eco nous apprend aussi que ce démon est repérable dans les lieux les plus anodins censés incarner la démocratie et la modernité, des plateaux de télévision au monde de l’édition, des  milieux littéraires au champ politique. Éric Zemmour en est un simple symptôme ; il n’a rien inventé. Son exploit est d’avoir fait la synthèse de deux traditions d’extrême droite et l’a propagée, d’abord, dans l’audiovisuel public où il a fait ses premiers pas médiatiques et où il y avait une disposition à accueillir et à amplifier son discours. La première tradition remonte à Charles Maurras, un traditionaliste chauvin et misogyne qui, au début du XXe siècle, identifiait les «juifs, les protestants et les métèques» comme ennemis de la nation. Aujourd’hui, la place de l’ennemi revient aux musulmans, Arabes et Noirs. Mais il faut bien comprendre que l’islamophobie n’est qu’un appât ; à celui qui la mord est ensuite servie une panoplie de haines traditionalistes : la haine des femmes et de la diversité en général, la haine de l’esprit analytique et rationnel et surtout la haine de l’expansion des droits, donc du libéralisme politique. Et c’est précisément cette dernière obsession qui établit la jonction avec la seconde tradition : le poujadisme, tel qu’il fut adopté par le Front national de Jean-Marie Le Pen et tel qu’il s’incarna surtout dans la violence extrême de la réponse coloniale à la révolution algérienne ; non pas uniquement pour s’opposer à l’indépendance de l’Algérie, mais aussi pour étouffer les velléités, pourtant toutes coloniales, d’élargir l’égalité devant la loi aux Algériens. 
La jonction de ces deux traditions représente la matrice qui génère une part importante du discours politique français actuel. Un discours qui ne s’embarrasse pas de ses contradictions ni de ses contre-vérités historiques et qui n’hésite pas à amalgamer à des thèmes mémoriels idéologiquement interprétés, des thèmes aussi disparates que la mondialisation, l’Union européenne, les réfugiés, la pandémie. Le tout dans le but de produire ce qu’Eco a appelé dans un autre essai «exemplum», c’est-à-dire des éléments hétérogènes juxtaposés les uns à côté des autres, dont l’effet recherché est d’orienter la perception, et dans le cas précis de la France la perception d’être assiégé. Et ça marche, au vu du poids électoral de l’extrême droite, si bien que même si l’extrême droite ne gagne pas d’élections, elle impose ses thèmes. Il n’en est pas ainsi du fait de l’extrême droite seule. L’extrême droite ne pouvait plus grand-chose depuis bien longtemps n’étaient les médias dominants et la classe politique, de la droite classique à la gauche de gouvernement, qui lui ont fait une place de plus en plus grande parce qu’ils n’ont pas vu dans l’islamophobie juste un appât, mais une opinion acceptable. 
Macron est un politicien qui pense, comme Sarkozy, Valls et bien d’autres avant lui, qu’il ne peut vaincre l’extrême droite dans les élections que si et seulement s’il en adopte les thèmes. Avec un tel fatalisme, l’extrême droite ne peut être vaincue qu’au prix de son triomphe politique. D’un cycle électoral à l’autre, l’extrême droite s’est vu attribuer le pouvoir d’orienter le débat politique. Si bien que ceux qui s’y opposent avec sincérité sont totalement désarmés, car si eux situent leur combat sur le terrain de la rationalité et de la modernité, l’extrême droite situe le sien sur celui de l’irrationalité et de l’émotion. Depuis un certain temps, Macron joue précisément sur ce dernier terrain.
 En témoigne la loi franchement absurde sur le séparatisme islamiste, ou la non moins absurde enquête sur un prétendu islamo-gauchisme à l’université, ou encore la liquidation des garde-fous contre la violence policière, autant de manifestations d’une orientation politique qui parle d’elle-même. Tel est donc le contexte de ses propos sur l’Algérie. 
Il faut cependant tirer au clair l’usage qu’il fait de la notion de nation. Le simple fait de l’évoquer revient à se situer sur l’un des terrains favoris de l’extrême droite. Et le fait de l’employer pour parler de l’Algérie situe le propos dans le discours colonial du passé qui est au cœur du discours de l’extrême droite aujourd’hui. Comment, mieux que l’extrême droite, récuser le crime que fut le colonialisme et offrir aux Français d’origine algérienne, maghrébine, ou africaine l’assimilation comme seule voie d’intégration, autrement dit l’oubli névritique d’un passé constitutif de leur identité ? Autrement dit, comment capter les voix d’électeurs travaillés depuis des décennies par le démon de l’extrême droite ? Dans la notion de nation se concentrent une multitude de réponses possibles à ces questions, mais qui convergent toutes vers le renforcement de l’extrême droite. 
Affirmer que la nation algérienne ne pouvait pas exister avant la colonisation, c’est reprendre une phrase de Zemmour qui, lui-même, ne l’a pas inventée. Elle se rapporte au discours colonial des années 30. Ainsi, les Français ont droit à un État, précisément un État-nation, parce qu’ils forment une nation qui existe depuis toujours; pas les Algériens qui, par conséquent, doivent être maintenus dans le statut d’indigènes, euphémisme désignant un système d’apartheid caractérisé. Au mieux peut-on leur offrir une assimilation très sélective. Et c’est précisément la conception dominante de l’intégration en France à l’heure actuelle. L’extrême droite a le mérite de la nommer explicitement. 
Or, l’assimilation, hier comme aujourd’hui, signifie l’exclusion. Ceci dans la mesure où elle exige la négation de soi, à l’image de ces figures de l’immigration qu’on encense dans les médias, romanciers, journalistes, chroniqueurs qui ont pour point commun de tenir un discours de haine contre leurs semblables, naturalisant tous les clichés racistes. À l’image de ce romancier qui ne s’est pas senti humilié par les propos de Macron, mais par la réaction des Algériens à ces propos. 
Un mécanisme proprement colonial dans lequel le colonisé accepte de se concevoir uniquement dans la haine de soi, une case subalterne que lui réserve le colonisateur et dont il se contente allègrement. Mais pour que ce mécanisme fonctionne, il faut censurer tout contre-discours et exclure ceux qui le tiennent. Qu’on songe à l’entrevue réalisée par L’Express sur le même sujet avec l’historienne Malika Rahal, mais qui a été tout simplement censurée, en entier, parce qu’elle ne véhiculait pas un discours similaire à celui du romancier. Sans contre-discours, la xénophobie se justifie d’elle-même ; elle cesse d’être une perversion de l’esprit. Voilà pourquoi l’assimilation est synonyme d’exclusion.  
Plus fondamentalement, la notion de nation est une notion artificielle fermée. Dans l’univers intellectuel anglo-saxon, on a compris depuis assez longtemps que la nation n’a absolument rien de substantiel, qu’elle est le fruit de l’imagination, et que le danger, tout le danger qu’elle porte en elle-même, provient des forces centrifuges de l’exclusion qui la font dominer les esprits. La nation française ne se rapporte à aucune substance ; elle est aussi artificielle, imaginée, et portée sur l’exclusion que n’importe quelle autre. Elle n’existe qu’en tant que biais cognitif dans l’esprit de ceux qui en font l’aiguillon d’un projet politique aujourd’hui totalement anachronique. N’oublions pas qu’elle fut un produit du XIXe siècle dans ce que celui-ci avait de plus réactionnaire. La réalité est que la France est un État territorial dont la population est le fruit de brassages historiques qui empêchent de croire à quelque pureté des origines ou à quelque définition substantielle de la nation française. Même la langue française ne fut pas toujours celle des ancêtres de tous ceux qui se définissent aujourd’hui comme Français. Elle s’est imposée au prix d’une violence exercée – elle l’est encore aujourd’hui – contre une multitude de langues locales. Sans parler des composantes ethnique et religieuse qui, bien avant les immigrations récentes, étaient à leur tour plurielles. 
Ce n’est pas du tout un hasard si les réponses des Algérien(ne)s à Macron ont pour l’essentiel porté sur des éléments politiques et historiques. Elle ne se sont pas égarées dans quelque scholastique de la nation. Tant mieux, devrait-on dire. Et tant mieux aussi si en France même, des voix comme celle de Benjamin Stora en ont fait autant. Car si, en l’occurrence, la France a introduit quelque chose en Algérie, c’est bien le mythe de la nation française naturelle auquel ont naïvement cru les assimilationnistes algériens des années 30 et 40, n’en mesurant pas la portée proprement coloniale d’effacement devant le dominateur. Et c’est précisément contre cette naïveté que s’est forgée la conscience proprement algérienne de Messali Hadj à l’ALN. 
On peut s’appuyer sur la philologie et l’herméneutique pour comprendre pourquoi il en est ainsi. Le terme même de «nation» n’existe ni dans la langue arabe ni dans les langues amazighes, pas plus qu’il n’existe dans bien d’autres langues. Et là où il existe, en anglais par exemple, il ne signifie rien de semblable à sa signification rigide et fermée que lui accorde la culture politique française, à part — on l’aura compris — dans les cercles d’extrême droite. Dans la culture politique algérienne, l’équivalent en arabe des mots «nationaliste» et «national» c’est «watani» ; et «watani» a pour racine «watan», donc «patrie» et non pas «nation». 
Être nationaliste en Algérie signifie être patriote. «Patrie» est une notion autrement plus ouverte sur la diversité que la notion de «nation». Dans le cas de l’Algérie, elle correspond à un État territorial dont la dernière incarnation s’est forgée dans la lutte anticoloniale, mais dont le passé est ancestral et dont la projection dans l’avenir ne dépend que de la volonté de ses enfants. 
Que le mot de la fin soit laissé à Eco : «Les habitudes linguistiques sont toujours des symptômes essentiels de sentiments inexprimés.» Macron n’est pas exempt de ce constat. Il se fera peut-être réélire grâce à ses variations sur les thèmes de l’extrême droite. Qu’il sache, cependant, que le démon qu’il manipule, Eco l’a nommé dans le titre de son essai Le fascisme éternel.
M. C.

 

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