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Contribution

L’autonomie de l’université : réalité ou fiction ?

Publié par Baddari Kamel
le 03.01.2022 , 11h00
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Par le Pr Baddari Kamel(*)
La vocation de l’université est de servir la société en lui fournissant le capital humain indispensable à la prospérité de son économie, et de se focaliser sur le développement de la recherche, l’innovation et le transfert de connaissances qui aident à la prise de décision indépendante et éclairée. Elle est aussi censée favoriser des relations internationales essentielles, à l’amélioration du positionnement du pays dans le giron mondial de la science, caractérisé par la compétitivité et le ranking. L’autonomie encourage la créativité et offre des espaces de débats respectueux, ouverts, et joue un rôle de premier plan dans la promotion de l'équité, de la diversité et de l'inclusion. L’université, pour se préparer à cette nouvelle configuration, plaide pour que l'autonomie institutionnelle lui soit reconnue comme condition nécessaire à son bon fonctionnement. Ceci pour la présentation de façon générale, mais le choix du modèle universitaire est très dépendant du système social et économique du pays. Ainsi, l’université algérienne est-elle prête à assumer son nouveau rôle s’il venait à lui être attribué ? A-t-elle la culture indispensable pour être gérée à l’image d’une entreprise avec des principes du management ? Ce seront des questions abordées dans le cadre de cette contribution en mettant en avant la préoccupation du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, corrélative à l’ambition que doit pouvoir posséder l’université algérienne dans sa quête de la qualité sur l’ensemble de ses segments, rappelée cette fois par le Conseil des ministres dans son communiqué du 18 décembre 2021, qui insiste sur la nécessité de « tenir compte de l’autonomie des universités dans le cadre des règles générales de l’enseignement supérieur ».

L’autonomie de l’université ?
L’autonomie de l’université, de manière générale, telle qu’elle se décline dans ses différentes compréhensions, est la faculté d’agir librement en toute indépendance, autrement dit posséder le droit de se gouverner par ses propres textes, tout en restant au sein du ministère chargé de l’Enseignement supérieur. Elle permet donc aux universités d'adopter et de mettre en œuvre des changements de gouvernance et de fonctionnement qui reflètent les besoins changeants de la société. Elle s'accompagne de responsabilités importantes, notamment celles d’assurer des études et des recherches selon les normes d'excellence les plus élevées possibles pour le bien de la société, assurer une formation de haute qualité, et rendre compte publiquement, par le biais de conseils et d'audits, de leurs dépenses de fonds. Ce point de vue contredit les affirmations des orthodoxes penseurs de l’enseignement supérieur, animés d’une certaine idéologie, affirmant que l’autonomie est de livrer l’université au secteur privé et à se délier des responsabilités que la société lui confie. D’autres, par euphémisme ou par respect des règles, affirment que le but est d’amener l’université à répondre directement à la demande de ses clients tout en restant dans le spectre des règles générales édictées par l’État. Le terme client est emprunté au management. Il désigne les parties prenantes liées à l’université comme le ministère, les étudiants, les enseignants, les entreprises…

Est-elle réalisable en Algérie ?
La justification de l'autonomie universitaire réside dans le fait qu’elle est une condition nécessaire pour que les établissements de l'enseignement supérieur s'adaptent à la logique du risque, autrement dit soumis aux mécanismes du marché comme la concurrence et la compétitivité. Faire face et s’acclimater avec ces mécanismes nécessitent de remplir de véritables conditions de réussite. Parmi ces conditions, il y a tout d’abord la qualité du personnel aussi bien enseignant que technico-administratif, la disponibilité d’un personnel bien formé, polyvalent, capable de s'adapter aux exigences de l'autonomie telles que la capacité de management des formations et de la recherche, et posséder un savoir-faire sur une variété de questions telles que l'assurance-qualité, l’usage des outils de la qualité, la gestion managériale du personnel et des finances, etc. Ces capacités ne viennent pas naturellement ou d’un claquement de doigts. Il faut donc préparer ce qui doit l’être pour réunir les conditions d’une autonomie réussie. Force est de constater qu’à l’heure actuelle, l’université algérienne n’a pas encore complètement acquis le dynamisme et la capacité nécessaires pour y faire face et de mettre en œuvre son autonomie telle qu’elle s’entend dans sa définition la plus large.
La deuxième condition, et elle n’est pas la moindre, est que l’université ait une démarche fiable sur sa capacité dans la recherche des financements de la formation et de la recherche. Les objectifs de développement dépendent de ces capacités.

Ce qu’il faudrait faire
Pour autant qu’elle se réalise dans le respect des règles générales, rien ne contredit l’autonomie dans les universités algériennes. L’article 65 de la Constitution ne s’y oppose pas. Ce qui risque de poser problème, ce sont, en fait, la qualité et les interprétations de ces textes à répondre aux exigences de cette nouvelle façon de gérer l’université algérienne. Ce qu’il faudrait éviter, c’est d’arriver à une situation où ce sont les tonneaux des Danaïdes qui prévalent. En effet, rien ne sert d’évoquer l’autonomie si on ne réunit pas les conditions nécessaires à sa réussite. Pourrait-on faire exiger aux étudiants de payer les études dans les établissements publics ? Pourrait-on fixer ses programmes d’études sans l’aval de la commission d’habilitation ? Pourrait-on fixer les flux entrants d’étudiants ? Pourrait-on gérer les flux financiers qui proviendraient des actions de la formation et de la recherche ?...
Tout d’abord, l’augmentation des frais d’inscription et de scolarité est une des mesures faciles à mettre en place si les préalables sont bien ajustés et qu’ils respectent l’équité pour tous. On pourrait envisager, à l’instar de l’attribution des bourses d’études, des frais de scolarité en fonction de l’importance des revenus des ménages ayant des enfants à l’université. Il conviendrait alors d’étudier et de déterminer rigoureusement l’échelle du montant à partir duquel l’étudiant s’acquitterait de ses droits d’inscription selon un barème bien étudié, et l’échelle à partir de laquelle il sera exonéré. Une estimation rapide des flux financiers entrants indique que le ministère bénéficierait d’une manne financière de l’ordre de plusieurs centaines de milliards par an.
Ensuite, les programmes d’études, l’une des orientations du ministère est que ces programmes répondent en premier aux besoins du secteur socioéconomique. L’autonomie de l’université pourrait entrer dans ce cadre tant souhaité. En effet, le processus de conception des programmes d’études par l’université, se faisant par consensus avec une forte valeur ajoutée, entraînerait plus d’engagement de la part des enseignants et un niveau d’intéressement élevé. Bien entendu, tout programme élaboré se ferait sur la base d’un business plan solide approuvé par le conseil d’administration de l’université, et sur la base d’un contrat passé entre le ministère et l’établissement universitaire fixant les objectifs et les actions d’atteindre la valeur ajoutée estimée par le programme.
Le budget ne devrait plus être soumis à un pilotage excessif du contrôleur financier, tout comme le recrutement par la Fonction publique. L’établissement sera responsable de ses dépenses et aura l’obligation de rendre des comptes et se plier à tout contrôle des services compétents du ministère. Le rôle des services du contrôleur financier et celui de la Fonction publique seraient portés vers l’accompagnement des universités essentiellement.
En matière de gouvernance institutionnelle, l’université effectuera tout acte de gestion par des procédures efficaces relevant d’un système de management de la qualité des enseignements et de la recherche selon les normes internationales. Elle viserait l’accréditation de ses prestations de formation et de recherche.
En matière des flux entrants, leur maîtrise et leur régulation passent en premier lieu par la valorisation des métiers de la formation professionnelle, et la création d’une situation où ces métiers seraient plus employables et perçus avec plus d’estime par la société. On pourrait envisager à ce propos de réhabiliter le diplôme de technicien supérieur. De ce fait, l’orientation des bacheliers vers ces métiers se passerait de telle sorte que chacun ait le sentiment de faire des études utiles et employables. Ces institutions devront aussi adopter une politique de formation qui égalise ou qui se met en compétitivité avec l’université par des métiers plus attractifs, et une gouvernance institutionnelle claire fondée sur la gestion par objectifs.
L’espace limité ne nous permet pas hélas de nous étaler davantage sur les questionnements de l’autonomie de l’université. Nous pouvons signaler que ces préalables ne se feront pas du jour au lendemain. Il faut opter pour une autonomie progressive à condition de faire une feuille de route à moyen et long terme. Cela semble être la démarche du ministère, mais le problème que cette feuille n’a pas encore vu le jour, ou du moins elle n’a pas été diffusée. Dans une déclaration rapportée par l’agence APS du 28 janvier 2021, le ministre en charge de l’Enseignement supérieur a indiqué que « l'autonomie de l’université s'opérera progressivement à commencer par des décisions centrales qui seront transférées aux établissements universitaires… déclarant que, dans le cadre de cette démarche, l’université doit s’adapter avec son environnement économique et social et doit répondre aux besoins de son environnement en matière de spécialités ».

Ce qu’il en est dans d’autres pays
Selon l’étude annuelle de l’Association européenne des universités sur « l’autonomie des universités en Europe », on en déduit que l’autonomie n’est pas exactement comme elle se décline en théorie dans la mesure où la pratique s’écarte de ce qui y est décrit. L’autonomie de l’université dans ces pays comprend plusieurs volets : organisationnel, financier, ressources humaines, académique. En termes de libertés organisationnelle ou financière, on en lit que la liberté n’embrasse que peu d’universités à l’image de la Grande-Bretagne, ou le Luxembourg sur les plans organisation et finance. Une partie des universités peuvent emprunter des fonds sous conditions, alors que dans d’autres, il n’y a pas de restrictions. Les frais de scolarité sont fixés librement que dans quelques pays. En termes de gestion des ressources humaines, autrement dit le recrutement libre des enseignants, peu de pays ont la liberté de le faire, et même s’ils peuvent le faire, ils ne peuvent pas en revanche fixer leurs rétributions. Enfin, en termes d’autonomie académique, elle est plus forte dans quelques pays comme la Finlande. Il est néanmoins possible dans quelques pays à l’image de l’Autriche, le Royaume-Uni ou la Suisse de fixer librement leurs programmes sans l’aval de la hiérarchie. Concernant les flux en entrée, peu de pays comme le Royaume-Uni peuvent décider librement du nombre, tout comme d’ailleurs ceux qui ne peuvent fixer aucune condition d’accès en licence (le master ou le doctorat) étant arrêtées par les universités comme en Algérie. Une partie de ces pays peuvent librement choisir la langue dans laquelle elles délivrent leurs programmes. Enfin, les évaluations externes par des agences d’accréditation sont imposées aux universités dans la majorité des pays.
On en déduit que l’autonomie est fortement corrélée au système social et économique de chaque pays. C’est la raison pour laquelle la prudence est de mise lorsqu’on se lance dans cette aventure.

Conclusion
L’Algérie accuse un retard dans le processus d’autonomie de l’université bien que la volonté politique soit sans faille. À l’heure actuelle, l’université algérienne ne dispose pas de véritables moyens d’action opérationnels en matière de gouvernance institutionnelle. Ce que nous retenons de l’exposé est qu’il s’agit de fabriquer une université entreprenante pourvue d’un plan de développement consensuel, qui assume des prérogatives institutionnelles dans divers segments (définir et contrôler les programmes de formation, fixer les règles d’évaluation des acquis, assumer l’autonomie financière et la contractualisation, définir et réaliser les axes de recherche les plus aptes à sa stratégie, décerner des diplômes hautement employables, se positionner à l’international…). La fabrication de cette université entrepreneuriale, construite autour d’une gouvernance claire et simple, suppose d’un côté un financement par l’État soumis à des conditions de compétition (financements sur projets), d’obligations de résultats (contrats de performance) et d’évaluations externes, mais aussi des ressources financières extra-budgétaires largement dépendantes du marché et de la manière dont cette université se déploie dans celui-ci. Cela prendra beaucoup de temps mais en le faisant progressivement, on laisse à chaque université le soin de préparer son devenir et d’agir en fonction de sa capacité.
L’entrée dans une économie de la connaissance souhaitée par les pouvoirs publics ne demande qu’à se référer pour cela aux innombrables initiatives prises par le gouvernement en la matière pour faire face aux grandes mutations engendrées par la numérisation et la globalisation des sociétés, et c’est ce que nécessite une telle réforme. Celle-ci redéfinirait le socle de l’université pour le mettre dans une dynamique d’indépendance et de liberté d’action en vue d’améliorer la formation, la recherche et mieux assumer ses actions vers la communauté dans le cadre des règles générales. Il s’agit aussi de nouer des liens profonds avec le tissu économique et accroître l’employabilité de ses filières. En fait, il est question d’une démarche qui fait entrer l’université dans la culture du résultat pour relayer un dispositif devenu obsolète par les exigences du nouveau monde. Il s’agit également d'inventer un système simple, transparent, incitatif et réactif, afin qu'il soit mis à l’université un véritable outil de performance.
B. K.

(*) Professeur des universités. Expert en enseignement supérieur et la recherche scientifique. Expert en conduite de changement, université Mohamed-Boudiaf de M’sila.

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