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Le retour insidieux et pernicieux du «qui-tue-qui ?»

Publié par LSA
le 16.05.2020 , 06h00
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Par Pr Farouk Mohammed-Brahim(*)
(PRÉCISION : Un certain nombre de lectrices et de lecteurs pourraient penser inopportun d’aborder un sujet aussi sensible au sein de la société, au moment où avec une union nationale et une solidarité, les Algériennes et les Algériens affrontent l’épidémie de Covid-19, et où les activités partisanes et associatives et tout débat politique sont mis entre parenthèses. Mais devant l’offensive des adeptes du «qui-tue- qui ?» des années 1990, visant la société et particulièrement le Hirak, pour les amener à adhérer à leur théorie, ma conscience de démocrate et ma fidélité à toutes celles et tous ceux qui sont tombés sous les balles assassines de l’islamisme m’ont dicté de réagir. Il ne faut pas que les démocrates répondent aux chants des sirènes (l’exemple de la révolution iranienne est encore vivace). 

«La religion est à Dieu, la patrie est à tous.» 
Par Boutros Boustani et Saad Zaghloul.

Le Hirak observe une trêve pendant la crise sanitaire que traverse le pays et le monde due au Covid-19, démontrant, s’il en est besoin, sa grande maturité politique et son patriotisme. Cette décision a été prise, faudrait-il le rappeler, démocratiquement après un débat passionné via les réseaux sociaux. Pendant cette trêve, les Hirakistes se sont investis massivement dans les actions de solidarité, actions allant dans le prolongement de leur revendication centrale, «une Algérie démocratique et sociale». Le Hirak est resté ainsi ferme sur ses revendications et n’a pas cédé à la tentation de confrontation avec les forces de l’ordre, poussé en cela par certaines officines comme la chaîne Al Magharibia, dont les tendances islamistes sont connues, laquelle a appelé «à continuer les marches avec des masques». Comme ils ont ignoré dès le début la demande de Mohammed El Arbi Zitout, qui, dans un appel téléphonique le 8 mars 2019, s’est adressé à ses partisans en Algérie leur demandant de créer «des forces de contraintes» avec une organisation de cellules en pyramide calquées sur l’organigramme du FLN pendant la Révolution. Ce même Zitout avait déclaré auparavant, «penser à organiser une sorte d’intifadha, des manifestations nationales… Il y a toujours un prix à payer… On ne peut réussir une révolution avec des fleurs.» (liberté-algerie.com), faisant sans doute allusion aux fleurs offertes aux policiers par des marcheuses en début du Hirak. Ainsi voulait-il certainement rééditer la tragique journée du 10 octobre 1988 lors de laquelle Ali Belhadj a appelé à une marche, alors que la tension baissait notablement en attendant le discours du président Chadli dans la soirée, qui s’était soldée par 70 morts. Zitout souhaitait certainement une rupture entre le Hirak et l’ANP.
L’islamisme a tenté, dès le début du Hirak, de l’infiltrer en essayant tout d’abord d’imposer ses propres slogans, «Allahou Akbar» et «Novembaria-badissia». Puis ils ont hissé lors des marches le portrait d’Abdelkader Hachani, responsable du FIS, assassiné par ses frères islamistes le 22 novembre 1999 à Alger. Ils ont tenté d’entraîner le Hirak dans une «prière de l’absent» à l’occasion des décès de Abassi Madani et de Morsli, Frère musulman, président égyptien déchu. Le Hirak, dans son écrasante majorité, s’est démarqué tant de leurs slogans que de leurs actions.
Mis à part les slogans et actions, lesquels ont échoué, le plus grand danger qui guette le Hirak et en général toute la société est l’instillation de la théorie du «qui-tue-qui ?» des années 1990, années de feu. 
Le résultat de cette instillation devient de plus en plus palpable. L’exemple le plus concret est la vidéo qui a circulé sur les réseaux sociaux montrant une jeune fille juchée sur les épaules d’un marcheur et qui clame avec véhémence que «le général Khaled Nezzar a assassiné 250 000 Algériens» pendant la décennie sanglante. Si le slogan «État civil et non militaire», scandé à longueur de marches par les Hirakistes, est considéré comme l’accomplissement d’une recommandation du Congrès de la Soummam, un certain nombre par contre le relie directement à la position de l’ANP en janvier 1992. Puis ce qui devrait nous interpeller c’est cette disparition du slogan «Djeich chaâb khawa khawa» (armée et peuple sont frères). Le retour par petites touches du «qui-tue-qui ?» est flagrant et devient pour tout observateur une action concertée entre les islamistes en Algérie et à l’étranger, la chaîne Al Magharibia, l’association islamiste Rachad, dont le porte-parole est Mourad Dhina, membre connu du FIS dans les années 1990 et son porte-parole à l’étranger, certains universitaires et d’autres qui jouent sur leur passé et se proclament du Hirak. 
D’abord Al Magharibia organise un prétendu débat contradictoire mais au fait orienté dans un seul sens, à l’occasion du 20e anniversaire de l’assassinat de Hachani. L’un des participants affirme sans vergogne que «le terrorisme est une création des services» tandis qu’un autre appelant du Canada affirme que «l’armée a commis un génocide contre le peuple». Tous les commentaires lors de ce débat laissaient entendre que « toute remise en cause ou contestation de cette vision s’exprime, au mieux, par ignorance ; au pire, par la complaisance». La ligne éditoriale de cette chaîne islamiste est de plus en plus tournée vers des contenus haineux envers l’institution militaire. Le sociologue Houari Addi a écrit le 25 février 2020 : «Il est vrai qu’au lendemain de l’annulation des élections remportées par le FIS, des islamistes ont pris les armes et exercé des violences militaires. Ce fut ensuite une période de confusion où les Algériens se posaient la question : ‘’qui tue qui ?’’.» Monsieur Addi, pensez-vous que l’attentat de l’aéroport d’Alger le 26 août 1992 (9 morts et 128 blessés) et celui du boulevard Amirouche le 30 janvier 1995 (40 morts et 186 blessés, tous des civils) sont des actions militaires ? Au même moment, le 22 février 2020, premier anniversaire du Hirak, trois personnalités respectées par ce dernier rendent visite à l’idéologue de la violence islamiste, Ali Belhadj, au nom des « droits de l’Homme dévoyés». Ce dernier, fidèle à lui-même, leur fait un «pied de nez» en déclarant sur la chaîne BBC en arabe : «Nous avons notre projet islamique… La démocratie est un système politique conçu par les humains… Je continuerai à revendiquer mon droit car le FIS n’était plus un parti mais un choix du peuple.» (in Algérie patriotique). Démontrant à ses visiteurs que le Ali Belhadj de 2020 est encore celui de 1990. D’autres, toujours, soi-disant, au nom des droits de l’Hommes, déclarent qu’«il faut savoir pardonner à ceux qui ont payé leur dette à la société». À ceux-là, Hakim Laâlam, dans le Soir d’Algérie, leur répond «d’aller plutôt le dire à ceux dont Ali Belhadj a commandité l’assassinat», dans une chronique sous le titre «Tu es qui toi pour pardonner à la place des morts et leurs survivants en agonie quotidienne ?» (le 02-03-2020), suivie d’une autre chronique sous le titre «Aux déconfineurs du FIS et autres thérapeutes par l’oubli» (le 6-4-2020). L’on sait qu’à ce jour aucun islamiste n’a demandé pardon à toute la société pour ses crimes ; bien au contraire, ils s’en sont même vantés sur les plateaux des télévisions. 
En ce même premier trimestre 2020 paraissent successivement deux livres : Algérie : procès d’un système militaire de Kamel Lakhdar Chaouch (janvier 2020 - Va édition), et Hirak en Algérie, l’invention d’un soulèvement (février 2020 - Édition La Fabrique). 
Le premier est une véritable diatribe contre l’ANP, depuis l’indépendance à nos jours, un procès à sens unique, où les témoins à charge, notamment pour la décennie de l’horreur, sont tous des «qui-tue-quistes» acharnés. Dans ce livre suinte à chaque ligne une haine viscérale de l’ANP et particulièrement des officiers supérieurs qui ont pris leur responsabilité historique d’empêcher l’Algérie de sombrer sous un régime théocratique. L’auteur fait endosser à l’ANP tous les crimes de la décennie 1990. Pour éclairer les lecteurs, je cite trois extraits : «1-La manipulation des événement de Juin 1991 par les services reste plausible. 2- Le pouvoir actionnera tous ses relais islamistes les plus radicaux vers l’action. 3- Les massacres sont attribués au GIA, qui les revendique de toute façon, cependant les témoins, des observateurs nationaux et internationaux, émettent des doutes quant à leurs véritables commanditaires.» 
Le deuxième livre est un ouvrage collectif regroupant le noyau dur des «qui-tue-quistes», Salima Melah (algeria-watch), François Gèze, José Garçon, Habib Souadia et autres… Dans ce livre, d’emblée, le décor est planté : «S’il est indéniable qu’une partie de ces violences ont été le fait de groupes armés se réclamant de l’Islam, les principaux responsables ont été les forces spéciales de l’armée, les services de renseignement, les milices, les escadrons de la mort…» Dès l’introduction, un clin d’œil mortel est fait au Hirak : «Cette expérience partagée (le Hirak) a été en soi un précieux apprentissage de l’expression publique des souffrances subies par les victimes du terrorisme d’État et de la compréhension de celle du terrorisme des groupes armés se réclamant de l’Islam.» En ce premier trimestre 2020, un livre paru en 2000 (édition La Découverte) est mis en ligne. Il s’agit de : el Medjzara (la boucherie), qui a tué à Bentelha ? de Nasrallah Yous (un survivant de Bentalha), militant du FFS (il le reconnaît lui-même quand il dit :
«Nous au FFS…» ). Un témoignage contredit par celui de centaines de survivants, et qui accrédite la thèse de la responsabilité de l’ANP. Ce livre est postfacé par François Géze et Salima Melah. C’est tout dire… D’ailleurs, pour mieux souligner la coordination en ce même trimestre des «qui-tue-quistes», en date du 25 mars 2020, Gèze rapporte sur son blog son intervention lors d’une journée d’étude le 19 septembre 2019 à l’Assemblée nationale française sur le thème : «Les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises.» Dans son introduction, on peut lire :«Dans les années 1990, nous avons dénoncé les crimes commis par l’armée algérienne contre sa population à partir du coup d’État de janvier 1992.» On voit bien que si ce n’est sa haine de l’ANP, cette affirmation n’a rien à voir avec le thème. Il n’y a pas en politique de coïncidences, toutes ces actions coordonnées tentent de blanchir les islamistes de leurs crimes et accabler l’ANP, souhaitant peut-être aller vers un «Sant’ Egidio-bis». Ils pensent que le moment est venu pour détourner le Hirak de son objectif principal : «Algérie libre et démocratique» (au sens universel des termes). D’autant plus que ceux qui ont connu la décennie sanglante l’effacent peu à peu de leur mémoire, tandis que les jeunes ignorent totalement la véritable histoire. Cette amnésie pour les uns et l’ignorance pour les autres sont favorisées par le voile jeté sur cette période par la loi sur la «réconciliation nationale». Mais toutes celles et tous ceux qui ont vécu cette période dans leur chair ne l’oublient pas. C’est ainsi qu’un bout de ce voile est levé par l’émouvante lettre, parue dans El Watan le 29 février 2020, du père de la martyre Katia Bengana, lycéenne de 17 ans, assassinée devant son Lycée à Meftah, pour avoir refusé le diktat du voile imposé par les islamistes. Ce crime islamiste a été précédé et suivi par d’autres tant odieux les uns que les autres, dont je souhaite rappeler quelques-uns d’entre eux pour rafraichir la mémoire des anciens et informer les jeunes. 
Le premier novembre 1994, attentat à la bombe au carré des Martyrs à Mostaganem, tuant 5 enfants scouts et blessant 17 autres. Le 27 septembre 1997, 11 enseignantes sont égorgées à Aïn Aden, dans la wilaya de Bel-Abbès. Le 23 août 1998, les adolescents : Hichem, Djamyl, Ilyes, Mehdi et Yacine sont massacrés dans un tunnel à Alger. N’oublions pas les universitaires, médecins et journalistes, de renom, des femmes et des hommes de la société civile, toutes celles et tous ceux que Tahar Djaout a appelé «la famille qui avance». N’oublions pas aussi les services de sécurité (policiers, Djounoud et gendarmes), non ceux qui sont morts les armes à la main en héros, mais ceux assassinés, isolés dans les faux barrages, dans les rues ou chez eux. Enfin citant les massacres de masse (Bentalha, Zemmouri, Ramka…). 
Devant l’horreur de ces crimes qui ont commencé de plus en plus à révolter l’opinion internationale, des partis politique nationaux, relayés par des partis étrangers vont mettre en œuvre la théorie du «qui tue qui» pour dédouaner les islamistes et mettre l’armée sur la défensive afin de diminuer sa combativité contre le terrorisme. 
Cette théorie participera à l’isolement de l’Algérie pendant cette décennie d’horreurs. L’auteur originel de cette théorie n’est autre que le FFS (front des forces socialistes) qu’il va répandre au sein de «l’internationale socialiste» et reprise à son compte par le parti socialiste français dont son ancien responsable devenant président la république française, monsieur François Mitterrand ose tout tact diplomatique exclu, déclarer «qu’il faut continuer le processus électoral». Cela ne nous étonne pas de lui.
N’a-t-il pas été responsable en tant que ministre de la Justice pendant la guerre de libération de l’exécution de 47 nationalistes, dont Fernand Yveton, à qui il a été le seul dans la commission de grâce à la lui refuser (In Mitterrand et la guerre d’Algérie de Benjamin Stora), et tous ceux qui gravitaient autour, des intellectuels, des avocats, des journalistes avec Reporters sans frontières (RSF) présidée à l’époque par Robert Ménard, actuel maire de Béziers en France, apparenté au Rassemblement national (ex-FN), né à Oran, et défenseur acharné à ce jour de l’OAS. Aussi une certaine presse française et particulièrement Le Monde et Libération ont vulgarisé cette théorie. Permettez-moi de citer deux exemples : José Garçon, journaliste au Monde, suite à l’attentat de l’aéroport d’Alger, met clairement en doute dans un article la responsabilité des islamistes (in RSF : Le drame algérien, La Découverte 1995, pp181-182) ; quant à Florence Aubenas, dans Libération du 23 novembre 1999, suite à l’assassinat de Hachani à Alger, la veille, piétinant toute honnêteté intellectuelle et déontologie journalistique, écrit : «Cette exécution, en pleine ville, rappelle soudain les assassinats du président Boudiaf et celui de l’avocat Ali Mécili, numéro 2 du FFS, en 1987.» Elle continue, en rapportant une déclaration du FIS : «Nous croyons aux milieux éradicateurs responsables de ce crime.» (Je rappelle qu’on désignait par «éradicateurs» toutes celles et tous ceux qui rejetaient le projet islamiste, alors que ce sont elles et eux qui étaient éradiqués par le sabre, le couteau et les armes à feux !). Enfin, elle écrit que «le FFS a demandé une enquête internationale». On n’oubliera pas d’inclure, dans cette liste, les journalistes François Géze et Jean-Baptiste Rivoire qui ont été et le sont toujours les chefs d’orchestre de cette théorie. 
Il est utile, semble-t-il, de rafraîchir la mémoire des anciens et faire découvrir, d’une manière succincte, aux jeunes que l’islamisme en Algérie a commencé à semer ses graines dès l’indépendance et que ses actes de violence ont commencé dès le début des années 1980. Quelques semaines avant l’indépendance, M. Mohammed Kheireddine, membre de l’Association des Oulémas et représentant du FLN au Maroc, revendiquait en mai 1962 à la réunion du CNRA (Conseil national de la Révolution algérienne) l’idée d’une Algérie arabo-musulmane basée sur l’arabisation à tous les niveaux scolaires, l’arabisation progressive des institutions publiques, des cours de religion musulmane et l’interdiction des autres religions (In ouvrage du Crasc : Les Oulémas et Ben Bella). Dès les premiers jours de l’indépendance, les Oulémas font pression sur Ben Bella pour abandonner l’idéologie socialiste car, selon eux, celle-ci est en contradiction avec l’Islam, et la préservation des lois islamiques. Ils s’attaquent à la mixité et au renforcement de la participation dans la vie politique, économique et sociale des femmes, prévus par la Charte d’Alger de 1964. Aux côtés des Oulémas est fondée en 1963 une association à tendance religieuse, El Quiyam, par Ahmed Sahnoun et Abdelatif Soltani, deux personnalités qu’on retrouvera au FIS en 1990. Ses revendications, entre autres : l’adoption du week-end islamique (le vendredi), affectation des postes administratifs aux seuls Algériens de confession musulmane (Ibidem). Ben Bella fera le premier pas en décrétant l’obligation de l’enseignement religieux en 1964. L’historien Mohammed Harbi considère que cette décision marque la première victoire du mouvement islamiste (L’islamisme dans tous ses états, 1991, p134).
Le président Boumédiene, pour faire contrepoids aux forces progressistes, adopte le week-end islamique. Son ministre des Affaires religieuses, Mouloud Kacem, lance les séminaires de la pensée islamique et mène une campagne contre la prétendue dégradation des mœurs en 1970. 
C’est à partir de 1980, sous la présidence de Chadli, que l’islamisme connaîtra une véritable expansion par la multiplication des constructions de mosquées, le plus souvent sans autorisation, et la création d’associations religieuses à l’instar d’El Qiyam, revendiquant haut et fort «le retour à un Islam pur et dur envers tous ceux qui ont pris goût au mode de vie occidental» (In Les frères et la mosquée, par Ahmed Rouadjia). Cette complaisance de Chadli envers les islamistes est confirmée par Soltani dans une interview à une chaîne arabe le 7 janvier 1993 qui assure «que le président Chadli a ouvert la voie aux islamistes et aux prêches dans les mosquées» (Siwel 071418, janvier 2013). Par ailleurs, c’est le président Chadli qui «importera» le cheikh égyptien El Ghazali, membre de la mouvance des Frères musulmans, et lui livrera la société algérienne pour son islamisation, à travers des prêches à la télévision. Quand El Ghazali s’attaquera à l’icône de la littérature algérienne lors de son décès, Kateb Yacine, en disant publiquement que son inhumation devrait se faire dans un cimetière français, ou encore quand il expulsera l’Algérien Mohammed Arkoun, l’une des sommités mondiales de la pensée islamique, lors d’un séminaire tenu en Algérie, l’État algérien restera muet devant ces atteintes à ces illustres algériens. 
L’islamisme, se sentant intouchable sous le régime de Chadli, passera à la vitesse supérieure en commettant son premier crime. L’étudiant Kamel Amzal (22 ans) sera assassiné le 2 novembre 1982 à la cité universitaire de Ben Aknoun. L’enquête conduira à l’interpellation de 23 personnes, dont Abassi Madani. Seul un extra-universitaire, Lassouli Fethallah, comparaîtra devant le tribunal où il est condamné à 8 années de réclusion et gracié au bout de 4 ans. Il sera abattu par les services de sécurité en 1995 suite à une tentative d’attentat (Le journal de Kabylie, par Amnay at Quassi 03-11-2016). Le 12 novembre 1982, Abassi, Soltani et Sahnoun organisent un rassemblement devant la salle de prière de la Faculté centrale d’Alger pour exiger que «les dirigeants du pays reviennent à l’islam, que celui-ci est la solution». Et adressent une lettre au président Chadli, exigeant l’interdiction de l’alcool et de la mixité, et l’application de la loi sur l’arabisation. Aucune réaction du pouvoir. Cette permissivité aurait dû interpeller toute la société. Dès cette année 1982, le premier groupe islamiste armé, appelé MIA (Mouvement islamique armé), est créé par Mustapha Bouyali. Il se fera connaître par des actions armées, notamment l’attaque le jour de l’Aïd El- Kebir (le 25 août 1986) de l’école de police de Soumaâ. Le président Chadli continuera de céder de plus en plus d’espace aux islamistes, surtout par l’adoption en 1984 par l’APN du code de la famille. De même qu’il fermera les yeux sur le départ massif des jeunes Algériens en Afghanistan, où ils serviront de chair à canon aux moudjahidine afghans, et les survivants reviendront en Algérie pour constituer l’ossature armée des milices du FIS. Le summum de la complicité du pouvoir de l’époque avec les islamistes se concrétisera après la fin du parti unique, par la légalisation de leurs partis, et ce, en complète contradiction avec la nouvelle Constitution.
À partir de cette date-là, le FIS, devant la faiblesse du pouvoir et son laxisme vis-à-vis des islamistes, pense que le pouvoir est à portée de main et qu’il va tenter de conquérir par tous les moyens, y compris la violence contre la société : imposition du hidjab aux femmes, agression au vitriol des femmes habillées à l’occidentale, interdiction des spectacles (Linda de Suza, Maskoud, Aït Menguellet…), démantèlement des paraboles, attaque des bars et matraquage des esprits dans les mosquées dont l’État s’était dessaisi au profit des islamistes. Le FIS, se sentant le vent en poupe, accélérera la cadence en appelant à la désobéissance civile par une grève générale, l’occupation des places publiques dans les grandes villes et des marches avec en tête des cortèges les «Afghans» marchant aux pas de commandos. Du 20 au 29 Juin 1991, c’est à une véritable insurrection qu’il appelle. C’est au cours de cette semaine insurrectionnelle que Ali Belhadj demande aux militants du FIS de stocker les armes. (In Eclaircie de Ali Haroun). C’est dans ce climat insurrectionnel où le pouvoir vacille et où l’État est sur le point de s’effondrer que le président Chadli fixe les législatives au 26 décembre 1991, alors qu’il était clair que cette décision était un plongeon dans l’inconnu qui risquerait d’emporter l’Etat-Nation. C’est dans ce climat de trouble avec la majorité des mairies tenues par le FIS, et donc gérant les élections, que ce dernier remportera le premier tour. Au lendemain de cette «victoire», une peur s’installe dans de larges pans de la société, y compris parmi celles et ceux qui ont voté pour le FIS, soit par dépit (vote sanction contre le FLN), soit par inconscience et suivisme. Bien avant les élections, El Mounqid (organe officiel du FIS) par ses écrits ne laissait aucun doute sur le mode de gestion à venir de la société algérienne, par un pouvoir islamiste. En premier lieu le rejet de la notion de démocratie que Ali Belhadj considère comme impie. Il écrit dans El Mounqid numéro 23 : «Les défenseurs de la démocratie mettent sur un pied d’égalité des doctrines profanes et les lois divines… La majorité ne justifie pas le pouvoir de la démocratie.» Pour le rôle de la femme, la position du FIS est sans appel. On peut lire dans El Mounqid numéro 1 : «L’idée première qui obnubile la femme est l’idée d’égalité homme-femme.» Dans El Mouqind numéro 3 est écrit : «Cette idée est une création de l’Occident qui veut pousser la femme à sortir de sa noble fonction et se défaire de la nature que Dieu a créée en elle» (comprendre par-là, la fonction de procréation). Loin d’apaiser cette peur d’une future «dawla islamiya», Mohammedi Saïd, l’un des responsables du FIS, à la télévision, demande au peuple «de se préparer à changer leurs habitudes alimentaires et vestimentaires». L’on voit bien que l’idéologie islamiste base ses fondements sur l’application stricte de la charia et c’est ce que répercutent les militants du FIS dans les
rues : «La mithaq, la doustour, qala Allah qala Al Rassoul» (ni charte ni Constitution, ainsi ont dit Dieu et son Prophète QSSSL).
Faut-il rester les bras croisés, acceptant passivement l’instauration d’un État théocratique et le naufrage de la nation ? De plus en plus de voix s’élèvent de toutes les catégories sociales, et des personnalités politiques, disant non à un Etat islamique. Le jeudi suivant les élections, près d’un million de personnes défilent dans les rues d’Alger appelant à la sauvegarde de la République et de la démocratie. Mais la majorité des manifestants demandent l’arrêt du processus électoral. Un Comité national pour la sauvegarde de l’Algérie (CNSA) est créé avec à sa tête Abdelhak Ben Hamouda, secrétaire général de l’UGTA, qui sera assassiné par les islamistes le 26 janvier 1997. 
L’ANP, colonne vertébrale de la nation, chargée par la Constitution de garantir la sécurité de la nation, de son unité et de la protection de sa population ne pouvait rester en marge de l’évènement, d’autant plus qu’elle a été interpellée par la société. Deux années avant les législatives, soit en décembre 1990, dans un rapport intitulé «Mémoire sur la situation dans le pays et point de vue de l’ANP», il est écrit : «Depuis 1954, l’institution militaire s’est trouvée intimement engagée lors de circonstances graves mettant en cause le destin de la Nation. La situation qui prévaut actuellement présente incontestablement les germes de troubles, voire même d’insurrection pouvant justifier encore l’intervention de l’ANP pour garantir la stabilité et l’unité du pays et sauvegarder ses institutions… Le pouvoir politique par excès de scrupules démocratiques a agréé l’existence de formations politiques se réclamant d’un programme religieux…Cette victoire du FIS (APC) a pour effet de le conforter dans l’idée que le pouvoir était à portée de main, ayant recours à des actions de types subversives… À l’appui de ceci, citons les atteintes aux libertés individuelles… Les conséquences pour le pays suite à l’instauration d’un régime théocratique sont vraisemblables… L’avènement d’un tel régime est MANIFESTEMENT INNADMISSIBLE, car historiquement contraire à l’idéal de Novembre, JURIDIQUEMENT ANTICONSTITUTIONNEL ET MORALEMENT ANTINATIONAL. (Les majuscules sont dans le texte original. In L’éclaircie de Ali Haroun). Ainsi tout avait été dit dans ce rapport de l’ANP. À la demande, comme il a été dit plus haut, de larges franges de la société algérienne, de hauts responsables de l’armée que les «qui-tue-quistes» appellent les «janviéristes» ont pris la responsabilité historique d’arrêter le processus électoral et d’arrêter la descente de l’Algérie vers une régression pour plusieurs décennies qui est loin d’être «féconde» (voir l’Iran depuis 1979). La décennie sanglante qui a suivi est le fait des islamistes qui n’ont jamais, en Algérie ou ailleurs, accepté de renoncer à leur rêve de régime théocratique, même en passant sur le corps de tout un peuple. Cela n’a jamais été une guerre civile, mais une guerre menée par des groupes armés contre les civils. 
Le professeur El Houari Addi écrivait le 25 février 2020 : «Deux perspectives se présentent : demander aux militaires d’éloigner les islamistes du champ politique par la violence, ou demander aux militaires de se retirer du champ politique et affronter les islamistes sur le terrain idéologique. Personnellement, dit-il, je choisis la deuxième option.» Mon cher ami El Houari, nous avons tous deux été à l’université d’Oran à la même période, soit la fin des années 1960 et le début des années 1970. A moins d’être atteint à notre âge de la maladie d’Alzheimer, et nous ne le sommes pas par la grâce de Dieu, nous ne pouvons oublier les géniteurs des islamistes d’aujourd’hui que l’on appelait durant cette période «les fantoches ou les frérots», venus pour la plupart de la faculté des lettres et qui n’ont jamais hésité à utiliser les violences verbales et physiques. J’aurais personnellement été victime à la sortie d’une AG à la salle des actes de l’université d’Oran, au début de l’année 1971, n’était l’intervention énergique de notre camarade Mhammed Djelid. 
Tout comme toi, j’opterai pour la deuxième option, à la condition que les islamistes s’engagent publiquement devant la Nation, en se délestant de leur stratégie «el harb khidaâ» (la guerre est ruse et trahison) et de leur politique d’entrisme, sur des fondements républicains reconnus par les normes universelles : «Primauté du civil sur le militaire et sur le religieux, alternance du pouvoir, indépendance de la justice, séparation des pouvoirs, égalité parfaite entre les hommes et les femmes, respect du droit humain, la liberté du culte et de la conscience.» C’est-à-dire toutes les valeurs pour lesquelles le Hirak lutte depuis le 22 février 2019. 
F. M.-B.

(*) Chef de service au CHUO à la retraite. 

 

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