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Le Saâd Dahleb que j’ai connu

Par Ali Chérif Deroua
Cher lecteur, chose promise, chose due. Tout d'abord, Krim Belkacem a été incontestablement le seul signataire côté algérien des accords d'Évian.

Il était aussi incontestablement présent à toutes les étapes des négociations, présidant les différentes délégations du FLN ayant négocié les accords d'Évian.
Il a été enfin le seul désigné à signer les accords du côté algérien pour prouver à l'adversaire l'unanimité des positions côté GPRA-FLN-ALN, même si la réalité était tout autre. La présence à  ses côtés de Bentobal, Yazid, Dahleb représentant les différents courants ou forces au sein du GPRA en est l'irréfragable illustration, d'autant plus que Bentobal et Benyahia avaient obtenu l'aval des 5 leaders emprisonnés au cours de la visite effectuée pour les mettre au courant.
Maintenant que ces vérités sont signalées, il est plus facile de dérouler les qualités de Saâd Dahleb sans avoir à être traité d'une quelconque partialité.
Mieux, Krim Belkacem était un responsable auquel je voue du respect, de la considération, avec lequel j'ai entretenu de bonnes relations au Caire durant la Révolution. 
Voici le début de sa déclaration le 18 mars 1962 : «en vertu d'un mandat du Conseil national de la Révolution algérienne et au nom du Gouvernement provisoire de la République algérienne, nous avons signé ce jour à 17 heures 30 un accord général avec les représentants mandatés du gouvernement français.»...(1)
Mieux, pour tous les moudjahidine de l'intérieur et de l'extérieur, de tous les prisonniers des geôles françaises, en ce temps-là, il a signé cet accord au nom de tous les martyrs de la Révolution algérienne, de tous ceux qui ont réellement participé et donné le meilleur d'eux-mêmes, et ce, dans tous les domaines, pour que le but désigné dans la déclaration du 
1er Novembre 1954 soit atteint, à savoir l'indépendance de notre chère Algérie. Il a signé au nom de l'écrasante majorité du peuple algérien. Personne ne doit l'oublier.

Saâd dahleb
Né le 18 avril 1918 à  Rechaiga, Ksar Chellala, il poursuit ses études primaires et secondaires à Ksar Chellala, Médéa, puis au lycée de Blida où il décroche son baccalauréat. Dans ce lycée, il fera la connaissance de plusieurs élèves de différents niveaux qui seront plus tard ses compagnons dans la Révolution algérienne tels que Lamine Debbaghine, Benyoucef Benkhedda, Abane Ramdane, Mhamed Yazid, entre autres.
Il se lie tout particulièrement avec l'un d'entre eux, Benkhedda, pour former un duo qui durera toute leur vie.
Quelle belle amitié devenue fraternité ! Quelle formidable complicité ! Quelle admirable complémentarité ! A ma connaissance, il n'y avait, durant la Révolution, qu'un autre exemple de ce genre : le duo Ferhat Abbas-Ahmed Francis.
Après avoir quitté le lycée, il s'intéresse à  la politique en adhérant au Parti du peuple algérien (PPA) tout en convainquant Benkhedda d'en faire de même.
En 1946, il occupe le poste de secrétaire particulier auprès de Messali Hadj mis en résidence surveillée par les autorités françaises à Ksar Chellala.
Marié, père d'un garçon et 3 filles dont le garçon et une fille meurent en bas âge, il s'engage corps et âme dans la politique. Souvent, je l'entendais fredonner des chansons du Sud et parler des 3 gazelles (sa femme et ses 2 filles) qui attendaient son retour. 
Membre du comité central du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) il vit douloureusement la scission du parti entre messalistes et centralistes. 
Juste après le déclenchement de la Révolution algérienne du 1er Novembre 1954, soit le 5 novembre, il est arrêté avec plusieurs de ses collègues centralistes, Benkhedda entre autres, par la police française qui leur reproche à tort d'être derrière ce déclenchement. 
Il sera libéré en mai 1955 et rejoint la Révolution avec toujours son «frère» Benkhedda.
Il joue un rôle important dans la préparation et l'organisation du Congrès de la Soumman.
Désigné membre suppléant au Conseil national de la Révolution algérienne et membre du Comité de coordination et d'exécution, organe suprême, dirigeant la Révolution avec par ordre alphabétique : Abane Ramdane, Benyoucef Benkhedda, Larbi Ben M’hidi, Saâd Dahleb et Krim Belkacem.
Après la sortie du CCE du territoire algérien en mai 1957, il occupe, en fonction des aléas des évolutions politiques, plusieurs postes de responsabilité.
Le 28 août 1961, il est nommé ministre des Affaires étrangères dans un GPRA présidé par Benkhedda. Une sorte de revanche sur le destin.
Alors à ce poste, il étale tout son savoir-faire, sa ténacité, son sens politique, son pragmatisme, ainsi que toutes les ficelles et les valeurs nécessaires, inhérentes à cette responsabilité. 
Quoi de plus intéressant que vous narrer quelques anecdotes, et à vous, cher lecteur, d'évaluer Saâd Dahleb.
- Le 4 juillet 1957, au Caire, Abane et Krim se disputent lequel d'entre eux doit faire la conférence de presse devant les journalistes. Chacun des deux tenait à le faire. Saâd Dahleb, qui de tout temps refuse de se mettre sur le devant de la scène, intervient et met tout le monde devant le fait accompli avec un argument de bon sens irréfutable : «Étant donné que vous n'êtes pas d’accord sur celui qui tiendra la conférence, j'ai décidé de le faire moi-même étant le plus âgé d'entre vous et pour ne pas avoir à pendre position. La question était réglée ipso facto. Quelle manière intelligente de résoudre un problème d'ego.(2)
- Au Congrès de Tripoli de janvier 1960, il fallait convaincre Krim d'abandonner le ministère des Forces armées pour prendre celui des Affaires étrangères. Devant son refus de prendre les Affaires étrangères, reconnaissant qu'il n'avait aucune expérience dans ce domaine, pour le convaincre, Dahleb a utilisé le bon sens en s'adressant à Krim : «Aucun d'entre nous n'a d'expérience dans ce domaine. Si tu considères que je peux t'aider dans ce domaine, je m'engage dès à présent à être ton secrétaire général à ce poste.» Un argument de choc qui a convaincu Krim et Dahleb à tenir parole.
- Mars 1960, j'invite Dahleb à prendre un café au Nil Hilton du Caire où je lui demande pourquoi avoir accepté ce poste après avoir été l'égal de Krim dans le premier CCE. Sa réponse logique sonne dans ma tête, à ce jour : «Dans un parti révolutionnaire, on occupe les postes sans état d'âme et dans le seul intérêt de la Révolution.» Je lui ai posé une autre question à laquelle il m'a répondu par une parabole avec : «ceux qui nous ont désignés Benkhedda et moi-même membres du CCE savaient qui nous étions, Benkhedda était le secrétaire général du MTLD et moi-même membre du comité central du MTLD.»
-À un journaliste qui lui demandait pourquoi remplacer Abbas pharmacien par Benkhedda pharmacien comme président du GPRA, Dahleb a répondu avec son humour habituel : «Les ordonnances de De Gaulle pour résoudre le problème algérien sont tellement mal transcrites qu'il nous faut 2 pharmaciens pour pouvoir les décrypter.»
Au cours des négociations d'Évian, Saâd a fait des siennes à plusieurs reprises.
- Lorsque la délégation française a développé la thèse du Sahara français, Dahleb se lève et demande à Joxe de lui faire une place dans la délégation française, à la stupeur des deux délégations avec cette réflexion : «je suis né à Ksar Chellala, donc dans le Sahara, si le Sahara est français je ne vois pas pourquoi je suis de ce côté de la table ?» Il reprend sa place et développe son argumentation. D'où la suspension des négociations à cause de la question saharienne. 
Aux délégués algériens, dès le retour à leur résidence, il s'adresse à eux : «vous avez eu peur, hein, Saâd a voulu se rendre.» Sacré Saâd.
- À Joxe qui demandait des garanties pour l'application des accords, voulant inclure la Tunisie et le Maroc comme co-garants, Dahleb l'a désarçonné par une réflexion que seul lui pouvait faire : «Haram marti que l'Algérie respectera les accords.» Devant l'étonnement de Joxe qui n'a rien compris, il lui fait textuellement la traduction : «Dahleb vous donne une garantie, si l'Algérie ne respecte pas les accords je répudierai ma femme.» Révolté, Joxe lui dit : «Soyons sérieux.» Et Dahleb de répondre : «vous négociez avec nous et nous seulement, donc vous nous considérez comme sérieux.»
- Après la signature des accords, Joxe enlève ses lunettes et fait la réflexion suivante : «depuis 40 ans, je noue et dénoue des ficelles cassées, je n'ai jamais vécu une négociation pareille.» Et Dahleb de lui répondre : «Mais Monsieur le Président,  c'est la première fois que vous négociez avec des Algériens.»(3)
Pour finir en apothéose, je vous raconte une dernière anecdote. En 1974, Kadri Mohamed, ambassadeur  de l’Algérie en Arabie saoudite, offre un dîner et me demande de passer prendre Dahleb. J'arrive à 20 heures pour le récupérer. Je le trouve prêt, assis en train d'écouter un discours de Boumediene à la télévision. Il me demande de m'asseoir, je lui réponds que nous sommes attendus pour le dîner. Il se lève, se met devant le poste TV et déclare : «Si Boumediene, tu vois bien que c'est Ali Chérif qui me force à ne pas suivre ton discours.» Puis il éteint le poste. Le connaissant assez, je m'abstiens de commenter. Durant le trajet, il m'explique son geste. 
«le poste m'a été offert par la Radio télévision algérienne. Il a dû être manipulé par les services. Donc, j'ai pris mes dispositions pour dîner tranquillement. Et en te citant, s'il m'arrive quoi que ce soit, j'aurai un compagnon d'infortune.»
Ma conclusion : un Grand Monsieur.
Au lecteur de juger, d'apprendre, d'apprécier et d'évaluer.
A. C. D.

1) Recueils articles El Moudjahid durant la Révolution tome 3 page 706.
2) Autopsie d'une guerre, Ferhat Abbas Alger Livres éditions page 204.
3) Mission accomplie, Saâd Dahleb, éditions Dahleb page 171.