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L’enjeu de la citoyenneté pour la femme

Publié par LSA
le 29.03.2021 , 11h00
752 lectures

Par Yasmine Graine(*)
«Quand le citoyen n’est pas citoyenne» :
Un combat commun, à armes inégales, que faire ?
Quelle part de citoyenneté au féminin ; pour ces femmes algériennes mémorables, postérité ou déni de reconnaissance ?

Le combat de la femme est marqué par un déficit identitaire séculaire qui semble la circonscrire dans une constante dénégation. Tantôt sacralisée, tantôt encensée, la femme est surtout diabolisée et révoquée. En Algérie, la femme confrontée aux mouvements politico-religieux subit un double préjudice, d’abord, de par sa condition originelle, ensuite par l’ostracisme et la mentalité d’inquisition qui prévaut. Il est sans doute utile de rappeler que ce libellé n’a nullement pour intention de s’attaquer à l’entité masculine mais s’en prend plutôt au machisme, à l’intégrisme et aux mécanismes de cette domination masculine qui condamnent la femme à l’asservissement. Ne nous méprenons surtout pas sur le statut actuel de la femme quand toute la vérité est dans cette sémiologie qui la fige dans une condition innée de subalterne où même l’Occident peine à rayonner son image malgré l’incontestable émancipation tapageuse et propagandiste.
Il est clair que le phallocratisme politique aggrave les iniquités, se peut-il que les sciences archéologiques lèvent un jour le voile sur ce magma d’intolérance accolé à la femme ? En effet, un papyrus vieux de 1600 ans mentionne que Jésus de Nazareth aurait épousé Marie Madeleine, ce qui aurait fait de celle-ci une prophétesse. L’égalité de l’homme et de la femme serait donc établie par la Bible. Marie de Magdala est une des figures les plus connues de l’humanité.
D’autre part, l’Égypte antique n’a-t-elle pas élevé la femme à la divinité : femme déesse, femme pharaon. Les autocrates ne se sont-ils pas servi du label religieux pour sacraliser au trône leurs lignées, qui, à leur tour, ont transmis l’essence divine aux épouses royales? La Bible évoque «un Oint de Dieu», celui qui a été consacré par une onction sainte et qui la transmet à son tour à l’épouse déesse.
Par ailleurs ces mythes millénaires viennent à jeter le doute sur la thèse selon laquelle l’Afrique consacre l’infériorisation de la femme, d’une part, et témoignent, d’autre part, de la flexibilité de la religion à se déployer selon le bon vouloir des hommes. Ainsi l’épouse ointe par les dieux d’Égypte accède à la fonction suprême, celle de Divinité. Il est tout même étrange que la femme antique soit dans un rôle plus que féministe ; d’ailleurs, autrefois, les Égyptiens préféraient se faire gouverner par une déesse de sang royal plutôt que par un homme de lignée inconnue, c’est pourquoi pendant les crises de succession, les femmes prenaient le pouvoir Néfertiti, Isis. Cléopâtre est cette déesse qui a inspiré tant le cinéma hollywoodien.
Aujourd’hui, ces femmes paraissent tels des symboles ou totems peu médités par l’humanité.
Il est évident, qu’après le fastueux s’en sont suivis des lendemains durs pour la femme ; une époque où l’homme n’était ni pharaon ni romantique ; au XIVe siècle, la femme européenne fut sauvagement vilipendée ; Gilbert Bordes et autres auteurs restituent dans leurs ouvrages un réalisme cru : les femmes accablées par l’injustice furent impitoyablement livrées à la guillotine ; des révolutionnaires qui, en dépit de l’extrême indigence et de l’insensibilité des hommes, résistaient à toutes les épreuves jusqu’à la reconnaissance d’une égalité conjoncturelle confisquée aussitôt la paix rétablie : une pénitence rééditée suivant des affrontements jusqu'à la trahison suprême du code napoléonien XIX qui consacrait officiellement l’infériorité de la femme.
L’histoire dévoile aussi que la femme n’a commencé à se libérer que «depuis qu’elle a pu maîtriser sa fécondité ; d’animale, la femme devenait humaine». Dans le passé, la femme procréait quelquefois jusqu’à la capitulation. Lorsqu’elle prit conscience de son corps et de l’ampleur des enjeux, elle devint, à son tour, stratège brandissant des choix et des engagements plus intelligents pour la gloire de l’humanité.
À ce titre, Bertha von Suttner Dame, Autrichienne militante engagée, prix Nobel de la paix (1907), sillonnait le monde à pied pour convaincre les hommes d’abandonner la guerre. Elle luttait contre la discrimination, l’antisémitisme, allant jusqu'à défier le pape et Hitler. Elle écrit un livre, Bas les armes, qui eut un succès retentissant. On retint de son combat cette réplique drôle d’un négociant d’armes qu’elle tentait de rallier à sa cause en collectant des fonds, il répondit : «Comment vendrais-je ma poudre si la paix venait à régner ?» Elle finit pourtant par le convaincre. Bertha créa des revues et investit tous les médias : elle fut la première femme à employer dans ses écrits les mots «pacifisme» «pacifiste» ; puis assiégeant l’union interparlementaire, son association pour la paix prit un essor international ; rien ne put venir à bout de sa résistance, même pas les escapades de son époux avec lequel elle vécut une grande passion. Elle mena un combat incessant jusqu'à sa mort qui lui vaudra ce surnom de l’Amazone de la Paix.
Louise Michel, une autre révolutionnaire devenue figure emblématique dans la commune de Paris, puis dans le monde entier. Elle fut une militante au caractère légendaire qui ira jusqu’à dénoncer le militarisme et les religions, allant jusqu'à refuser de prêter serment face à l’autorité. Rebelle à l’oppression, à l’exploitation et au colonialisme, elle fut à la tête de plusieurs mouvements ouvriers et organisations syndicales. Louise Michel, istitutrice de surcroît, écrivit des manifestes et collabora à des journaux de l’opposition.
En 1870, elle est élue présidente du Comité de vigilance des citoyennes de France ; mais lors d’une période sanglante où les rebelles furent pourchassés par l’armée, elle fut prise dans une rafle. Louise Michel est emprisonnée près de deux ans puis déplacée en Nouvelle-Calédonie où elle côtoya les Kabyles déportés suite aux insurrections de 1871 ; la vierge rouge tissa une grande amitié avec eux. En 1880, de retour à Paris, elle est de nouveau acclamée. Désormais, le parcours de Louise Michel est connu dans le monde entier, il est répertorié dans les départements d’études américaines. «À 74 ans, Louise Michel a visité l’Algérie en compagnie d’Ernest Girault en multipliant conférences et rencontres.» Sans jamais fléchir, la rebelle s’est éteinte en 1904.
Pour ces femmes algériennes mémorables, déni ou postérité ?

Quelle place pour l’Algérienne dans la société ?
Que l’on se garde de comparaisons indues dont la réalité n’est que 
supercherie ou simulacres !

La femme associée à tous les scénarios macabres demeure le souffre-douleur de toutes les révolutions, notamment celle des politiciens. Dans ce scénario, même Karl Marx a tiré les marrons du feu pour sa gloire. Il aurait souscrit à la phrase célèbre de Simone de Beauvoir : «On ne naît pas femme, on le devient.» L’archive témoigne qu’il ne posait jamais la femme au féminin, il aurait même dit : «Le niveau social d’un pays se mesure à la situation qui est faite à la femme.» Néanmoins, si on conçoit que le capitalisme n’est pas le seul précurseur de l’oppression des femmes, on sait tout de même qu’il a impulsé à cette servitude une nouvelle dynamique dont il reste à décortiquer les formes.
La révolution industrielle n’a donc pas résolu, ni l’exploitation ni la chosification de la femme africaine. Dans certains pays musulmans, l’assujettissement moral de la femme se poursuit de manière abjecte, un schéma auquel l’Algérie n’échappe pas car l’affront infligé à la femme se vit dans toutes les structures sociales. Si les droits professionnels sont partiellement de principe, les droits juridiques et politiques sont cordialement piétinés ; en effet, le code de la famille est celui-ci même qui aliène l’illustre parcours de la femme algérienne, «ce qui a été attribué de la main droite et retiré de la main gauche». 
D’autre part, nombreuses nouvelles constructions politiques impliquent la femme dans un rôle fictif servant de passerelle à la gent masculine : une fois l’élu intronisé, il ira sans scrupules à l’encontre des intérêts généraux de celle qui a servi son ascension. Un schéma actualisé dans les scénarios politiques : la présence de la femme est convoitée le temps de la moisson, puis arrive le temps de la dénégation pour la sommer à «un retour à la volière».  D’ailleurs, il y a lieu de constater que seules certaines femmes d’exception ayant une expertise parviennent à franchir ce seuil de dépendance pour encourir de réelles actions, à l’exemple du réseau Wassila présidé par Fadhila Boumendjel Chitour, une dame très appréciée pour sa force tranquille et son humilité. 
Cette association, contre la violence faite aux femmes, anciennement implantée, résiste encore aux assauts et aux divers verrouillages sociopolitiques et religieux mais aussi à la domination machiste ; c’est pourquoi, il est temps de tirer la sonnette d’alarme, en ciblant les mécanismes du changement par un élargissement d’un champ d’action positif via un cadre de potentialité qui garantit la faisabilité du projet ; ce n’est que de cette manière que les femmes pourront se solidariser contre les affronts, et faire face aux atteintes à l’intégrité morale, les chantages, les menaces, les persécutions de la rue, les neutralisations mortifères qui s’abattent même sur nos icônes : ces femmes mémorables auxquelles on dénie la postérité via des allégations approximatives ou mitigées, Djamila Bouhired, moudjahida, figure emblématique de la résistance, a été diffamée et atteinte dans son intégrité patriotique. 
Dans le même sillage, Louisette Ighilahriz n’échappera pas à la vindicte destructrice. Où sont donc passées nos valeurs ? Pourquoi a-t-on consenti l’inhumanité et approuvé l’ineptie qui travestit l’Histoire jusqu’à abattre nos référents féminins? Notons, pour rappel, que lorsque Benjamin Stora a rendu compte de la décennie noire et de la réalité algérienne, il a écrit : «L’Algérie est aussi le pays de toutes les contradictions et des miracles, où il est possible de trouver en même temps une directrice d’un grand journal Salima Ghezali, une femme à la tête d’un parti politique, Louisa Hanoune, une pasionaria de la laïcité, Khalida Toumi, une écrivaine reconnue sur le plan international, Assia Djebar.»

Parlons donc de ce destin fatal : commençons par Louisa Hanoune, une femme brillante, forte et battante, elle excellera partout et fera la fierté de ses compatriotes ; unique femme trotskiste du monde africain et musulman, présidente d’un grand parti ; malheureusement, elle s’est retrouvée en prison pour en sortir probablement très affectée. 
Femmes casse-cou, sans immunité, arrivées au sommet de l’État, elles buteront contre un mur de plomb, n’importe comment elles seront étouffées et déviées de leur trajectoire, quelquefois, elles s’effaceront d’elles-mêmes par souci de survie.
Khalida Toumi, cette autre figure citée par Benjamin Stora, n’a-t-elle pas, durant la décennie sanglante, été la première femme à avoir affiché sa laïcité face aux islamistes belliqueux ? Elle aussi a été phagocytée par le système, puis jetée en prison alors que des informations contradictoires sont relayées par les médias. Le flou est entretenu à son sujet face aux citoyens médusés.

Quand on sait que «le citoyen n’est pas citoyenne» :
Un combat commun, à armes inégales, que faire ?

Si la citoyenneté dans son aspect global est un mouvement opérant et prometteur, il n’en demeure pas moins que, pour la femme, l’enjeu est énorme et suscite l’appréhension. En marge des collectifs de citoyens démocrates acquis à la cause féminine et déterminés à respecter les clauses de la charte qui garantit l’égalité entre l’homme et la femme, on sait que les propositions de la charte ne sont rien d’autre que projet à soumettre au congrès pour la citoyenneté. Or, le protocole de Gisèle Halimi, experte du débat féminin, donne l’alerte sur l’iniquité des chances quant à la réalisation de ce projet ; car si l’égalité en théorie paraît jouable, elle est moins probable en application. Il est clair que l’homme et la femme ne militent pas à armes égales. L’auteur avance que l’on ne saurait définir «la démocratie comme égalitaire sous prétexte que ce pouvoir échoit aux représentants du peuple ; c’est oublier que le peuple est constitué de citoyens et de citoyennes – (…) – et que le citoyen n’est pas citoyenne –, l’impressionnant arsenal de texte proclamant l’égalité des sexes rend plus éclatant encore le hiatus entre la proclamation vertueuse et la réalité discriminante. On constate — on déplore, puis on se résigne – puis, comme il faut un coupable, on dénonce les mentalités».
Dès lors qu’on ne change pas les mentalités, on conclut à l’impossibilité de changer la société avec la bonne conscience en prime. «Enfermée dans son rôle féminin, la femme ne mesure pas à quel point son oppresseur est lui-même prisonnier de son rôle viril.»
À ce stade de la pensée rationnelle, la thèse britannique d’Angela McRobbie, sociologue, conforte cet aspect spécifique en évoquant des comportements sous-culturels féminins dans la société, idem héritage collectif de temps révolus. Abordant la question des sexes au sein des sous-cultures, elle cible par endroits les carences sociales, un apport qui ne laisse nul doute quant à l’inégalité du combat entre l’homme et la femme. On ne saurait donc passer outre ce hiatus dans un projet de réhabilitation politique commun. Ce mouvement citoyen ne saurait se soustraire à la fois à la réalité de la femme et à la réalité populaire, qui, partiellement dans sa composante mixte, pourrait être dans la même aliénation. 
Par conséquent, pour une action communicationnelle et pédagogique efficiente qui permettra d’agir sur les voix/voies, la sensibilisation et l’éveil des consciences au féminin ; la nécessité d’élargir la stratégie au sein de la coordination s’imposent, au démarrage, en insérant une commission spéciale d’intégration pour la femme : une mesure qui lui assurera un minimum de sécurité et de parité. 
Pour conclure, à la lumière des faits, le constat est sans appel : il y a le feu en la demeure. La violence faite aux femmes a atteint un niveau d’indignité paroxystique. Pendant que le mouvement féministe tente d’amortir cette culture mortifère patriarcale en boostant la femme à l’éveil pour relever l’économie à la lumière de ces pays nordiques, l’Estonie et la Finlande, des groupuscules empêchent en parallèle toute progression par un travail de sape. «Depuis 1992, tous les dirigeants qui se sont succédé, ceux-là mêmes qui ont imposé à l’Algérie les plus dures des réformes économiques, n’ont à aucun moment songé à supprimer ou à modifier le code de la famille qui maintient la femme dans un statut d’éternelle assistée.» Si la décennie noire a été particulièrement meurtrière pour la femme, par le nombre d’enseignantes décapitées, par le récit macabre des dignes mères de famille lynchées, battues, humiliées, vilipendées et lâchement assassinées à Hassi Messaoud et ailleurs, il n’en demeure pas moins que le cauchemar continue sur un autre mode. La manifestation du 8 octobre 2020, à Alger, motivée par les violences faites aux femmes, a porté à 48 le nombre de féminicides pour la seule année 2020. 
Si l’exécution physique des femmes atteste d’une régression sociale et d’une tyrannie inhabituelle, il est légitime de s’interroger quant à l’acharnement judiciaire enclenché à l’endroit des compatriotes. Tandis que tous les indicateurs de la violence sont au rouge, on arrive à se demander si ce climat toxique n’augure pas, à dessein, un repli programmé afin d’éloigner définitivement la gent féminine de la scène politique militante.
Il est regrettable que la femme subisse les ressorts de tant de violences multiformes : sociétale, professionnelle et politique ; un mode de fonctionnement machiste qui pointe l’inculture, l’intégrisme religieux, sans oublier la grande ravageuse sournoise, la domination masculine ou, à juste titre, la représentation mentale «acquise» entraînant des modes de pensée ostracisants.
La femme doit résister aux assauts ; la plus grande bataille qu’elle doit livrer pour l’égalité sera dans son engagement politique pour la citoyenneté, ce qui lui permettra de connaître sur le terrain la position de l’homme qu’elle soutient mordicus pendant les marches. Autour d’un débat, lui donnera-t-il la parole pour exprimer ses revendications? Considérera-t-il son opinion? Qu’elle tente la gageure, peut-être est-il à propos de rappeler que les droits ne se donnent pas, mais s’arrachent au prix fort de sacrifices incessants et surtout dans la solidarité ! 
Y. G.

(*) Universitaire, enseignante, membre actif de la commission d’animation ad hoc du mouvement citoyen CNCC. Ancienne secrétaire générale de la lutte féminine à Rouiba et vice-présidente du syndicat SNTE. Ancienne cheffe de service du CNDP et cadre du ministère de l’Éducation nationale.

Bibliographie
1- Des femmes prix Nobel. De Marie Curie à Aung San Suu Kyi, de Charlotte Kerner et Nicole Casanova, 1903-1991. Préface de Gidske Anderson, membre du Comité Nobel pour la paix.
2- Gisèle Halimi, La cause des femmes. Folio.
À Côté du genre, Geneviève Fraise, Sexe et philosophie de l’égalité, éditions Le bord de l’eau.
3- Pierre Bourdieu, La domination masculine.
4- Archéologie, À la découverte du monde biblique. «Un évangile attribué à une femme, Marie de Magdala».
5- Ali Ghanem Conversations méditerranéennes.
- La bibliothèque du citoyen.
6- Benjamin Stora : La guerre invisible Algérie, années 90.
7- «Laissées pour mortes», témoignage recueilli par Nadia Kaci. De Rahmouna Salah, Fatiha Maamour.
8- Université du Québec à Montréal, «Critique épistémologique du concept de sous-culture», mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en sociologie. Wikipédia.

 

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