Voir Tous
Rubrique
Contribution

Les «gilets jaunes» et l’État de barbarie L’épouvantail de l’Europe autoritaire et la «benallisation» des violences et répressions en France

Publié par LSA
le 21.05.2020 , 06h00
1213 lectures

Par Yazid Ben Hounet(*)
Ce texte a été rédigé à la mi-janvier 2019 et figure sur ma page Academia depuis cette date. À la demande du Soir d’Algérie, j’ai accepté de le republier d’autant plus que la dérive autoritaire que j’observais en France s’est poursuivie et se poursuit encore, notamment avec la récente loi Avia.(1) En témoignent la recrudescence, ces dernières années, des violences policières (y compris durant la période de confinement) documentées, entre autres, par les journalistes David Dufresne(2) et Taha Bouhafs,(3) le traitement judiciaire répressif des «gilets jaunes», les affaires Zineb Redouane, Steve Maia Caniço, Cédric Chouviat, Geneviève Legay, Antonin Bernanos (entre autres), les dénonciations des entraves démocratiques en France, de la part des commissariats aux droits de l’homme de l’ONU et de l’Europe, ainsi que les accusations solennelles d’universitaires (tribune «Nous accusons !» parue en mai 2019 dans les journaux Mediapart et Le Media. Le 2 décembre 2018, Zineb Redouane, que je mentionne dans ce texte, une dame algérienne âgée de 80 ans, figurait parmi les premières victimes de la répression policière qui s’est abattue sur les «gilets jaunes».
Le témoignage de son fils et les révélations de la contre-expertise réalisée en Algérie ont été publiées et diffusées par Le Media dès juillet 2019.(5) Que les Algériens, et en particulier les autorités algériennes, puissent se joindre à toutes celles et ceux qui demandent justice pour Zineb !(6)

Le 18 janvier 2019
«En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus ‘sauvages’ ou ‘barbares’ de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.»
(Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, 1952, p. 22)

Faut-il donc le rappeler ? C’est bien au nom de la mission civilisatrice, des lumières et du progrès qu’une part de l’humanité a colonisé, pillé, réprimé, dominé, exploité et mis au ban de la condition humaine une vaste partie des peuples de notre terre. Et c’est en les qualifiant de barbares, de sauvages, de primitifs et en les rejetant idéologiquement dans l’état de barbarie et/ou de sauvagerie qu’elle s’est hissée moralement au-dessus d’elle. Claude Lévi-Strauss, à sa manière, dans Race et Histoire, en 1952, et les anthropologues et intellectuels critiques, à l’image de Noam Chomsky avec son ouvrage L’an 501 : la conquête continue (1992), ont, depuis longtemps, montré et abondamment discuté, pour reprendre la fameuse citation du premier, que «le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie». 
Faut-il donc rappeler cette évidence ? Oui, et plus encore, il faudrait la hurler, la crier, la chanter de toute ses forces tant persistent le déni et cette condescendance honteuse de nos dirigeants, ainsi que ce silence macabre de bon nombre de médias, journalistes et  intellectuels en France, de nos jours, à l’égard du mouvement des «gilets jaunes» et de la répression sans précédent dont ils sont, ainsi que l’État de droit, victimes. 
Dans ce texte, je souhaite expliquer que c’est paradoxalement en utilisant l’épouvantail de l’Europe autoritaire et en jetant l’opprobre sur (et en frappant d’anathème) le mouvement des «gilets jaunes» que le gouvernement et les institutions de la République se sont fourvoyés dans une dérive autoritaire et répressive fort alarmante — cette fois-ci non pas à l’égard de populations de l’autre côté de la Méditerranée ou à l’autre bout de la planète, ou d’une communauté «immigrée» et/ou marginalisée, mais à l’égard d’une partie de l’ensemble de sa population ; puisque le mouvement des «gilets jaunes» a cette particularité historique de représenter différentes composantes de la société française.
Le barbare, c’est d’abord l’État qui croit à la barbarie de cette «foule haineuse», pour reprendre l’expression employée par Emmanuel Macron. C’est aussi l’homme – éditorialiste, journaliste, intellectuel (comme Luc Ferry) et citoyen —qui croit à la barbarie des «gilets jaunes». Le barbare, c’est celui qui, regardant toujours le pire ailleurs et se complaisant dans ses mythes, se tait ou élude cette «benallisation des violences étatiques et policières» qui, pourtant, se déroule sous ses propres yeux, chez lui.
L’expression «benallisation des violences» ne vient pas de moi. Elle vient du terrain et l’anthropologue aime à comprendre le réel à partir des mots du terrain, du génie de cette pensée sauvage (si cet oxymore m’est permis). Scandé par des manifestants, écrit sur des pancartes, posé en graffiti sur les murs, on a pu voir à l’occasion de ce mouvement le refus de la «benallisation des violences policières» (photo 1), de la «benallisation des violences étatiques», le refus de «l’État Benalla». Le journaliste David Dufresne, qui témoigne depuis plus de deux mois de ces violences policières inédites sur son compte  Twitter(7), reprend ce néologisme dans un article paru dans le quotidien en ligne AOC, le 12 janvier 2019.(8)  On peut comprendre, de manière intuitive, ce que veut dire la «benallisation des violences», mais j’aimerais ici donner assise et conceptualiser cette expression. Je suis d’habitude rétif à l’élaboration de nouveaux concepts pour rendre compte de la réalité,  mais cette expression, issue du terrain, a l’avantage de synthétiser quatre processus conjoints qui sont actuellement à l’œuvre et qui sont également au cœur de ce qu’il est convenu d’appeler «l’affaire Benalla» : 
1) La banalisation des violences policières.
2) Le dévoiement de la mission des forces de l’ordre. 
3) La complaisance du parquet (ministère public) à sauvegarder des intérêts particuliers et corporatistes en lieu et place des intérêts généraux de la société (mission première). 
4) Et conséquemment le sentiment d’une justice fonctionnant outrageusement à deux vitesses.  Je reviendrai par la suite sur la benallisation des violences. Mais abordons, pour commencer, la manière dont les «gilets jaunes» ont été présentés sous le prisme de l’épouvantail de l’Europe autoritaire. 

Les «gilets jaunes» : de la découverte d’un nouveau peuple et des dangers de la classification des groupes humains. 
«Nous sommes accoutumés à ce que les hommes déprécient ce qu’ils ne peuvent comprendre, à ce que le bon et le beau, qui souvent leur sont nuisibles, les fassent murmurer ; mais faut-il que le chien grogne à leur exemple ? Hélas !», écrivait Goethe dans sa pièce Faust (1843, pp. 35-36). 
On peut analyser la manière dont le mouvement des «gilets jaunes» a été présenté, par le gouvernement et de nombreux médias, comme la découverte d’un nouveau peuple. L’analogie est à mon sens instructive. Bien entendu, pour l’anthropologue, la découverte d’un nouveau peuple est source de questionnement et d’émerveillement en ce qu’elle signifie souvent celle de nouvelles manières d’organiser la vie en société et ainsi d’élargir par l’empirie, par les données du terrain, nos horizons sur la diversité humaine et du possible. Cet émerveillement n’empêche pas pour autant l’analyse critique des dysfonctionnements et contradictions internes ; et qui sont le propre de toutes sociétés.  
Mais de manière générale, et comme l’écrivait Goethe il y a près de deux siècles de cela, il est souvent dans la nature des hommes de déprécier ce qu’ils ne peuvent comprendre. Ainsi en est-il de la découverte d’un nouveau peuple. Est souvent mis en exergue les différences plutôt que les ressemblances.
Sont rejetées, sous le sceau de la barbarie et de la sauvagerie, les mœurs et coutumes qui offusquent les nôtres, quand bien même existeraient-elles sous d’autres formes au sein de notre société. Sont dépréciés les cultures et rites, langages et modes de fonctionnement et communication dès lors que ceux-ci nous échappent. Enfin, sur la base de cette immense incompréhension, le nouveau peuple est réifié et classé dans des catégories identifiables, et ce à partir de certains traits tirés çà et là, et administré selon des modalités en usage.  
Ainsi en est-il de ce «peuple des gilets jaunes» ! Après quelques interrogations sur sa nature et ses objectifs, on a pu voir assez rapidement le mouvement être déprécié par des médias importants. Des termes, connotés négativement, tels que «colère», «crise», «violence», «révolte», «fractures», «impasse» ont été assez systématiquement attachés aux «gilets jaunes».
À titre d’exemple, le 17 novembre 2018, le Monde  titrait sa une ainsi : «Gilets jaunes : radiographie d’une colère» ; alors que, et à titre comparatif, près de trois semaines plus tard, le 7 décembre 2018, la une portant sur les lycéens (catégorie de la société bien identifiée) était formulée ainsi : «Lycées : radiographie d’une mobilisation». L’édition spéciale du Monde du 8 décembre s’agissant des «gilets jaunes» avait le titre suivant : «Les colères et les fractures de la France». Les mots orientant la pensée, il aurait été possible de présenter la réalité d’une autre manière. Par exemple en reprenant le terme employé pour les lycées, la une aurait bien pu être moins alarmante : par exemple, les mobilisations et les propositions de la France. Encore fallait-il le vouloir. 
Avec condescendance, et en évoquant la fin de la citation de Goethe, une bonne partie des chiens, de garde, grognant à l’exemple de leurs maîtres(9) – et reprenant les opprobres portés par le gouvernement et les membres de la République en Marche – ont tenté de réduire la nature de ce «peuple de gilets jaunes» à partir de quelques propos racistes et homophobes proférés par quelques-uns de ses membres ou sympathisants. C’est bien entendu un principe de réduction et de réification d’une réalité sociale et humaine mouvante et complexe au même titre que de dire que la France est raciste et homophobe parce qu’elle abrite en son sein des racistes et des homophobes. Un raisonnement par l’absurde. 
C’est toutefois sur les violences perpétrées par certaines personnes, lors des manifestations, que se sont par la suite focalisées l’attention du gouvernement et une bonne partie des médias. Il a alors été de bon ton de condamner unilatéralement ces violences consistant essentiellement en la détérioration de biens matériels, la profanation de symboles de la République (Arc de Triomphe) et à caillasser des forces de l’ordre. La violence est forcément condamnable quand elle est le fait du «barbare» ! Il a fallu par contre attendre plus de deux mois, dans la semaine du 14 janvier 2019, pour que soit mentionné dans des médias importants, mais sans le dire vraiment, ce qui a bien constitué, et constitue encore, le caractère inédit et barbare de la réponse étatique : une répression policière et judiciaire inouïe et sans précédent, sous la Ve République, d’un mouvement social !(10) 
Sur les comptes Twitter mentionnés plus haut (note de bas de page 2), se succèdent, à un rythme effréné, depuis la mi-novembre 2018, des témoignages accablants de ces violences. Dans une tribune parue dans Libération le 14 janvier 2019, signée par le collectif des universitaires contre les violences policières, il est mentionné que la répression a occasionné  «plus de 5 000 gardes à vue, 4 000 réponses pénales, 216 incarcérations ainsi que des mutilés, des éborgnés, des mains arrachées, soit probablement plus de 1 700 blessés depuis le début du mouvement, que recense le collectif ‘’Désarmons-les’’».(11)(12)
À ce bilan, il faut également ajouter les 12 personnes mortes dans des accidents liés aux mobilisations et dont le décès de l’une d’entre elles, Mme Zineb Zerari-Redouane, est directement le fait d’une bavure policière (blessée dans son appartement par une grenade lacrymogène et décédée à l’hôpital à Marseille).(13)
 On ajoutera également et pour rappel, s’agissant de la responsabilité (et du parti- pris) de grands médias assez prompts à dénoncer les violences de certains manifestants à l’égard de certains journalistes, que le Syndicat national des journalistes avait publié, dès le 10 décembre 2018, un communiqué dénonçant les violences policières à l’encontre de plusieurs journalistes. Il est resté assez inaperçu et très peu relayé en dehors de quelques canaux marginaux. Une plainte collective a été déposé le 14 décembre 2018.(14) 
Comment en est-on arrivé là ? Fort probablement en jouant et en prétextant du fameux danger «rouge-brun» qui guetterait l’Europe et qui, par analogie, caractériserait le mouvement des «gilets jaunes» (le principe de classification) ; en invoquant l’épouvantail de l’Europe dite «populiste», des figures de Viktor Orban (Hongrie) et de Matteo Salvini (Italie), ainsi que des gouvernements «populistes», fascistes,(15) qui malheureusement ont pris le pouvoir dans quelques pays européens. 
L’enfer c’est bien entendu les autres – mais «si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l'autre ne peut être que l'enfer», précisait Jean-Paul Sartre.(16) La peur des «gilets jaunes» a ainsi laissé place à la répression à huis clos ! N’eut été l’existence des médias sociaux et des canaux alternatifs d’information qui témoignent depuis plusieurs semaines sur les violences policières, la répression judiciaire et l’atteinte toujours grandissante à nos libertés publiques.(17) 
La propagande  du «rouge-brun», des dérives «populistes» cache une réalité crue : l’autoritarisme grandissant du pouvoir politique en France, la régression de l’État de droit, le début de l’État de barbarie. Le barbare, c’est d’abord l’État qui croit en la barbarie d’autrui… 
Comment pouvons-nous admettre cette situation ? L’affaire serait-elle banale ? Pourquoi si peu d’indignation ? Comment en sommes-nous arrivés à cette «benallisation» des violences ?

De la «benallisation» des violences et répressions en France
L’affaire Benalla cristallise en soi les quatre éléments à l’œuvre dans la répression inouïe, le déni honteux de la réalité de la répression, et dans la mise au pas de la justice par le pouvoir politique. 

1) La banalisation des violences policières
La banalisation, c’est l’acte de rendre banal, ordinaire, quelque chose, de lui ôter son caractère rare ou original. C’est, par exemple, un chargé de mission de l’Élysée violentant, lors d’une manifestation, un couple de personnes, au nom du maintien de l’ordre, sans que cela  choque les représentants de l’État (minimisant les faits de violence, le débat s’est, par la suite, concentré principalement sur l’usurpation de la fonction de policier). C’est au final le ministre de l’Intérieur qui, à Carcassonne, le 16 janvier 2019, affirme qu’aucun policier n’a attaqué des «gilets jaunes», alors même que, depuis plusieurs semaines, des collectifs et des ONGs telles qu’Amnesty International et ATAC alertent sur la recrudescence des violences policières et les conséquences désastreuses de la doctrine du maintien de l’ordre, et en particulier de l’usage des flashball et lanceurs de balle à distance.
La chose est connue, documentée, depuis bien longtemps, mais elle ne semble pas avoir suffisamment alerté les pouvoirs publics. La violence policière, qui s’est dramatiquement accentuée ces deux derniers mois, semble être devenue à ce point banale qu’on ne la questionne que trop peu. Et lorsqu’on ose la questionner, c’est l’argument de la défense des forces de l’ordre qui est systématiquement avancé : la police est, il faut le dire, l’un des tabous de la République,(18) une institution qu’on ne peut critiquer, mettre en cause. Et quand cela arrive, assez rarement, la faute en incombe à l’individu (faute personnelle) plutôt qu’à l’institution dans son mode d’organisation et dans les ordres qui sont envoyés. Ce ne sont pourtant pas les policiers qui décident individuellement de leurs ordres et des moyens, notamment matériels, mis en œuvre pour assurer l’ordre public.(19)

2) Le dévoiement de la mission des forces de l’ordre 
Le dévoiement de la mission des forces de l’ordre, c’est par exemple un chargé de mission de l’Élysée qui usurpe la fonction de policier avec l’accord de la police et des autorités supérieures pour violenter des personnes. C’est, in fine, les forces de l’ordre, dont les missions premières sont de veiller à l'exécution des lois et à assurer la protection des personnes et des biens (des personnes avant les biens, selon l’ordre des choses), qui font un usage excessif de la force et violentent, d’une manière terrible et avec fort peu de distinction, les citoyens manifestants. Les forces de l’ordre français se sont ainsi transformées en champions du monde de flash-ball (photo 2). Cette réalité a son corolaire : en deux mois, des dizaines de personnes éborgnées et mutilées, blessées graves, des personnes et, au-delà, des familles, atteintes pour le restant de leur vie. Exit donc le gardien de la paix. 

3) La complaisance du parquet à sauvegarder des intérêts particuliers et corporatistes en lieu et place des intérêts généraux de la société (mission première) 
«La benallisation», c’est le hiatus énorme existant entre la nonchalance et la sévérité du parquet qui, d’une part, procède avec peu de zèle à la perquisition de l’appartement du chargé de mission de l’Élysée et refuse d'élargir l'enquête à la dissimulation des preuves, laissant ce dernier agir, de fait et malgré son licenciement, comme un commis de l’État à l’étranger (notamment au Tchad) en disposant de passeports diplomatiques et de service. 
Et c’est le parquet qui, d’autre part – en même temps (la pensée est complexe) –, poursuit avec célérité, sans complaisance et discernement, les manifestants. Plus de 5 600 gardes à vue (dont une bonne partie de manière préventive), plus 4 000 réponses pénales, souvent à l’encontre de personnes qui n’ont jamais manifesté auparavant et qui, par la procédure de comparution immédiate, se trouvent souvent infligées des peines sévères ; également un usage immodéré de la peine de détention préventive – mesure devant rester exceptionnelle –, à l’image du cas fortement médiatisé du boxeur Christophe Dettinger. 
Émile Durkheim, dès 1893, dans son ouvrage Les règles de la méthode sociologique, définissait le crime comme, un «acte qui offense les états, forts et définis, de la conscience collective». Les sanctions sont, quant à elles, censées viser principalement les citoyens respectueux des lois et conforter ainsi des sentiments collectifs alors offensés.  
Quelle que soit la nature des crimes et délits invoqués par la justice, dans cet exercice de justice expéditive, force est de constater que le signal est clair : la participation à une manifestation constitue maintenant une circonstance extrêmement aggravante – une offense aux sentiments collectifs. De là à menacer le droit de manifester, de la part des pouvoirs publics, il n’y a qu’un pas… qui a été franchi le 11 janvier 2019, par le ministre de l’Intérieur, dans un entretien au média Brut.(21) On peut dès lors se demander où se situent les intérêts généraux de la société ? Dans la défense d’un droit constitutionnel acquis de longue date ou dans les velléités répressives d’un pouvoir politique à bout de souffle ?

4) Et conséquemment le sentiment d’une justice fonctionnant outrageusement à deux vitesses
La «benallisation des violences», c’est enfin, et en raison de tout cela, la banalisation du sentiment d’une justice fonctionnant à deux vitesses. C’est aussi cette sensation diffuse d’une inversion de l’ordre des priorités. La balance qui illustre l’idéal de l’équilibre dans les rapports entre les citoyens et entre les citoyens et l’État est déréglée. Les magistrats et avocats le savent. La nouvelle réforme de la justice l’enterrera !(22)

Pour conclure…
L’État de barbarie, ce n’est pas seulement la répression de l’État. C’est aussi cet état de pensée qui nous amène à croire que le barbare c’est l’autre, ce casseur, ce «factieux», cet individu qui, s’il n’en a pas tout à fait l’air, devrait payer pour les autres, partiellement pour ce peuple de gilets jaunes dépréciés, et plus encore pour ces manifestants honnis. Cet état de pensée qui amène même un philosophe, un ancien ministre de l’Education nationale, à appeler les policiers à se servir de leurs armes et qui plus encore suggère d’appeler l’armée pour mater la mobilisation, rébellion, insurrection (peu importe le mot) citoyenne. Le barbare, c’est d’abord l’homme, fusse-t-il philosophe, qui croit à la barbarie. 
L’État de barbarie enfin, c’est l’État, qui,  comme nous l’expliquait Michel Seurat à propos de la Syrie (1989), use de la violence pour masquer sa fragilité interne et se reconstituer une légitimité.  Il y a cinq années de cela, nous célébrions le centenaire de la naissance d’Albert Camus. Il écrivait dans l’Homme révolté (1951, p. 191) cette phrase qu’il serait bien de méditer dans les hautes sphères : «Le fascisme, c’est le mépris, en effet. Inversement, toute forme de mépris, si elle intervient en politique, prépare ou instaure le fascisme.»  
Y. H.
(*) Anthropologue CNRS, Laboratoire d’anthropologie sociale

P.S. : Je viens de recevoir une lettre d'invitation à participer à une grande mascarade («le grand débat national» proposé par Emmanuel Macron).
Une question que je me pose, et que ne semblent pas se poser les grands médias : quel va être le coût humain, social, écologique et financier de cette grande opération médiatique (à l'image de la rencontre des maires du 15 janvier) ? Et qui paiera ?  Définitivement, «quand c'est flou, c'est qu'il y a un loup» !

Notes bibliographiques :

1)https://www.revolutionpermanente.fr/Adoption-de-la-loi-Avia-derriere-la-lutte-contre-la-haine-en-ligne-un-dangereux-outil-de-censure https://www.youtube.com/watch?v=jgBQ25RjEzg
2) https://twitter.com/davduf
3) https://twitter.com/T_Bouhafs
4)https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/040519/nous-accusons-0
https://lemediapresse.fr/social/nous-accusons/
5)https://www.youtube.com/watch?v=iWXd0guw7E4
6) https://mars-infos.org/+-justice-pour-zineb-+
7) https://twitter.com/davduf ; je consulte pour ma part régulièrement et depuis plusieurs années celui de l’observatoire des violences policières, que je recommande, pour être informé des violences policières dans le cadre du mouvement des «gilets jaunes» et au-delà : https://twitter.com/obs_violences?lang=fr 
8) David Dufresne : «On assiste à une ‘’benallisation’’ du maintien de l’ordre». A O C – 12 janvier 2019 - https://aoc.media/entretien/2019/01/12/david-dufresne-violences-policieres-travail-medias-nul-sens-dinexistant/
9) Je renvoie aux textes d’Edward Herman et Noam Chomsky, la Fabrication du consentement (1988) ; les écrits de Pierre Bourdieu sur les médias, l’essai de Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde (1997), et plus récemment celui de Juan Branco (2018), Crépuscule : http://branco.blog.lemonde.fr/files/2018/12/Macron-et-son-Crepuscule.pdf
10) On n’intègre pas ici les massacres du 19 octobre 1961 et de la station du métro de Charonne (8 février 1962), qui ont lieu durant la guerre d’Algérie et dont les actions réprimées ne relèvent pas à proprement parler du mouvement social, mais du mouvement de libération national.
11)https://desarmons.net/index.php/2019/01/04/recensement-provisoire-des-blesses-graves-des-manifestations-du-mois-de-decembre-2018/
https://www.liberation.fr/debats/2019/01/14/les-violences-policieres-masquent-la-violence-du-gouvernement_1702828
13)https://www.mediapart.fr/journal/france/031218/zineb-redouane-blessee-par-une-grenade-lacrymo-et-decedee-l-hopital-marseille?onglet=full ; On pourra écouter le témoignage de sa voisine dans le lien qui suit : https://www.youtube.com/watch?v=LdhUbaw2jGE 
14) Elle est téléchargeable dans le communiqué. : http://www.snj.fr/article/violences-polici%C3%A8res-contre-les-journalistes-la-libert%C3%A9-d%E2%80%99informer-menac%C3%A9e-1410344471
15) Appelons un chat un chat. Je préfère le terme fasciste dans le sens où il s’agit de gouvernements nationalistes, autoritaires et racistes, agissant, comme tous les autres, au nom du peuple. 
16) Sartre, Commentaire sur le CD Huis Clos, 1964
17) On mentionnera ici les émissions de la rédaction de Mediapart du 12 décembre 2018 (Maintien de l’ordre : « C’est un état d’urgence qui ne dit pas son nom ») et du 16 janvier 2019 (Violences policières : des blessés parlent) -  https://www.youtube.com/watch?v=O0-sD2friXM ; https://www.youtube.com/watch?v=OtuuzOYXzE4 ; ainsi que le témoignage du réalisateur de documentaires Florent Marcie sur la dangerosité du LBD 40, et le sens de son usage en démocratie.https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/120119/quelle-est-la-veritable-portee-du-lbd-40
18) Sur le lien entre tabous et répression, je renvoie le lecteur à mon texte «Les tabous d'une France soumise. Du déni et du caractère ‘’ordinaire’’ d'une récente répression politique», rédigé au moment de l’anniversaire du 17 octobre 1961 et à la suite des perquisitions de la France insoumise (16 octobre 2018). 
https://www.academia.edu/37657713/Les_tabous_dune_France_soumise._Du_d%C3%A9ni_et_du_caract%C3%A8re_ordinaire_dune_r%C3%A9cente_r%C3%A9pression_politique
19) Il est, à ce sujet, plus que nécessaire de voir le témoignage courageux du policier Alexandre Langlois, secrétaire général du syndicat Vigi-Cgt-Police : https://www.youtube.com/watch?v=S5CZkNZq7VE
20) «Le crime, nous l'avons montré ailleurs, consiste dans un acte qui offense certains sentiments collectifs, doués d'une énergie et d'une netteté particulières. Pour que, dans une société donnée, les actes réputés criminels pussent cesser d'être commis, il faudrait donc que les sentiments qu'ils blessent se retrouvassent dans toutes les consciences individuelles sans exception et avec le degré de force nécessaire pour contenir les sentiments contraires.»
21) https://www.facebook.com/brutofficiel/videos/replay-entretien-exclusif-avec-christophe-castaner-ministre-de-lint%C3%A9rieur-gilets/2033120020330610/
22)https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2019/01/15/des-milliers-d-avocats-et-de-magistrats-defilent-a-paris-contre-la-reforme-de-la-justice_5409445_1653578.html

CHRONIQUE
DU JOUR

Les + populaires de la semaine
1

Actualités 06:00 | 28-05-2020

Polémique sur le traitement à la chloroquine
La réponse par les chiffres de l’Algérie

Face à la polémique qui enfle au sujet de l’usage de la chloroquine dans le traitement des patients atteints de Covid-19, l’Algérie ne

2

Actualités 06:00 | 27-05-2020

Gestion des jeux africains d’Alger et du COA
Berraf au cœur d’une nouvelle tourmente

Son nom a été souvent associé à des polémiques qui ont fait grand bruit dans le monde sportif, mais on le dit cette fois inscrit dans un autre chapitre lié aux enquêtes qui ciblent de très nombreux anciens responsables. Mustapha Berraf, ex-président du Comité olympique algérien, COA, serait au