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ÉCOLES DITES PRIVÉES Les dérives d’un décret

Publié par Ahmed Tessa
le 20.05.2020 , 06h00
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Par Ahmed Tessa, pédagogue
«À quelque chose malheur est bon.»
Après le Hirak et ses bienfaits pour le peuple algérien, voilà venu le tour d’un invité insolite qui nous réveille du cauchemar de plusieurs décennies. À l’évidence, le Covid-19 n’a pas ramené que des malheurs. Il a aussi ses «vertus». Pour l’observateur avisé, cette crise sanitaire a fini par lever le voile sur une arnaque institutionnelle qui dure depuis de longues années dans ce domaine stratégique qu’est l’école. Une arnaque quasi identique à celle qui a permis l’élaboration de texte, lesquels ont généré des «barons bouffeurs» de millions de dollars. Et ce n’est pas faute d’avoir tiré la sonnette d’alarme dès l’application de ce décret (2005-2006) portant création des écoles dites privées, dans un article publié à l’époque dans le quotidien El Watan. 

En effet, la longue hibernation scolaire, pour des raisons sanitaires, a porté à la connaissance des citoyens le malaise d’un secteur jusque-là confiné dans une sérénité apparente, loin des perturbations affectant l’école publique. Il s’agit des écoles dites privées. Ces derniers jours, les réseaux sociaux et certains médias se font l’écho de plaintes, voire de la colère de parents d’élèves scolarisés dans des établissements privés. Ils se plaignent de l’obligation de payer les frais du 3e trimestre (avril, mai et juin). D’un autre côté, des promoteurs(ices) se disent piégés par les textes portant création de ces types d’établissements. Leur trésorerie se retrouve incapable de supporter le manque à gagner de cette longue coupure scolaire. Il est vrai qu’à leur décharge, certains établissements de taille modeste – en effectifs et en infrastructure — et qui appliquent des tarifs abordables ne peuvent pas honorer des charges coûteuses. Des loyers qui varient de 300 000DA à 600 000 DA par mois (souvent sans déclarer le montant exact), salaires des employés, cotisations sociales, impôts… D’autres écoles, par contre, n’ont pas à se soucier du manque d’argent cash, leurs chiffres d’affaires et leurs bénéfices avoisinent ceux de grosses entreprises économiques en bonne santé. Ils/elles sont les principaux bénéficiaires de ce décret de la honte. 
On se rappelle qu’à la parution des textes officiels (décret et cahier des charges), des voix parmi les promoteurs(rices) s’étaient élevées pour se focaliser sur le cahier des charges élaboré par le MEN. Or, ce document s’alimente à l’esprit et à la lettre d’un décret. Et c’est dans ce décret que se nichent les vrais problèmes. Ce texte porte préjudice non seulement à la dignité de l’école algérienne et de ses officiants, mais aussi aux élèves et à leurs parents. Le décret 04/90 du 24 mars 2004, qui officialise «les écoles dites privées», présente des carences nées d’une insuffisante maîtrise d’un concept. A moins que cela ait été voulu et planifié. Pour plus de clarté, voici un bref tour d’horizon d’un concept aussi vieux que l’école universelle. Mais qui a pris racine sous d’autres cieux. Pas chez nous.

La loi du fric
La législation est censée codifier dans l’intérêt général et surtout dans un souci d’équité et d’efficacité. Une lacune de
taille : l’absence dans le dispositif de ce décret de toute référence à l’aide et au soutien de l’État à ce type d’école. Il fait l’impasse sur un article de la Constitution qui garantit la gratuité scolaire pour TOUS les enfants algériens. Selon ce décret et en implicite, les élèves scolarisés dans les établissements scolaires privés sont inéligibles à cette gratuité. Questions qui fâchent : pourquoi le Conseil constitutionnel ne s’est-il pas autosaisi ? Pourquoi les parents et les patron(nes) de ces établissements n’ont-ils pas élevé une requête en bonne et due forme ? Comble de l’ironie, c’est grâce au Covid-19, que la question de cette gratuité finira (on l’espère) par être posée. 
En outre, le décret et son cahier des charges escamotent deux principes essentiels édictés par l’Unesco, à savoir, «l’éducation – en tant que bien précieux et sensible – ne saurait être confiée aux lois du marché et de la concurrence». De même que dans toutes ses recommandations, l’Unesco exhorte les pays membres à «éviter de transformer l’éducation en marchandise». A l’aune de ce qui se fait dans les pays où a pris racine ce concept d’établissement scolaire privé, on peut évaluer les dérives de ce décret.
Dans la mère patrie du libéralisme économique, les États-Unis, l’aspect lucratif de ce type d’école est fortement combattu. Les autorités américaines refusent aux Charter Schools – dénomination officielle – les aides et les subventions, lorsque leurs promoteurs affichent des visées lucratives. D’ailleurs, les critères réglementaires obligent certains promoteurs poussés par le profit à rogner sur des dépenses normalement affectées à des chapitres importants de la gestion scolaire. Mais les sanctions ne tardent pas à pleuvoir : la fermeture est souvent au rendez-vous. Ainsi, il arrive souvent qu’au cours d’une année scolaire, des Charter Schools mettent la clé sous le paillasson. Ce sont celles qui poursuivaient des buts purement commerciaux : s’enrichir à tout prix. À l’opposé, l’État américain (fédéral et local) soutient financièrement celles qui s’inscrivent dans l’éthique de la mission éducative. Des établissements dont les promoteurs ont à cœur d’appliquer des concepts pédagogiques innovants et de mener à bien un projet éducatif de qualité. Il leur donne en concession des infrastructures désaffectées et leur allouent une subvention au prorata des effectifs inscrits.
En Angleterre, la City Academy (dénomination officielle) est soumise à cette même contrainte : respecter le principe de non-commercialité. La France reste le pays où le modèle d’Ecole associée (à l’État) est le mieux codifié. La loi Debré de 1959 – toujours en vigueur – oblige l’État à prendre en charge les salaires des enseignants et les trois quarts des dépenses d’enseignement liées à l’externat. Pour leur part, les écoles associées sont tenues de respecter les programmes officiels afin de préparer leurs élèves aux examens nationaux. Tout comme est absente la visée purement commerciale. La réglementation est tatillonne sur ce point. Et les parents sont vigilants pour dénoncer toute velléité gourmande de la part des promoteurs. Il est bon de signaler que dans ces pays, il n’existe pas de manuels uniques et imposables à tous les enseignants. 
Le monde de l’édition scolaire et parascolaire – privé particulièrement – est tenu de respecter l’éthique du métier et offrir des produits de qualité sur le plan des contenus. Pas comme nos contenus parascolaires souvent frelatés – et autorisés. Des projets de textes correctifs ont été initiés en 2017. Et à l’instar de toute idée allant à contre-courant des intérêts juteux d’une certaine classe politique, ces textes sont restés lettre morte.

Non-sens 
Dans le cas de l’Algérie, le décret 04/90 portant création des écoles «dites privées» ne mentionne nullement une quelconque aide de l’État. Pis, il officialise une formule sémantique doublée d’un non-sens : l’école privée. Si «l’école privée» est rentrée dans le jargon journalistique, il n’en demeure pas moins que dans les autres pays, les textes officiels ne le consacrent nullement. Il serait bon d’utiliser le vocable «établissement scolaire privé» ou par contraste avec l’école publique, on dira «école de statut privé». 
Le point noir de ce décret réside dans le fait que le législateur algérien a assimilé l’éducation à une entreprise commerciale qui fait la part belle aux forces occultes. 
Le décret de création et le cahier des charges exigent un registre commercial : sur le même statut q’une gargote du coin. Dans de telles conditions, l’éducateur algérien, porteur d’un projet pédagogique de qualité, est-il financièrement capable d’ouvrir une école ? On ne peut que douter de cette possibilité. A moins qu’il accepte d’être le prête-nom d’un gros financier, alléché par ce créneau juteux. Ce qui arrive dans bien des cas. 
En Algérie, rares les personnes qui sont tout à la fois riches pour y investir et respectueuses de l’éthique éducative. Faut-il s’étonner que dans la brèche de ce décret boiteux (à moins que ses initiateurs l’aient rédigé à dessein), se sont engouffrés des maquignons et autres milliardaires du cabas et du conteneur. Tels des vautours, ces individus ont sauté sur l’occasion du décret. Peu leur importent les clauses. Ajoutons à cette catégorie d’affairistes une minorité de «promoteurs/promotrices» pistonné(es) auprès des banques pour des prêts bancaires faramineux. 
Évidemment, ces derniers ont les moyens de s’offrir et les infrastructures top niveau et les compétences en prête-nom nécessaires à leur gestion. Et leurs tarifs sont hors des bourses de l’Algérien de la classe moyenne. Dès le départ de cette officialisation, le risque était visible de voir la logique du tiroir-caisse parasiter les exigences de l’éthique professionnelle liée à l’éducation scolaire. En exigeant un registre du commerce pour l’ouverture d’une école, le législateur assimile l’entreprise éducative à une entreprise commerciale. Une première dans le monde ! Dans les pays où ce concept est né, l’État est mis dans l’obligation de soutenir – d’une façon directe ou indirecte – ces établissements afin de les soustraire aux lois de la concurrence commerciale. En occultant l’aide de l’État à ces écoles dites «privées», ce décret se retrouve en porte-à-faux avec le droit universel de la gratuité de la scolarité (celle de base). Les élèves qui sont inscrits dans ce type d’établissement sont des Algériens protégés par la Constitution qui leur reconnaît ce droit fondamental. L’État est tenu de leur allouer sous une forme appropriée leur quote-part du budget national conformément à la loi. Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce sont les parents qui se substituent au devoir de l’État en se saignant les veines pour payer des frais mirobolants parfois. Le comble !
Les problèmes avancés à ce jour – ceux de la langue et du contrôle pédagogique par le MEN – cachent en réalité les deux points noirs du décret 04/90. Tant que ces derniers ne sont pas levés à la lumière des normes universelles, la machine à nourrir les conflits continuera à fonctionner. 
À l’évidence, ce débat sur «l’école dite privée» s’inscrit dans un autre beaucoup plus large. Celui qui pose la problématique du passage de la société algérienne d’un système de pensée unique à un système démocratique qui respecte les idées plurielles. 
Ce dernier a ses exigences et ses normes de fonctionnement. Seule une évolution/adaptation des mentalités pourra empêcher que ce passage ne se transforme en un affrontement d’idées nuisible à la cohésion sociale. Et c’est au politique et au législateur d’inaugurer ce changement de mentalité en donnant l’exemple.
 À commencer par mettre à plat tous les textes ayant trait à l’école algérienne. Colossal défi ! Le pouvoir politique pourra-t-il le relever ? That’s the question ! 
A. T.

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