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Lutter contre la propagande médiatique en contexte postcolonial : hommage à René Vautier

Publié par LSA
le 04.01.2022 , 11h00
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«The postcolonial is a dialectical concept that marks the broad historical facts of decolonization and the determined achievement of sovereignty – but also the realities of nations and peoples emerging into a new imperialistic context of economic and sometimes political domination.»
(Robert Young, 2001, Postcolonialism : an Historical Introduction, Blackwell, Oxford, p. 57.)

«Le postcolonial est un concept dialectique qui marque les grands faits historiques de la décolonisation et l'accession déterminée à la souveraineté, mais aussi les réalités des nations et des peuples émergents dans un nouveau contexte impérialiste de domination économique et parfois politique.»
(Robert Young, 2001, Postcolonialism : an Historical Introduction, Blackwell, Oxford, p. 57 [ma traduction])

J’ajouterai aussi «domination médiatique» à cette définition du postcolonial de Robert Young.

Par Yazid Ben Hounet
Au début du mois de mars 2019, j'ai été sollicité par le média Analyse Opinion Critique (AOC) pour rédiger un article sur le Hirak. Celui-ci, intitulé «Algérie : brève sociologie d’une révolution», est paru le 13 mars 2019. Il commençait par un hommage à Frantz Fanon. J'ai rapidement été contacté par d’autres médias et Think Tank en France. Quelques jours après (22 mars 2019), je faisais paraître un autre texte dans AOC. Il s’agissait d’une critique du traitement médiatique du Hirak par certains médias français. La lecture de cet événement naissant me paraissait dès le départ à la fois partiale et très orientée. À la mi-mars également, j'ai proposé à des quotidiens français un article qui annonçait le positionnement de l’armée algérienne dans le processus de transition démocratique (accompagnement de cette révolution pacifique, plutôt que sa répression ou la confiscation du pouvoir). Refusé, ce texte est paru en Algérie le 25 mars (Le Soir d'Algérie), la veille de l'annonce de l'application de l'article 102 par Gaïd Salah. Toutes mes analyses ont ensuite été «refusées» dans la presse et les grands médias français. Bien que corroborées par les développements politiques en Algérie, celles-ci ne collaient pas avec la «doxa» médiatique en France. J'ai continué à publier en Algérie et ai regroupé, comme témoignage, l’ensemble de mes textes dans un ouvrage paru aux éditions de l’Anep, en septembre dernier.
Pendant ce temps-là, un communicant comme Kader Abderrahim, présenté de manière subtilement trompeuse comme un «maître de conférences» ou «professeur» de Sciences Po, écumait les plateaux télé et radio en France. Cet individu, qui a peut-être eu des charges de cours à Sciences Po, travaille en réalité pour un obscur institut privé – l'Institut de Prospective et de Sécurité en Europe, présidé par Emmanuel Dupuy, ancien conseiller ministériel et chargé de mission sur des questions de défense pour des organismes militaires et politiques français. Emmanuel Dupuy est très présent dans les médias marocains et, bien entendu, il soutient la thèse du «Sahara marocain». Les positionnements de son employé Kader Adderrahim sont donc dans le sillage du patron. Vite fait : «Affaire Pegasus : normal ! ; Plan d'autonomie marocain plutôt que le droit international sur le Sahara occidental ; ‘’Normalisation’’ Maroc/Israël (appelée en Algérie, l'accord entre colons) : une percée diplomatique du Maroc ! ; L'Algérie : «Un pouvoir qui est largement contesté par les Algériens eux-mêmes» ou par le «Hirak» (bien sûr toujours au singulier).».
Il existe en France de nombreux chercheurs spécialistes de l’Algérie, ayant des expertises scientifiques reconnues par leurs pairs, en poste dans des organismes publics de recherche (CNRS, IRD, etc.), des grandes écoles (EHESS, Sciences Po, etc.) ou à l’université. Je le sais assez bien car ce sont mes collègues. Il en existe encore davantage, aux dossiers scientifiques excellents, à la recherche d’un poste. Je suis donc régulièrement «étonné» de voir qu’une personne comme Kader Abderrahim, n’ayant pratiquement aucune publication évaluée par ses pairs à son actif (dans des revues scientifiques à comités de lecture), soit autant présente dans les grands médias français, et ce, d’autant plus que très peu de mes collègues, et autres chercheurs compétents, sont sollicités pour apporter des éclairages pluriels, nuancés et rigoureux sur les événements politiques et sociaux ayant cours actuellement en Algérie.
Vue des grands médias français (France 24, TV5 Monde, Le Monde), la situation en Algérie semble donc plus dramatique qu’elle ne l’est effectivement. Quant au Maroc…

Hommage à René Vautier
Comme tous les supporters algériens, j'ai beaucoup apprécié le but de Youcef Belaïli qui était une belle parabole (match contre le Maroc lors de la Coupe arabe). Quand les Palestiniens et les Sahraouis ont fait la fête, suite à la victoire de l'Algérie, cela m'a fait chaud au cœur et cela m'a rassuré dans mes convictions : l'Algérie est loin d'être cette caricature que l'on nous dépeint trop souvent en France. Il semblerait ainsi que l’on n’ait pas la même vision de ce pays selon que l'on se trouve sous occupation coloniale ou dans l'ex-puissance coloniale, en particulier dans ses salons feutrés. À vrai dire, cela fait longtemps que je le sais. Et en partie, je le dois à un grand monsieur, censuré pratiquement toute sa vie en France : René Vautier.
Quand j'étais plus jeune, ses films m'ont éclairé et permis de comprendre la contradiction que je ressentais entre mon vécu en Algérie et les discours en France. J'ai ainsi appris que l'opposition peuple/armée était un poncif datant du début de l'indépendance algérienne. Son film Un Peuple en marche, réalisé en 1963 avec Nasr-Eddin Guenifi, Ahmed Rachedi et d’autres camarades, dans le cadre du Centre audiovisuel d’Alger qu’il dirigeait (1962-1965), illustre les défis de la reconstruction d’un pays meurtri par 132 années de colonisation et 8 ans de guerre. Il y évoquait déjà cette tentative d’opposition qui deviendra un poncif des «ennemis de la révolution» :
«Ailleurs peu à peu, tout se refait sur des bases nouvelles, en des lieux nouveaux, armée et peuple unis bâtissent des villages ouverts sur l’avenir. Certains avaient tenté d’opposer l’armée et le peuple, en oubliant que l’Armée de libération nationale était seulement le bras armé du peuple, issu du peuple, au service du peuple. La pelle a remplacé le fusil. Les bras sont les mêmes au service de la même révolution qui continue» (séquence à partir de 8'27 : https://www.youtube.com/watch?v=nWVSoQZ3_IU)
Mon article paru en mars 2019 dans le Soir d’Algérie prenait donc au sérieux le slogan «Djich chaâb khawa, khawa» (l’armée et le peuple sont des frères), scandé un peu partout dès le début du Hirak (fin février 2019). Celui de «Dawla madaniya, machi askariya» (Etat civil, non militaire) n’apparaissant qu’à la mi-mai 2019, au moment même où, selon les observateurs, les mobilisations, notamment celles dans l’arrière-pays, commençaient à se réduire pour se concentrer sur certaines grandes villes du Nord comme Alger, Oran, Béjaïa, Tizi Ouzou… «Étrangement», les grands médias français n’ont nullement fait mention de ce premier slogan, mais on abondamment disserté sur le second. Celui-ci est en vérité une falsification d’un des mots d’ordre du Congrès de la Soummam (août 1956), en contexte de guerre de Libération nationale : «la primauté du politique sur le militaire» ; formule qui indique d’emblée le caractère dual du FLN/ALN et de l’État algérien indépendant.
Il faut avoir vu Un Peuple en marche pour comprendre les racines et les raisons d’une telle opacité du slogan « Djich chaâb khawa, khawa» dans les grands médias en France. Mais bien sûr, ce documentaire n’a jamais été diffusé à la télévision française.
J'ai aussi appris que l'histoire de la colonisation racontée par les grands médias français comportait de nombreuses dissimulations et propagandes.
«Pierre sur pierre entassées en souvenir de conquêtes, un jour le vent de l’Histoire les emporte» (hajra ‘ala hajra mabniyîn li ldikrayat al ‘ihtilal…)
«Pierre sur pierre sculptées en souvenir du fracas des armes et un jour les armes se retournent contre le peuple… Et le peuple a vaincu les armes et a changé les pierres.»
«Pierre sur pierre, nous avons bâti au-dessus de nos villes pour la révolution de Novembre, en souvenir…» Ainsi commence la narration du documentaire de René Vautier – Déjà le sang de mai ensemençait Novembre – réalisé en 1984. Des poèmes en français, suivis de leurs citations originales en arabe. Le film débute par l’évocation du débarquement de Sidi Ferruch (14 juin 1830) et s’attarde sur les stèles mémorielles transformées, puis construites après l’indépendance de l’Algérie.
À travers ces changements de monuments, René Vautier introduit la question de l’écriture, ou plus exactement la réécriture de l’histoire coloniale falsifiée. S’ensuit une discussion, à Alger, entre René Vautier et un jeune lycéen, concernant la nécessité d’écrire une histoire en commun et sur une idée avancée par ce dernier : la génération qui n’a pas connu la guerre (la sienne) serait en mesure de co-écrire l’Histoire d’une manière qui ne porterait pas atteinte aux Algériens. Or, et c’est là un point important du documentaire, cette démarche a déjà été initiée durant la guerre de Libération nationale par Mouloud Feraoun, Marcel Basset et leurs collègues, et tuée dans l’œuf avec l’assassinat de ces intellectuels par des membres de l’Organisation de l’armée secrète (OAS).
Le film de René Vautier abordait déjà les différents points d’achoppement qui ont été mal soulevés par le récent rapport Stora et la politique des «petits pas» du Président Macron : les tentatives d’une écriture franco-algérienne commune ; la question de la nation algérienne ; la reconnaissance des crimes coloniaux ; la grande incompréhension entre l’Algérie française d’Albert Camus et l’Algérie algérienne de Kateb Yacine, etc. Ce documentaire a malheureusement également été censuré en France.
Il aurait pu mieux inspirer la politique de «réconciliation mémorielle» de Macron et de ses conseillers. On y apprend, en outre, la censure et les attaques à l’encontre de René Vautier. Je conseille cette courte vidéo (adressée en préalable au public algérien en 1984) : https:// www. youtube. com/watch?v=j2xDjis6ngE
Les films de René Vautiers, ancien résistant, cinéaste reconnu, formé initialement au métier, ont été pratiquement tous censurés à la télévision française, à l'exception de Avoir 20 ans dans les Aurès, réalisé en 1972 et diffusé quarante ans plus tard en 2012. Mustapha Kessous, initialement journaliste sportif, novice en réalisation n’a, lui, pas eu la même peine avec son «chef-d'œuvre» sur le Hirak Algérie, mon amour, financé et diffusé aussitôt par France Télévisions. Cette société nationale française semble avoir, s’agissant de l’Algérie, plus d’appétence pour les documentaires articulant consumérisme, sexe, fantasme et orientalisme, que ceux proposant une vision anticoloniale ou décolonisée. Vous ne m'en voudrez donc pas si je préfère – et de loin ! – René Vautier et son œuvre cinématographique.
La censure de René Vautier, réalisateur anticolonialiste majeur, d’un côté, la mise en avant de Mustapha Kessous et Kader Abderrahim dans les grands médias français, de l’autre. On serait, bien entendu, en droit de penser que l’impérialisme français tente de préserver sa domination via sa propagande médiatique. Il est, en tout cas, utile d’être attentif à ce point.
Hommage donc à René Vautier qui a tracé le chemin et proposé, en Algérie et ailleurs, un autre regard anticolonial, anti-impérialiste, humaniste. Le 4 janvier 2022 est le 7e anniversaire de sa disparition en 2015. Il est né le 15 janvier 1928. C'était un grand ami de la révolution algérienne et de l’Algérie.
Y. B. H.

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