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Omar Boudaoud nous quitte : un combattant hors norme

Publié par Chems Eddine Chitour
le 23.05.2020 , 06h00
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Par Pr. Chems Eddine Chitour, école polytechnique, Alger
«La Révolution algérienne a triomphé grâce aux hommes de la trempe de Omar Boudaoud. Il était un homme très discipliné, fort d’une volonté inébranlable et d’une grande intelligence politique qui lui ont permis d’assumer convenablement sa mission au sein de la Fédération de France. Il est le prototype du révolutionnaire moderne.»
(Réda Malek, ancien négociateur des accords d’Évian, «hommage en 2013»)

Omar Boudaoud s’est éteint ce samedi 9 mai à Aix-la-Chapelle, en Allemagne. Il avait 95 ans. L’un des derniers piliers de la glorieuse Révolution de novembre s’en est allé d’une façon discrète, loin de son pays. Omar Boudaoud  était le dernier chef de la Fédération FLN de France (de 1957 à 1962) ; il est né en 1924, dans le village d'Azoubar, et était diplômé en agronomie. Il a adhéré jeune au Parti du peuple algérien (PPA) pour activer. Arrêté et emprisonné en 1945, il sera libéré, puis incarcéré de nouveau en 1947 pour ses activités au sein de l'Organisation Spéciale (OS). Arrêté en 1949 dans la région de Baghlia, il fut libéré en 1951 et partit en France où il intégra directement le FLN, à sa création. Il a participé aux côtés de son frère, Mansour Boudaoud, à la collecte des armes au Maroc. Son dynamisme le mène à devenir responsable de la Fédération de France du FLN, sous l’impulsion de Abane Ramdane, puis membre du Conseil national de la révolution (CNRA) de 1959 à l’indépendance, en 1962. Grâce à son sens de l'organisation, il a pu maintenir l'activité du FLN en France pendant cinq années, en ouvrant ce qui est appelé le deuxième front qui a permis à l'Armée de libération nationale (ALN) d'organiser des actes révolutionnaires sur les territoires mêmes du colonisateur. Il a été le principal architecte des manifestations du 17 octobre 1961. 
Après l’indépendance, prenant ses distances après avoir vu les tiraillements au sommet du pouvoir, il décide de rompre définitivement après le coup de force de juin 1965. Issue d’une famille engagée dans le combat indépendantiste, Omar Boudaoud est le frère de Mansour Boudaoud, une des chevilles ouvrières dans les services de renseignements pendant la guerre de libération, lui aussi décédé il y a quelques années. En 2007, Omar publie ses mémoires aux éditions Casbah sous le titre «Du PPA au FLN, mémoires d’un combattant».

Qu’est-ce que la Fédération de France ?
Nous lisons cette présentation sur l’encyclopédie Wikipédia : «La Fédération de France du FLN, ou ‘’Septième Wilaya’’, est un autre front de la lutte du Front de libération nationale (FLN) qui a porté le combat sur le sol de l’ennemi durant la guerre d'Algérie, dotée d'un appareil bureaucratique militarisé, destiné à mobiliser la communauté algérienne de France pour la guerre et à contrôler tous les aspects de leur vie en prévision de leur retour dans l'Algérie indépendante. Lancée en 1954 sous l’impulsion de Mohamed Labjaoui, sa principale mission au départ était de soustraire la communauté algérienne de France à l'influence du MNA incarné par le leader nationaliste Messali Hadj. La guerre fratricide que vont se livrer les groupes de choc du FLN et ceux de son rival du MNA par des «règlements de compte» très meurtriers va faire plus de 4 000 morts et  12 000 blessés. La Fédération de France prend le dessus définitivement en 1958. Elle est alors dirigée par Omar Boudaoud et Ali Haroun. C'est la première fois dans l'Histoire qu'un mouvement d'indépendance perpétra des attaques sur le sol du colonisateur.(1)
«La Fédération de France tente d'influencer l'opinion publique, les intellectuels et les milieux politiques français. Elle prépare également l'ouverture d'un second front par l'OS. Du 25 août au 27 septembre 1958, ses commandos exécutent en France 56 sabotages et 242 attaques contre 181 objectifs économiques, militaires ou politiques, sans recourir au terrorisme aveugle. Des attaques plus sélectives visent en 1960 et 1961 les agents de force de police auxiliaire, les harkis de la préfecture de police de Paris. Pendant les négociations de 1961 entre la France et le GPRA, la Fédération suspend les attentats le 5 juillet, puis les reprend contre les policiers, qui réagissent violemment à partir de la fin août. Si la bataille de Paris n'a jamais imité le terrorisme aveugle de la bataille d'Alger, la ‘’Septième Wilaya’’ n'a pas été la moins efficace. Et la guerre d'Algérie en France a été presque aussi meurtrière pour les Algériens que la guerre en Algérie même. Il y avait 136 345 membres de la Fédération de France en 1960, 6 milliards d'anciens francs pour 150 000 cotisants de 1955 à 1962. Dans un contexte de guerre coloniale qui déborde en métropole, la ligne de la direction de la Fédération de France se définit par le mot d'ordre ‘’Le pouvoir est au bout du fusil’’.»(1) 

L'engagement total dans la Fédération de France
L'histoire de la Fédération de France reste à écrire. Certes, il y eut les deux ouvrages les plus connus, d'abord celui de Omar Boudaoud, Du PPA au FLN, mémoires d'un combattant, il y eut aussi l'ouvrage exhaustif de Maître Ali Haroun, numéro deux de la Fédération de France, La 7e Wilaya : la guerre du FLN en France 1954-1962. La direction de la Fédération organise des ripostes contre le MNA. Son activité consiste à encaisser les cotisations versées, payer  les familles des détenus et  acheminer les fonds vers l’achat d’armes pour la Révolution. Une autre tâche est la prospection des recrues. Il existe aussi une Commission de presse et d'information (CPI), la mise en place d’un collectif de défense des détenus, des enquêtes sociales, les importants comités de soutien aux détenus et enfin la coordination des différents réseaux, réseau Jeanson et le réseau Curiel, avec les femmes et les hommes  européens qui ont cru en la Révolution. Omar Boudaoud et Ali Haroun rapportent que 80% du financement de la Révolution se fera à partir de la Fédération FLN de France, niant de ce fait les propos de Ben Bella minimisant l'apport de la 7e Wilaya historique à la marche de la Révolution.(2) La Fédération, c'est aussi la lutte contre le MNA, mais aussi le ciblage des intérêts économiques en France : le CCE dont dépendait la Fédération de France arrêta la date du 25 août 1958 : 242 attaques avec 181 objectifs parmi les plus médiatisés comme les raffineries et dépôts d'essence. Omar Boudaoud raconte que les leaders Nasser et Bourguiba, après avoir refusé de recevoir les dirigeants algériens, comprirent, après les actions d'éclat du FLN en France, que la Révolution était irréversible. Ils changèrent d'avis et reçurent les dirigeants avec considération. Il écrit : «(...) Le colonel Saout el Arab, commandant de la Wilaya II, devait nous dire plus tard : l'ALN se trouvait alors au creux de la vague. Les actions du 25 août l'ont revigorée.» (...) Quelques semaines plus tard, à Tunis, Bentobal me déclara : ‘’Vous nous avez fait honneur’’ (hammartouna wajhna).»(3) Ali Haroun, interviewé, raconte comment ces révolutionnaires de la 7e Wilaya historique prirent contact avec les sympathisants allemands pour donner à la Révolution une aura européenne à proximité de la France : «Il y avait Ali Haroun, Abdelkrim Chitour, Benyahia Belcacem, Aziz Ben Miloud et Kaddour. La RFA, écrit Nassima Bougherara dans une magistrale étude sur les rapports franço-allemands à l'épreuve de la question algérienne, était certes soucieuse de ne pas les laisser à l'endoctrinement communiste, et pour cela il fallait ménager, aussi, un contre-feu occidental épargnant relativement le FLN en Allemagne. Mais la RFA navigua à la godille : d'un côté, elle accepta la présence, chez elle, du FLN — notamment sous couverture officielle tunisienne. Elle laissa faire l'organisation de la logistique, du financement et du trafic d'armes pour le même FLN. Et elle eut à subir, contre lui, les attaques des services français contre les nationalistes algériens, et l'arraisonnement de navires allemands transportant des armes pour le FLN. D'un autre côté, elle se crut tenue de sévir ponctuellement en arrêtant et expulsant tels responsables du front.»(4)
«Nos premiers contacts, rapporte Ali Haroun, très utiles, furent ceux établis en 1958 au Congrès du SPD, sous la présidence d'Eric Hollenhauer. Nous avions été invités comme observateurs par Hans Jurgen Wischnewsky qui était jeune député à l'époque. Nous avions des cartes d'accès et  étions en haut, dans les tribunes allemandes. Ali Haroun, Abdelkrim Chitour, Benyahia Belcacem, Aziz Ben Miloud et Kaddour Ladlani. H. J. Wischewnevsky a pris la parole et parlé des rapports franco-allemands. À la fin de son discours, il a remercié les représentants de la Résistance algérienne et du FLN présents dans la salle, les membres français de la SFIO ont protesté. Ils lui ont demandé de retirer ses propos ; il les a maintenus, ils sont alors sortis de la salle.»(4)
Une action de taille à l'actif de la Fédération sera la formation intensive des cadres. Ces cadres seront, après l'indépendance, des dirigeants d'envergure. «L'école fut créée début 1959, son siège nous fut gracieusement fourni par nos amis des Jeunesses socialistes allemandes ‘’Die Falken’’ à Hagen (Rhénanie Wesphalie).» Abdelkim Chitour (Kimi) sera l'un des professeurs. Omar Boudaoud écrit : «Les cours étaient assurés par la Commission presse et information ; Ali Haroun, Aziz Benmiloud, Abdelkrim Chitour, Belkacem Benyahia, Zine El Abidine Moundji et Salim (Houcine Bouzaher). Chacun d'eux avait rédigé un cours sur un sujet donné et l'ensemble relié constituait une somme de connaissances que le cadre était censé avoir acquis durant le stage (...)»(5)
 
Les avocats algériens défendant les patriotes
Pour l’histoire, toujours sous l’égide de la Fédération de France, avec Omar Boudaoud, la défense des patriotes algériens était structurée autour d’un collectif d’avocats qui ont défendu et combattu pour la cause algérienne, souvent au péril de leur vie. Maître Ali Haroun en fut l’un des animateurs. Boubekeur Belkaïd eut aussi une responsabilité dans l’organisation. A défaut d’être exhaustif, les noms suivants sont souvent cités comme ceux ayant animé un collectif d’avocats algériens et étrangers. «L’homme, lit-on dans cette contribution du barreau d’Alger, est né pour vivre libre. Cette loi naturelle, aucun juge, aucune juridiction ne sauraient la transgresser sans perdre le respect attaché à leur fonction (…)»  Toute la défense des soldats et militants du FLN-ALN, devant les tribunaux français, s’appuie sur cette considération et se nourrit de cette conviction. «Les légendes et héros du collectif des avocats du FLN s’appellent, entre autres Ould Aoudia, Boumendjel, Aït Ahcene, Bentoumi, Sator, Oussedik, Bouzida, sans oublier les avocats étrangers qui ont marqué l’histoire de l’Algérie et qui ont participé à la lutte contre le colonialisme français, Jacques Vergès, Roland Dumas, Mario Lana, Pierre Kaldor, Jules Borke.»(6)
«Notre Révolution, assure aujourd’hui Omar Boudaoud, est une révolution juste. Ce qui me préoccupait à l’époque, c’était qu’il y avait eu bavures contre les Français. On avait fait la guerre contre ceux qui nous faisaient la guerre. On n’a pas touché au peuple français, même si on avait les moyens de le faire. Notre communauté était très organisée et nous avions des armes. On aurait pu déposer des bombes dans toutes les villes françaises.» À son arrivée en France, il était confronté à «de petites divisions» au sein d’une immigration ciblée par des groupuscules liés au MNA de Messali Hadj. Il réussit rapidement à instaurer «une discipline et une justice de fer». Les différentes infiltrations ont été vite neutralisées, et l’essentiel de la communauté continuait à afficher une adhésion sans faille au FLN et à la cause nationale.  Ce qu'avait réalisé la Fédération de France sur le territoire ennemi français et en Europe globalement dépasse l'entendement. Très sérieusement, c'est grâce à Dieu que les éléments patriotiques de cette fédération avaient pu réaliser ces miracles. Bien entendu, elle dépasse beaucoup de wilayate intérieures de l' ALN.(7)

Le moudjahid Omar Boudaoud «a donné de l’âme» à la Fédération de France du FLN
L'ancien responsable de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN) pendant la guerre de libération nationale, Omar Boudaoud, «a donné de l’âme» à cette Fédération qui a «transporté la guerre sur le territoire de l’ennemi», a témoigné le Moudjahid Khelifa Mederres, ancien membre et responsable des groupes armés en France, pendant la Révolution. Dans son témoignage à l’APS, le Moudjahid Mederres a souligné son rôle important dans la restructuration et l’organisation de la Fédération de France du FLN pour soutenir logistiquement la Révolution en Algérie tout en menant des attentats sur le territoire français. «À sa désignation à la tête de cette Fédération, il a aussitôt entamé un travail de restructuration (en cellules, sections, groupes, kasmas, secteurs, régions, en zones, super-zones et wilayas) de cette organisation dont il a aussi renforcé l’organique et la direction de la communication pour mettre en branle un vaste travail de distribution de tracts et d’appels aux militants à rejoindre la Révolution, a souligné cet ancien responsable des groupes armés en France. 

Il a aussi organisé les groupes armés appelés aussi groupes de choc et envoyer des éléments au Maroc pour des formations afin qu’ils puissent mener de grandes opérations militaires sur le territoire français. Il a également réglé le problème de manque d’armes et de munitions dont souffraient les groupes armés, a-t-il ajouté».(8)
«Pour régler ce problème poursuit, le colonel Omar Boudaoud a rencontré, au Caire (Égypte) le colonel Ouamrane qui était chargé de la logistique. Grâce à cette organisation, la formation au Maroc et l’acquisition d’armes, la Fédération de France du FLN a organisé plusieurs attentats ciblant 320 sites économiques, dont 180 couronnés de succès, et mené des attaques contre 350 policiers et 120 harkis», a relevé M. Mederres. (…). La Fédération de France du FLN avait même préparé une opération de fabrication de faux billets, destinée à porter un coup «dur» à l’économie française mais qui n’a pas abouti. (…) L'organisation du FLN en France a aussi apporté «une contribution financière importante à la Révolution en Algérie, elle assurait une part importante du budget du GPRA». 
En outre, Omar Boudaoud a «financé à hauteur de 80% une usine de fabrication d’armes (pistolets, mitrailleurs, bazooka, mortiers) créé en 1959 par le colonel Boussouf à Titouane, une usine pour laquelle il a assuré, également, une main-d'œuvre algérienne formée dans les usines françaises». Le colonel Omar Boudaoud était «un responsable juste et honnête qui aimait la discipline, la rigueur, l’honnêteté et l’engagement». Pour lui, avec le décès de ce grand responsable de la Révolution, «l’Algérie a perdu un autre grand Homme qui a consacré sa vie à la lutte pour l’indépendance de son pays». (8)

Omar Boudaoud, un stratège sur tous les fronts
C’est par ses mots que Mustapha Benfodil qualifie Omar Boudaoud : «Une poignée de jours à peine après la disparition du moudjahid Abdelkader Lamoudi, membre du Groupe des 22, voilà que nous perdons une autre haute figure de la guerre de Libération nationale : Omar Boudaoud, ancien chef de la Fédération de France du FLN. Dans un autre article, toujours dans la revue Mémoria, consacré cette fois au Congrès de Tripoli de mai-juin 1962 qui fut, convient-il de le signaler, présidé par Omar Boudaoud, il est indiqué à propos de l’infatigable militant qu’il fut arrêté une première fois en mai 1945. (…) En 1959, il devient membre du Conseil national de la révolution (CNRA). Si Omar Boudaoud s’est activement impliqué dans l’ouverture d’un «Second front» armé au cœur même de la «métropole» (août 1958), il est considéré également comme «le principal architecte des manifestations du 17 Octobre 1961».
L’intronisation de Omar Boudaoud à la tête de la Fédération de France en juin 1957 survient dans un contexte de grandes turbulences. Outre la guerre fratricide qui oppose le FLN au MNA, il fallait compter aussi avec la répression policière qui s’abattait sur les militants nationalistes. «La surveillance policière (…) aboutit à l’arrestation de la quasi-totalité des cadres fédéraux, dont Mohamed Lebjaoui, Salah Louanchi et Ahmed Taleb El-Ibrahimi. C’était la troisième fois depuis sa création que la Fédération de France du FLN était amputée de sa direction», souligne l’historienne Linda Amiri dans un article intitulé : «La Fédération de France du FLN, acteur majeur de la guerre d’indépendance» (in Histoire de l’Algérie coloniale, ouvrage collectif, La Découverte-Barzakh, 2012).(9)
L’historienne rapporte : «Le 10 juin 1957, les organes dirigeants du FLN nommèrent Omar Boudaoud, après l’intérim de Tayeb Boulahrouf. Il fut aidé par un officier de l’ALN de la Wilaya 7 recruté par Abane Ramdane : Rabah Bouaziz dit ‘’Saïd’’, qui fut chargé de mettre en place, en France, une organisation militaire calquée sur l’Organisation spéciale (OS) que le PPA-MTLD avait créée en février 1947. Au printemps 1958, Ali Haroun, dit ‘’Thami’’, le rejoint sur ordre de la direction du FLN et remplaça Mohammed Harbi à la commission presse-information.» «Omar Boudaoud maintint à son poste Amar Ladlani et rappela Abdelkrim Souici, récemment libéré de prison. Avec eux, Rabah Bouaziz et Ali Haroun formèrent le quatrième et dernier comité fédéral de la ‘’Wilaya VII’’ (de février 1958 au 5 juillet 1962), dit ‘’Comité des cinq’’. Afin d’éviter toute nouvelle arrestation, le comité s’installa en Allemagne au printemps 1958. Il prépara ainsi l’ouverture d’un second front, avec une nuit d’attentats en France, le 25 août 1958.»(9)

Les manœuvres françaises pour casser la Fédération de France
Il est bien connu que le pouvoir français a user de toutes les manœuvres pour diviser la Fédération de France. Omar Boudaoud en parle : «Un mois avant les manifestations d’Octobre, il y avait Abderrahmane Farès – Allah yerrahmou – qui a été chargé par un certain ministre de de Gaulle de venir me voir. On s’est fixé rendez-vous à Bruxelles. Et à Bruxelles, il me dit : ‘’De Gaulle est décidé à négocier et aller jusqu’à l’indépendance de l’Algérie s’ils le veulent.’’  Je lui ai répondu que les Algériens veulent l’indépendance depuis 1830. Il m’a dit : ‘’Ce qu’on demande est que la Fédération de France fasse une déclaration dans les journaux et à la télévision pour annoncer que nous arrêtons toute action armée en France.’’  Je lui ai rétorqué : ‘’Abderrahmane, ça, c’est une répétition de l’affaire Si Salah de la Wilaya IV. Ne répète plus jamais ça. Il n’est pas question d’un cessez-le-feu !’’ Je lui ai précisé qu’un cessez-le-feu n’est possible que si les accords d’Évian aboutissent et que la délégation algérienne et la délégation française tombent d’accord et qu’elles annoncent à ce moment-là l’arrêt des hostilités. Pour nous, Algériens, ce cessez-le-feu ne pouvait avoir lieu que par la voie du CNRA et par l’aval du GPRA. Et à ce moment-là, ça sera un cessez-le-feu général, pour les Algériens et pour les Français. Mais que la Fédération le fasse toute seule, non. Il n’en est pas question ! Eux, ils avaient un plan, parce qu’à ce moment-là, les pouvoirs français d’une façon générale, et les éléments de l’Algérie française en particulier, voulaient, soit faire capoter les accords d’Évian, ou alors négocier en position de force. Comme nous avons refusé un cessez-le-feu de la Fédération sur le territoire français, [Michel] Debré a décidé de casser le FLN. ‘‘Ils ne veulent pas ? Eh bien on va les casser !’’ Par quoi ? Par un couvre-feu. Un couvre-feu du soir au lendemain matin. Il faut dire qu’ils avaient vu juste dans la mesure où tout le travail du FLN en France se faisait après le repas du soir.»(9)
Le nom de Omar Boudaoud, comme nous le disions, est intimement associé aux manifestations du 17 Octobre 1961 réprimées dans le sang par la police de Papon. A propos de cet épisode marquant, l’ancien chef de la Fédération de France livre ce précieux témoignage vidéo diffusé par l’APS : «Mon rôle là-dedans était de faire appliquer cette manifestation. C’est moi qui dois donner l’ordre. Mais avant d’ordonner la manifestation, il fallait mettre au courant et avoir l’avis favorable du GPRA. Et celui qui présidait aux destinées des trois fédérations du FLN, celles du Maroc, de la Tunisie et de la France, c’était Bentobal qui était à Tunis Donc, je me suis déplacé à Tunis avant la manifestation en lui expliquant la situation en France et en lui indiquant que nous avons décidé des manifestations pacifiques. Bentobal ne m’a pas dit non. Il m’a lancé : ‘‘Ecoute Omar, tu es responsable là-bas. Faites ce que vous pensez être bien. Si ça réussit, c’est la Fédération qui a réussi. Si vous échouez, c’est toi qui vas payer. Debbar rassek !’’ Je lui ai dit,  ‘’j’ai compris’’. Je suis arrivé à Paris, au Comité fédéral, et là, nous avons donné l’ordre de manifester le 17 octobre. En réalité, les manifestations devaient se dérouler le 17, le 18 et le 19 octobre. La veille de la manifestation (du 17 octobre), le responsable des groupes armés du FLN à Paris nous fait parvenir un message. Il nous a demandé : ‘‘Dites-nous qu’est-ce qu’on doit faire, nous, les hommes de la ‘‘Spéciale’’, si la police française tire sur le cortège ?’’ On lui a répondu : ‘‘Il n’est pas question de tirer un [seul] coup de feu ni d’avoir [ne serait-ce qu’un] canif sur vous ! C’est une manifestation politique et pacifique’’.»  La suite, on la connaît…(9)

Ce qui s’est passé le 17 ctobre 1961…
Le 17 octobre, la Fédération de France organise des manifestations pacifiques de protestation contre le couvre-feu imposé aux «Français musulmans» par le préfet de police de Paris, Maurice Papon. Elle se solde par un bilan encore controversé (des dizaines de morts et des centaines de blessés, sur plus de 11 000 manifestants arrêtés). Selon Omar Boudaoud, cité par Youcef Girard, «la manifestation du 17 octobre 1961 agit comme un révélateur de l’action des pouvoirs de police française à l’égard des Algériens». Dans les jours précédant le 17 octobre, du 1er au 16 octobre 1961, l’Institut médicolégal de Paris recensa 54 cadavres de Maghrébins. (...) La répression contre le FLN s’intensifiait et l’ensemble des immigrés en subissaient les conséquences selon la logique coloniale de la répression collective. Le 2 octobre, au cours de l’enterrement d’un policier tué dans une attaque du FLN, Maurice Papon affirma : «Pour un coup reçu, nous en porterons dix.» (...) Le couvre-feu touchait particulièrement les militants nationalistes algériens car, selon Omar Boudaoud, «le travail du FLN s’effectuait généralement le soir : les réunions de militants se tenaient dans les cafés ou dans d’autres endroits, la collecte des cotisations s’effectuaient après la sortie du travail et le repas du soir, de même que la diffusion de la ‘’littérature’’ FLN». Devant les difficultés que le couvre-feu entraînerait pour l’organisation nationaliste, le Comité fédéral expliquait que «l’application de ce couvre-feu deviendra un handicap insurmontable et paralysera toute activité. Essayez donc d’organiser quelque chose pour riposter».(10) 
Le 17 octobre à 20h30, heure à laquelle débutait le couvre-feu, la première étape de la mobilisation fut mise en œuvre : une grande manifestation non violente fut organisée à Paris. Connaissant les méthodes répressives inhumaines de la police, on peut s’interroger à juste titre pourquoi avoir exposé à la bestialité de la police des centaines d’Algériennes et d’Algériens. «Nous rappelâmes le caractère impératif de la directive : toute riposte était interdite. Pas question d’avoir le moindre canif» (...) Omar Boudaoud s’explique : «Nous nous attendions, certes, à une vague de répression ; mais nous étions tellement sûrs du caractère pacifique de la manifestation, que la sauvagerie et l’atrocité de la répression qui s’en suivit nous prit au dépourvu.» Après cette terrible nuit, l’État français s’employa à recouvrir les massacres du 17 octobre 1961 du voile de l’amnésie.(11) 

Conclusion 
Que peut-on retenir comme leçons de la part de ces personnages qui ont cru en la nécessité du combat pour la liberté ? Comment des jeunes dans la vingtaine peuvent-ils à ce point être transfigurés par la nécessité du combat et dévouer leur vie à la cause de la révolution ? Omar Boudaoud est de la trempe de ceux pour qui le devoir pour défendre la patrie est sacré en dehors de tout calcul politicien ou bassement matériel. 
Ayant accompli son devoir, et ayant constaté que le fleuve de la Révolution a été détourné pour reprendre la belle expression de Rachid Mimouni, Omar Boudaoud s’est retiré sur ses terres comme le fit Lucius Quinctius Cincinnatus (c. 519-c. 430 av. J.-C.1), «homme politique romain considéré par les Romains comme un des héros du premier siècle de la République et comme un modèle de vertu et d’humilité. Il est une figure historique, avec un rôle semi-légendaire (…) Selon la tradition, Cincinnatus se retire sur quatre jugères de terre dans l’ager Vaticanus, sur la rive droite du Tibre (…) Rappelé à Rome, le pouvoir étant vacillant, Cincinnatus abandonne sa charrue pour dicter les lois de Rome. Les envoyés du Sénat le trouvèrent nu et labourant au-delà du Tibre : il prit aussitôt les insignes de sa dignité, et délivra le consul investi. Aussi, Minucius et ses légions lui donnèrent-ils une couronne d’or et une couronne obsidionale. Il déposa la dictature seize jours après l’avoir acceptée, et retourna cultiver son champ. Sa restitution du pouvoir absolu dès la fin de la crise devient, pour les futurs dictateurs romains, un exemple de bon commandement, de dévouement au bien public, de vertu et de modestie.  Cincinnatus meurt à près de 90 ans, vraisemblablement vers 430 av. J.-C».(2) À bien des égards, devant ces hommes exceptionnels qui ont permis à l’Algérie de se libérer du joug colonial , selon la sentence bien connue, «nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants». Reposez en paix. 
C. E. C.

1. https  ://fr.wikipedia.org/wiki /F%C3%A9d%C3% A9ration_de_France_du_FLN
2. https:// blogs.mediapart.fr/semche ddine/blog /010518/abdelkrim-chitour-un-moudjahid-de-la-plume-sen-est-alle-sans-bruit.
3. Omar Boudaoud :  Du PPA au FLN, Mémoires d'un combattant. P 173. Éditions Casbah 2007.
4. Nassima Bougherara, Les rapports franco-allemands à l'épreuve de la question algérienne (1955-1963). Éditeurs Peter Lang, Berne, 2006.
5. Omar Boudaoud. Ibid p120
6. http://www.barreau-alger.dz/versionfrancais/Avocatlut.html
7. https://www. facebook. com/mythologieamazigh/ posts/1609957162395452/ 
8. http://www.aps.dz/algerie/104997-le-moudjahid-omar-boudaoud-a-donne-de-l-ame-a-la-federation-de-france-du-fln
9. Mustapha Benfodil https://www.elwatan.com/edition/actualite/omar-boudaoud-un-stratege-sur-tous-les-fronts-13-05-2020
10. Youcef Girard. 17 octobre 1961 : Nuit sanglante à Paris, samedi 18 octobre 2008 - Oumma.com 
11. Omar Boudaoud. Du PPA au FLN, mémoire d’un combattant, Casbah Éditions, 2007.
12. https://fr.wikipedia.org/wiki/Lucius_Quinctius_Cincinnatus

 

 

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