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Dhalma ou l’Injuste (Tal adhor 3alya) Texte melhoun d’El Habib Benguenoun Poésie bédouine interprétée dans la cité du malouf

Publié par LSA
le 27.03.2021 , 11h00
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Par Dr Boudjemâa Haichour(*)
Qui aurait pensé un jour que les bardes de Mascara enrichissent le patrimoine malouf de Constantine? Nombreux sont ceux qui ne connaissent pas la sensibilité de la région de l'Émir Abdelkader, connu pour la versification du chi'ir el melhoun. Ceci confirme l’étroite relation de deux villes. Jadis résidences des beys, Mascara et Constantine ont gardé ce raffinement de la poésie et du chant du terroir.

Un récit romanesque bédouin qui s’extrapole dans un espace de médina.
Narration et sensibilité du rural du récit romanesque bédouin qui s’extrapole dans un espace de médina. Narration et sensibilité du rural du Ghris de la tribu des Hachem, contrée natale de l’Émir Abdelkader, vers la ville des passions, Constantine la citadine qui a vu naître l’imam cheikh Abdelhamid Ben Badis. Tel est l’objet de la chanson Dhalma ou l’Injuste de ce grand troubadour de Mascara, Hani Benguenoun.
Jamais une aussi belle pièce du répertoire andalou constantinois n’a été aussi savourée par les mélomanes et les profanes que celle du poème de Hani Benguenoun intitulée Dhalma. « Me voici, dit-il, en proie à ton amour qui m’a porté un coup terrible, pourquoi donc, ô belle aux merveilleux atours, pourquoi te trouver ainsi sur mon chemin ? Pour l’amour de Dieu, qui sont tes gens, ô ! Phare lumineux sur ses hauteurs. De tels atours, et tant de beauté ne peuvent être que le fait des grands… »
C’est une grande œuvre de notre poésie populaire écrite par Hani Benguenoun (1761-1864) au XIXe siècle, soit les XIIIe et XIVe siècles de l’hégire. Poète bédouin des environs du Sud oranais, Hani Benguenoun a écrit cette chanson, sorte de prose imagée avec rythme, adaptée au guellal, sorte de tambourin traditionnel, et que le chantre cheikh Hamada interprète avec délicatesse et une vertu campagnarde inégalée.

De cheikh Hamada au cheikh Ahmed et Abdelkrim Bestandji
C’est au début du siècle passé que les deux cheikhs Ahmed et Abdelkrim Bestandji ont repris cette poésie du ch’ir el melhoun, pour la réadapter au répertoire andalou constantinois dans le style hawzi. 
Composé de 38 vers structurés en six stances, le poème de Dhalma était une œuvre exécutée en un seul mode, le deil.
Comme nous allons voir dans les vers qui structurent cette poésie populaire, la strophe bédouine n’est pas comme la strophe citadine. Alors que la première est simple, formée de deux hémistiches au début et à la fin, pour l’autre, le refrain revient durant toute la pièce. Le premier rythme dans la poésie bédouine est appelé hedda, sorte de présentation du sujet. Elle est aroubi ou matlaâ dans le style citadin. 
Le second rythme, c’est le frache ou commentaire dans le genre bédouin, alors qu’il est appelé ghasn ou beït dans l’interprétation citadine de la chanson.
D’ailleurs, dans un commentaire écrit par le professeur A. Hadjiat sous le titre Versification dans la poésie populaire dans la revue littéraire Promesse, il rappelle les auteurs Delphin et Guin qui ont présenté en 1866 des Notes sur la poésie et la musique arabes dans le Maghreb algérien (Édition Lerouk, Paris):
« Une qaçida bien établie est vraiment un tapis merveilleusement tissé, où les couleurs s’entremêlent et s’enlacent sans que l’œil en soit choqué. La hedda, qui a la même assonance, est le fond du tissu, et lui donne le ton dominant. Le frache, qui n’a jamais la même rime, sont les laines de couleurs différentes qui passent et repassent dans la trame, découpent le fond en mille petits desseins, forment cet ensemble gracieux et riche qui en fait un objet digne d’être suspendu dans la demeure des grands .»

Dhalma ou la pécheresse « 3arousset al toubou 3 »
Si Abdelkader Toumi Ibn Siaf, grand maître du malouf constantinois, déclare qu’il revenait à Si Abdelkrim Bestandji d’avoir introduit les six autres modes qui suivent une progression d’un rythme et de la graduation sentimentale du poète, il s’agit des modes rhaoui, zeidane, sika, iraq et mezmoum. Mon ami Faycel Benkhelfat, ethnomusicologue depuis Tlemcen, me précisait que c’est cheïkh Hamou Reggani dit Fergani qui assista à la réunion des artistes organisée durant tout le mois d’avril 1929 par le gouverneur général d’Alger en préparation du centenaire de la colonisation de l’Algérie, qui a eu l’honneur d’avoir ramené le texte de Tal Ad Dor Alia du poète melhoun de Mascara El Habib Benguennoun interprété par chïkh Hamada avec la percussion du guellal et la gasba.

Tal al dhor aliya ou Dhalma  interprétée par Larbi Bensari et son fils Redouane en avril 1929 à Alger dans le style hawzi de Tlemcen
En fait, ce melhoun a été interprété dans le style hawzi à Alger en avril 1929 par Cheïkh Larbi (1863/1964) et son fils Rédouane Bensari (voir BnF Gallica-Archives de la parole). La chanson est un épisode amoureux romanesque dans la plus pure tradition bédouine, l’amant invente son beau et expose la beauté du désir. Il y a là une sorte de complainte amoureuse où la souffrance du poète est plus que remarquée. C’est une passion douloureuse de l’âme et du cœur. 
Voyons comment l’auteur nous guide à travers l’illustration poétique de ce fou de Dhalma.

Soulager la douleur du poète
Dans la première stance, le poète nous fait pénétrer dans l’intimité de sa peine par une dédicace où Hani Benguenoun se remet à Dieu afin de soulager sa douleur :
« Combien le mal en moi me ronge
Tu es partie sans me dire au revoir
Puisse prendre le chemin de l’exil
Si ce n’est les médisances des gens
J’implore Dieu pour que tu puisses revenir à moi.
Ton oncle était un homme exceptionnel
Qui est mort avec tous les honneurs
Et moi Hani Benguenoun,
Je suis essoufflé en poursuivant ton ombre
Ne pouvant affronter la lumière du jour. »
Et la stance se termine par le refrain :
« Ah ! Injuste, pour toi je laisserai les enfants de ma tribu orphelins. »

Dhalma ou la femme insensée et inique
On a l’impression que dans cette stance, le poète s’imagine dans un combat où il serait question d’un mélodrame. C’est un univers romanesque où Hani Benguenoun, souffrant et troublé par la femme insensée et inique, s’engage dans un processus d’expressions et de communication. La première stance est interprétée dans un mode de deil qui est une mélodie de nuit, et permet au poète de se donner aux rêveries et aux fantasmes dans un mode grave et lancinant, expression de la souffrance même qui habite Hani Benguenoun.

Le mode rhaoui et la récurrence phonique
Dans la deuxième stance qui sera exécutée dans le mode rhaoui, l’intonation musicale donne une certaine aération mélodieuse. C’est à travers un état descriptif de la bien-aimée que Hani Benguenoun essaie de montrer une sorte de récurrence phonique de la stance où l’enjambement crée le conflit entre la syntaxe et le mètre. Une spécification descriptive qui marque le mal fait par l’héroïne tel que nous allons le constater dans les vers qui suivent :
« Adabti kalbi fnit kathrat ahwali
Toul aleil n’bat kif el madjrouh attab
Khassart attouba, mchite wa dbel hali
Ya sabghat edhfer we remk wel hwadjeb
Maâtoub sandid b’hel fares lahlali
Fik hairouni dhrif manich kadheb
Wa khdoude wardet fi ghsoun laalali
Wel khial derbi djmia man kana taieb
Dhak el khachm a zein zad allia ahbali
Men la yaâderni nagharbou fel massayeb
guelbi ma yashache kassitou ghamama
Ah ya dhalma alik an khali ouled archi itama.»
(Perte de piété et visage flétri
Tu as torturé mon cœur et l’as troublé
Toute la nuit je souffre comme un mutilé
J’ai perdu ma piété et mon visage s’est flétri
Ô toi au regard éblouissant aux cils colorés
Tes joues écarlates comme sur une branche
Débauchant tout être de piété
Mon cœur rappelle sa protection)
La stance reprend le refrain de celui qui va laisser les enfants de sa tribu orphelins. En vérité, nous sentons dans ces vers une fascination du regard narcissique et une infidélité amoureuse que Benguenoun essaie de traduire à travers ses sentiments. Une écriture qui dose subtilement mélancolie et sensualité.

Dhalma : sensualité et regard narcissique
Dans la troisième stance, Benguenoun nous révèle l’affrontement qu’il aura et qu’il n’est pas en mesure d’accomplir. C’est le dilemme de l’amour et de l’honneur face à sa famille et à sa tribu. L’élancement poignant de la mesure trouve place dans le mode zeidane, qui montre l’impuissance de Benguenoun à affronter son beau monde. Le temps revient à un rythme langoureux où la tristesse prend toute la spatialité du moment, que nous allons observer dans les vers suivants :
« Youm el achk fet bizga wa larayaek
Ana manich kader ala m’sadma
Mselem meghloub tayaâ li amrak ghoulemk
Abdek m’rabi metmelek bi el gharama
Adouak anadih laissa nardha lkorhek
Idha sabek dhor ya’oud jesmi rmama
Machghoul bilandhar tarzi tadhi chaânak
Kol Leila sahran wal djawarih naima
Mabni bik djnit min khaoufi nassek
W in tabt li rabi anfouz youm el kiyama Ah ya dhalma alik an khali ouled archi itama .»

Fatalité du destin et illusions d’une brûlante frénésie
Il y a une ivresse verbale du discours amoureux face à tous les dangers extérieurs qui guettent l’amant. Le poète marque ici un comportement de gentleman. Il n’est pas fait pour se battre contre ceux qui le soupçonnent d’être l’amant de celle qui est solidement protégée. Le poète passe des nuits blanches au moment où les courtisanes sont endormies. 
« Je suis accusé que tu sois ma maîtresse, dit-il, mais seule la fatalité du destin nous fera rencontrer le jour du jugement dernier. » Benguenoun nous livre un tableau d’un homme anéanti, accablé par les illusions dans une brûlante frénésie du cœur et de l’âme.

Alternance de modes h’sein et sika ou mélodie de l’espérance
Dans la quatrième et cinquième stances, interviennent les modes h’sein et sika qui introduisent d’autres variantes dans l’exécution de la mélodie. C’est le retour à la mélodie de l’espérance dans une alternance de désespoir. C’est l’évasion vers le mystique car celui qui est parti accomplir le pèlerinage à La Mecque est déjà revenu dans sa maison. On ressent dans cette stance un retour à l’idée de Dieu et du Paradis. 
C’est une sorte de philosophie de la vie où Benguenoun entend se remettre à l’Éternel pour soigner ses chagrins. Que ce soit dans la quatrième ou la cinquième stances, Hani Benguenoun s’emploie à un monologue sentimental dans le pur produit de la poésie pastorale de l’amour-passion.
« Il n’en sait trop pour aimer. Il n’en sait trop pour haïr.» Tout ce confond : l’orgueil, la vertu et la pudeur. Mais il se montre en homme intègre et digne. C’est à une véritable métaphysique immanente où l’imaginaire est sommé de se réaliser que nous assistons. Ce que nous allons retenir dans les vers suivants :
« Man rah lil hadj zar wa wala darou
Adda lafrida wa radjaâ lewladou salem
Al kari rabi aâta assifa souara
Achra fi el djena wel manzila wa naâyem
Man lakam boustane kheref ala thmar
Al fallah adda min bladou el ghnayem
Madha man mawdjaâ bra wa dhahbat adhrarou
Ghir ana man wadjaâk sert adheb
Wa alik an khali ouled archi itama.
Djhad serri man makayad karaibak
Madari biya illa krim el kourama
Ghir makr annas wa chad armaya kabeltak
Ghir idha nardhak tardjai binadama
Dar el aam ou zed behouah saâfek
Rouhi ya chab el addou bi salama
Kraadti methaouma ghir bia yaarouk
Ma tendjai chi’i min hdhith chi melama
Ah ya dhalma wa alik an khali ouled archi itama. »

Dhalma : émotions fortes et fragilité du poète
On voit que Benguenoun a une sensibilité trop fragile pour des émotions fortes. Il essaie de montrer sa patience pour ne pas perdre sa confiance. Ce fou de Dhalma est un romantique de la temporalité. Mais qui est donc cette femme ? Est-elle une fiction amoureuse ? 
Dans la sixième et dernière stance que l’école du malouf constantinois interprète dans le mode iraq et mezmoum, nous entrons dans la position virile de l’homme et de son autorité. D’ailleurs, le mode iraq est un mode tchambar connu pour être une musique militaire et donc une tendance à la puissance et à la discipline. Benguenoun montre ici qu’il a le pouvoir de vaincre.

Mezmoum et iraq : regret et nostalgie
La poésie de Dhalma se termine par la dernière stance dans le mode de mezmoum qui écrit une nonchalance à la fois de regret et de nostalgie à celle qui est pour lui l’image idéale d’une déesse. C’est en quelque sorte le retour à l’amour platonique ou l’amour impossible.
Dans une sentimentalité forte, son cœur bat, une sorte de muse inspiratrice de la romance le prend. C’est l’apothéose de sa passion que le poète illustre dans les vers que nous allons aborder :
« Amtihan yezid chaffia el inaya
Wa khasla hia kmal wesf lahrrayer
Chouffi el hawali manin yakaadou messadjia
Yablagh fiha koul cheikh madkour daim
Fazat fouk djamia man yakoulou hanaya
Labsat tadj el achk wa trayassat ala al arwarem
Anti mafrougha man dhahab ya el ghalia
Hora fi donia metnasla men bni adem
Men rdhak rdhih , rdhak djabouh el amma
Ya dhalma wa alik an khali ouled archi itama
khafi men rabi hssab daouti yaakbak
Kader tanbakhsi wa la tassibi msawma
Khan adahr wa rah ya taghia kif taghiatak
Ki menzlelha ghalab sebaâ alm kama
Fi dhal kesarha fna el achek n’idlik
Hata dhaa khlass kelmtou ltama
Kalet lahou temaa djiit tkasar ayamek
Hadha randjia alla l’ka ghir harma
Madha man tmaâ sakhfthou bi halek
Chahidat beina frouou ki djebel min roukhama
Kal laha manich raid ala kialak
Anti memlouka wa ditek ghir adma
Ah ya dhalma alik an khali ouled archi itama. »

Dhalma ou l’apothéose de la passion
C’est un cœur mis à nu dans une psychologie troublante du poète à la recherche d’un remède pour guérir ses souffrances. Est-ce une victoire sur une impossibilité amoureuse ? Peut-être une promesse du sens dans une pièce sublime qu’est la chanson de Dhalma qui est interprétée par deux grands de la musique constantinoise : Hadj Mohammed Fergani et dans un autre style, le chantre de la musique judéo-constantinoise, cheikh Raymond Leyris. 
C’est l’amour respecté de l’héroïne chaste dont les amants s’adorent dans un scrupule d’honneur et d’amour. Pour Benguenoun, son amour à elle lui inspire la vie. « Je n’ai plus d’ambition maintenant, dira le poète puisque tu es promise. Je ne peux marchander car le destin l’a voulu ainsi. La porte de l’impatience est ouverte, peut-être Dieu nous unira à nouveau. »

Dhalma ou l’héroïne rêvée
Il y a tout un fatras symbolique dans un réseau de métaphores comme pour décrire les plaintes amoureuses du poète. Dhalma est-elle une héroïne rêvée au point de vue mélodie ? Dhalma reste un classique du répertoire du malouf constantinois. C’est une force suggestive de l’art musical constantinois. Comme pour Mohammed Ben Sahla ou Ibn Msaïb, le poète Benguenoun a su doser dans ce poème toute la charge psychologique du rêve en un réel fictif.

Dhalma : symphonie citadine aux sept modes
Dhalma ou le sebaït es-sanaï (œuvre aux sept modes) confirme l’intensité de l’instrumentation musicale et de l’harmonie dans la partition exécutée et qui domine dans l’édifice musical maghrébin. Elle se révèle comme étant une véritable pièce très raffinée qui montre la validité intrinsèque dans la graduation modale et qui confirme l’harmonie entre la mélodie et la voix superbe d’un Fergani ou d’un Raymond Leyris dans leur interprétation et que beaucoup d’autres interprètes de la jeune génération, telle la troupe musicale de Mascara qui s’est produite au Festival du malouf de Constantine ayant remporté le 1er Prix de la compétition, lui impriment un sens mélodique faisant le pont entre une poésie populaire de Mascara jouée dans le pur style bédouin et une symphonie citadine de la ville de l’Antique Rocher qui envoûte par son malouf les âmes les plus égarées.
B. H.

(*) Chercheur universitaire-ancien ministre.

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