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Start-up algériennes : ne pas idolâtrer la Silicon Valley

Publié par LSA
le 11.05.2020 , 06h00
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Par Nidam Abdi(*)
A l'exemple du roman L'Étrange Cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde de l'auteur Robert Louis Stevenson, l'univers des start-up a une facette séduisante mais aussi une autre sombre. Le monde de l'entreprise algérienne, qui sort tout juste d'un traumatisme de 20 années d'oligarchie et de passe-droits, ne doit pas à nouveau s'envaser dans un univers digital mondialisé, sans responsabilité sociétale et éthique, vis-à-vis des citoyens et des territoires algériens.
Loin de nous de vouloir caricaturer l'histoire, mais en octobre 1954, le FLN et ses jeunes chefs historiques, sans moyens face à la puissance coloniale, n'était-il pas une forme de start-up qui allait grandir et donner l'indépendance au plus grand pays actuel d'Afrique ? On est endroit de s'interroger. Les jeunes qui portent aujourd'hui les projets pour construire un écosystème algérien de l'industrie numérique s'inscrivent-ils dans cet idéal de la souveraineté nationale du 1er Novembre, ou bien simplement s'essayent-ils de reproduire la simple copie de licornes des pôles des industries de pointe comme la Silicon Valley en Californie, Stokholm-Kista en Suède et Bangalore en Inde ?
L'engagement du président Tebboune et du gouvernement Djerad, depuis le début de l'année, dans la promotion de l'entrepreneuriat de la jeunesse algérienne par le seul secteur des start-up, a des avantages, certes, pour le dynamisme économique d'un pays à forte majorité de jeunes, mais aussi, souvent, provoque des inégalités de distribution de valeurs entre population incluse dans la sphère numérique et celle active dans les secteurs traditionnels du travail. 
La pandémie Covid-19 est venue ces deux derniers mois  mettre en exergue ce tragique déphasage entre ceux qui vivent au cœur de l'économie numérique et ceux qui vivent à sa périphérie.  Le meilleur exemple est celui des États-Unis qui, à la fois, avec les Gafa, domine, à partir de la Silicon Valley, l'économie mondiale virtuelle des start-up et qui en même temps sont confrontés à une précarité sans pareille de ses territoires physiques. Ainsi, la situation de la ville de Pittsburgh, en Pennsylvanie, est parlante. Au même moment où le maire, Bill Petudo, prévient, fin avril, que les 85 millions de dollars des réserves accumulées depuis 2014 du budget municipal ne pourront pas tenir longtemps devant cette pandémie qui paralyse sa ville, les dirigeants de la célèbre start-up Uber de mise en contact d'utilisateurs avec des conducteurs, valorisée à plus de 70 milliards de dollars pour moins de 7 000 salariés, ne bougent aucunement le petit doigt pour Pittsburgh, une des anciennes capitales mondiales de l'acier.
Pourtant, c'est dans cette ville qui a réussi à tourner la page de la crise de l'industrie sidérurgique des années 1980, que Uber est venu, en 2015, installer son centre de R&D sur la voiture autonome. Car ici, et nulle par ailleurs, il ne pouvait trouver meilleur écosystème de recherche en intelligence artificielle et robotique que celui construit, depuis 1979, autour de l'université Carnegie Mellon. Cette absence d'esprit de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) chez la majorité des acteurs mondiaux de l'économie numérique, pourtant réglementée depuis le 1er novembre 2010 par la norme ISO 26000 de l'Organisation internationale de normalisation, devrait attirer la vigilance des dirigeants algériens, afin de protéger le développement des villes du pays, riches de potentialités dans l'économie de la connaissance et de l'innovation.
Imaginons que Pittsburgh puisse être demain Blida, Batna, Sidi Bel Abbès ou Ouargla. Si l'État et les municipalités donnent accès aux savoirs universitaires locaux au premier, et à des infrastructures aux seconds, quelles assurances ont-ils pour que les futures licornes algériennes participent au développement et à la protection des territoires sur lesquels ils bâtiront leurs fortunes. Peut-on s'attendre à ce que demain des start-up participent à Blida à la rénovation du vieux quartier Douirette, à Batna à la protection de la biodiversité autour du Parc national de Belezma, à Sidi Bel Abbès  à la revitalisation de la forêt de Louza et à Ouargla au développement de la recherche sur l'agrobiologie ?
Certes l'histoire des start-up  a bien commencé dans la Silicon Valley, par un beau récit digne des films hollywoodiens. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, Frederick Terman, professeur d'ingénierie électrique à Stanford University, est chagriné de voir chaque année ses étudiants rejoindre la Côte Est pour travailler dans les grandes firmes américaines comme General Electric et IBM. Alors, en 1939, il arrive à convaincre deux de ses jeunes diplômés, William Hewlett et David Packard, de créer leur propre entreprise dans le garage de la maison d'un des deux, tout près du campus de l'université. L'aventure donnera la saga des ordinateurs HP et Frederick Terman deviendra le magicien de l'alchimie entre universités et entreprises en Californie, la région la plus puissante économiquement du monde.
Ainsi, aujourd'hui, il n'y a qu'une dizaine de minutes en voiture entre les sièges de Facebook, Google, Apple et l'université de Stanford. Plus au nord, c'est le même temps qu'il faut pour rejoindre les bureaux de Microsoft, Amazon et l'université Washington de Seattle. 
Mais si depuis l'avènement du numérique dans les années 1990, le modèle de l'entrepreneuriat de l'ouest américain, cher à Frederick Terman, a fasciné jusqu'à être copié aux portes de métropoles à travers les continents (Technopolis Skolkovo près de Moscou en Russie, Paris-Saclay au sud de la capitale française et IT cluster Rhine-Main-Neckar proche de Francfort en Allemagne), des voix commencent à se faire entendre pour expliquer la dangerosité d'une civilisation du tout technologique et du tout profit. Aujourd'hui, à San Francisco, Katy Cook, fondatrice du Centre for Technology Awareness, est la spécialiste de l'étude pathologique de cette dérive. Lors d'un récent échange autour de son livre The Psychology of Silicon Valley, elle nous a confié : «Ce qui désavantage la Silicon Valley est sa tendance à confondre bonheur et plaisir. L'industrie fabrique des produits divertissants, informatifs et pratiques, qui peuvent nous faire plaisir dans l'instant, mais contribuent rarement à notre bonheur sur le long terme. La même chose pourrait être dite de la culture des entreprises technologiques qui ont tendance à valoriser le profit, la croissance et les objectifs extrinsèques par rapport à ceux qui créent réellement une main-d’œuvre heureuse : communauté, équilibre travail-vie personnelle, inclusion et alignement de notre travail et de nos valeurs personnelles.»
L'Algérie ne peut se lancer dans une politique offensive de l'économie de la connaissance sans avoir son propre récit de l'avènement des technologies sur son territoire. Le pays a connu très tôt, comme en France, ses propres réseaux avec le télégraphe de l'ingénieur Jules César Lair vers 1842. Bien plus tard, si l'Algérie indépendante possédait en 1976 une centaine d'ordinateurs, la plaçant aux premiers rangs du continent africain en matière d'équipement technologique, il s'agissait, pour les dirigeants de cette période, d'engager le pays vers un développement moderne où les activités dans l'informatique sont vues comme un nouveau secteur économique à fort potentiel d'avenir. A ce titre, le professeur de droit des technologies, Jean Frayssinet, écrivait à l'époque : «... La tentative algérienne tend à démontrer d'une part que le modèle dominant d'informatisation emprunté à l'Occident n'est pas forcément le seul ni le meilleur, et d'autre part,qu'un pays en voie de développement est capable de rivaliser avec les pays développés en mettant l'accent non pas sur l'outil technique mais sur la manière d'utiliser la technique...» 
Si dans les années 1970, des experts internationaux ont salué la pertinente politique algérienne en termes d'industrie informatique, alors même que l'Allemagne, la France et l'Angleterre commençaient à perdre pied dans ce domaine au profit des Asiatiques pour le hardware et les États-Unis concernant le software, il serait inconcevable aujourd'hui que l'Algérie ne retrouve pas la vision de ses politiques d'il y a 50 ans et propose une autre voie pour bâtir une industrie du numérique inclusive que la simple reproduction du modèle de start-up version Silicon Valley. Pour cela, il ne suffit pas de créer des incubateurs à travers le pays, charriant des projets de           start-up à l'offre uniquement de services urbains, pâles copies de ce qui existe à San Francisco, New York, Londres ou Paris, mais aussi de répondre à des besoins vitaux pour les collectivités locales et les professionnels des territoires, agriculteurs comme industriels. Il suffit d'une activité de veille numérique et d'observation afin de trouver des exemples de bonnes pratiques qui peuvent convenir aux collectivités territoriales algériennes.
Il y a cet étudiant de Minnesota University aux État-Unis, Jack Kilian,  qui a construit un robot pour identifier et lutter contre les oiseaux à risque afin de protéger la production de volaille. Ainsi, les éleveurs de dindes du Minnesota peuvent bénéficier d'un nouveau type de main-d'œuvre.
Le récent diplômé du Collège des sciences et de l'ingénierie a conçu Poultry Patrol, un appareil autonome pour faire gagner du temps et économiser l'activité physique aux agriculteurs dans leurs poulaillers. En plus d'effectuer des tâches telles que retourner la litière, détecter les maladies et lire les capteurs de température, le robot à quatre roues peut mesurer l'humidité et la température et prendre des vidéos à l'intérieur de l'étable afin que les éleveurs puissent surveiller les dindes à distance.
Toujours aux État-Unis, la ville de South Bend (Indiana) possède ce qu'on appelle un système d'égouts combinés. C'est là que les eaux usées, les déchets industriels et les eaux pluviales sont collectés et envoyés vers une usine de traitement. En 2004, des chercheurs de l'Université de Notre-Dame (qui depuis ont créé une start-up au nom d'EmNet) ont utilisé South Bend comme test pour certaines nouvelles technologies. Ils ont placé des capteurs dans le réseau d'égouts de la ville qui peuvent alerter les services municipaux quand une canalisation d'égout est sur le point d'atteindre sa capacité et envoyer une partie de ces eaux usées vers d'autres canalisations moins sollicitées.
Ailleurs, à Nashville, dans l'État du Tennessee, en collaboration avec l'Initiative for Smart Cities Operation and Research, un laboratoire de l'université privée Vanderbilt, les pompiers de la ville et l'agence informatique de la municipalité ont créé un outil qui utilise la modélisation prédictive pour prévoir les temps de réponse aux urgences d'intervention. Le défi, grâce aux données : pouvoir réduire les délais et offrir une meilleure qualité d'intervention d'urgence à Nashville et dans sa région.
Ainsi, on le voit avec ces trois exemples américains. Au-delà du modèle de la Silicon Valley qui domine l'économie numérique mondiale avec les Gafam, dans d'autres régions des États-Unis, de nombreuses collectivités locales ont créé des écosystèmes qui permettent des relations fluides et des projets innovants entre municipalités, pôles universitaires et secteurs professionnels. Il y a 20 ans, en Allemagne, dans son bureau de l'Institut Fraunhofer, à Erlangen, en Bavière, Karlheinz Brandenburg, l'inventeur du MP3 (fameux format de compression du son) nous raconte sa frustration de n'avoir eu aucun soutien, durant les années 1990, de sa région, avant de voir sa création adoptée Outre-Atlantique pour devenir la première célèbre start-up de musique MP3.com.
Aujourd'hui, des collectivités territoriales et universités de par le monde ont pris conscience des potentialités qui peuvent s'affirmer en solutions «at home». Il serait alors judicieux qu'en Algérie on réfléchisse aussi à une politique du développement numérique, où chaque wilaya, municipalité et professionnels travaillent, la main dans main, avec ceux qui détiennent localement les ressources de l'économie de la connaissance.
N. A.

(*) Éditeur de la veille stratégique Territorial Challenges, spécialisée en transition numérique et énergétique des territoires.

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