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Entretien

Djallil Lounnas, expert en relations Internationales et sécurité régionale, au soir d’algérie : «La détérioration de la situation en Libye peut déstabiliser l’Algérie»

Publié par Karim Aimeur
le 02.01.2020 , 11h00
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Entretien réalisé par Karim Aimeur
Djallil Lounnas est professeur des relations internationales et spécialiste de la sécurité régionale, notamment dans la région du Sahel sur laquelle il a effectué beaucoup de travaux et de recherches. Il est l'auteur de nombreux articles scientifiques sur la sécurité en Afrique du Nord et au Sahel.
Il est l’auteur d'un ouvrage récent intitulé « Djihad en Afrique du Nord-Sahel: d'AQMI à Daesh » paru aux éditons Fondation pour la recherche stratégique/L'Harmattan.
Dans cet entretien accordé au Soir d’Algérie, Djallil Lounnas évoque la situation explosive en Libye, avec les annonces persistantes de l’envoi de soldats turcs dans le pays pour appuyer le Gouvernement d’union nationale contre les forces du maréchal Haftar. Il parle également des conséquences de cette situation sur les pays de la région, surtout l’Algérie. Il soutient qu’Alger est très inquiète de cette détérioration à ses frontières qui pourrait gravement déstabiliser l’Algérie ainsi que la Tunisie. Selon lui, la décision de réunir le Haut Conseil de sécurité en Algérie est directement liée à l’évolution dramatique de la situation en Libye.
Concernant la décision de l’Algérie de redynamiser son rôle au plan international, particulièrement en ce qui concerne les deux dossiers de la Libye et du Mali, et de manière générale dans le Sahel, la région saharienne et l'Afrique, ce spécialiste des relations internationales explique que cette décision reflète d’abord l’affirmation des nouvelles autorités en Algérie que le pays est de retour et que, désormais, l’Algérie va faire entendre sa voix et ce, après des années où le pays était absent sur la scène internationale en raison de l’absence du Président.

Le Soir d’Algérie : La situation sécuritaire en Libye s'est dégradée de manière dangereuse ces derniers temps avec des risques d’escalade, de nouvelles interventions militaires étrangères et tout ce que cela implique pour la sécurité de toute la région. A quoi est due cette dégradation et quelles sont les raisons de cette nouvelle situation ?
Djalil Lounnas : Depuis le printemps 2019, les troupes de Khalifa Haftar ont lancé un assaut sur Tripoli, c’est-à-dire la capitale du GNA (le Gouvernement d’union nationale reconnu par l’ONU), et dernière place forte de celui-ci. Or, si le début de l’offensive a été laborieux, ces dernières semaines les troupes de Haftar ont enregistré des avancées considérables et donc la chute de Tripoli est désormais possible. L’appui de Moscou avec l’arrivée de la société Wagner, en plus des appuis traditionnels de Haftar (Egypte, France, EAU, Arabie Saoudite notamment) ont été décisifs. Dans ce contexte, les appuis du GNA (Turquie, Qatar) ont décidé de réagir et notamment la Turquie qui va envoyer des troupes à Tripoli, et des appels ont été faits envers Alger et Tunis pour appuyer Tripoli. On parle également de la présence de rebelles syriens pro-Turcs de l’Armée nationale syrienne (à ne pas confondre avec l’armée gouvernementale syrienne), qui combat avec les troupes du GNA. Rappelons ici également la présence des troupes spéciales françaises, les forces égyptiennes qui appuient Haftar, ainsi que des troupes soudanaises ainsi qu’un appui jordanien. Donc les choses ont évolué de manière dangereuse avec l’arrivée massive de troupes étrangères en Libye, chacune appuyant une faction. Une évolution dangereuse source de conflits à venir.

Comment interpréter et analyser la décision de la Turquie d’envoyer ses soldats dans le pays ?
La décision d’Ankara d’appuyer le GNA par l’envoi de troupes est, d’un certain point de vue, une continuité de son soutien politique au GNA. La Turquie a fourni du matériel militaire et des drones au GNA et a condamné Haftar. En juin 2019 déjà, Haftar avait ordonné l’arrestation de tous les Turcs en Libye et capturé 6 marins turcs, libérés ensuite après des menaces d’Ankara. Ceci étant dit, il y a une différence entre appuyer et envoyer des troupes, et de ce point de vue, c’est un changement important de la politique turque. En effet, les troupes turques se projettent normalement en Iraq et plus récemment en Syrie, donc à ses frontières immédiates comme le font les puissances régionales. Là, les forces turques se projettent loin de leurs bases, comme le font des puissances majeures et non des puissances régionales. Il s’agit d’un message important et d’une démonstration de force. Reste à voir si celle-ci sera réussie. Au-delà, il faut s’interroger sur les intérêts turcs en Libye. Il y en a plusieurs. Tout d’abord, les connexions avec les Frères musulmans avec lesquels l’AKP entretient des liens très forts, notamment l’ancien Fajr Libya, et qui sont une composante importante du GNA. Mais il y  a aussi des intérêts économiques, à savoir des milliards de contrats que la Turquie espère avoir avec le GNA et, plus globalement, étendre son influence au-delà de ses frontières et contrer celle de l’Egypte/Arabie/EAU comme on a pu le voir en 2017, lorsque Ankara avait envoyé des troupes au Qatar.

La situation en Libye et la décision de la Turquie ne manqueront certainement pas d’avoir des implications et des conséquences sur toute la région. Quelles seraient ces implications, selon vous ?
Les conséquences peuvent être lourdes. L’Egypte est directement concernée puisqu’elle a fourni un appui massif et décisif à Haftar ainsi que la France. Sans l’appui du Caire et Paris, Haftar n’aurait jamais pu parvenir à ses fins et devenir l’acteur qu’il est aujourd’hui. Par conséquent, l’Egypte ne peut rester indifférente après avoir tant investi sur lui et, par conséquent, si Haftar ne peut faire face, l’Egypte pourrait être contrainte d’intervenir directement avec un risque d’affrontements entre Turcs et Egyptiens. Deuxième conséquence sur le Sahel : Haftar avait lancé une opération dans le Sud libyen fin 2018 pour en prendre le contrôle, mais également pour protéger le nord du Sahel où évoluent les troupes de l’opération Barkhane contre les groupes terroristes, ce qui avait d’ailleurs fait valoir à Haftar des points positifs à Paris. Or, les combats dans le Nord mobilisent l’ensemble des ressources des acteurs libyens, Haftar ou le GNA, et donc laisse la voie libre aux groupes terroristes dans le Sud. Troisième acteur et non des moindres : l’Algérie est très inquiète de cette détérioration à ses frontières qui pourrait gravement la déstabiliser ainsi que la Tunisie. On l’a déjà vu en 2011 après la chute de Khadafi. La présence de troupes étrangères avec une possibilité de confrontation entre elles est extrêmement dangereuse pour la sécurité nationale algérienne. Alger ne veut pas également d’une Libye contrôlée par l’Egypte ou sous influence égyptienne, ce qui serait le cas si Haftar l’emportait. Finalement, la majorité des groupes terroristes se trouvent à l’ouest de la Libye et vers le Sud-Ouest. Sous pression, ces derniers pourraient évoluer plus vers les frontières algériennes. Pour Alger, la situation est extrêmement grave.

Les enjeux sont donc très importants pour l’Algérie dont le chef de l’Etat vient de réunir son Haut Conseil de sécurité. Pensez-vous que cette réunion est imposée par la nouvelle situation et la décision de la Turquie, surtout qu'il a été décidé de renforcer la sécurité aux frontières entre les deux pays ?
La décision de réunir le Haut Conseil de sécurité en Algérie est directement liée à l’évolution dramatique de la situation en Libye. Il faut se rappeler que le ministre de l’Intérieur libyen a annoncé que si Tripoli tombe, le tour viendra ensuite de la Tunisie et de l’Algérie. Et que le Président turc, Tayyip Erdogan, a appelé à la formation d’une coalition entre la Turquie, l’Algérie et la Tunisie. Il est peu probable que l’Algérie réponde favorablement à cette sollicitation. Traditionnellement, l’ANP n’intervient pas à l’étranger, en dehors des frontières et également l’Algérie n’a jamais fait partie d’aucune alliance ou coalition militaire. Il est donc peu probable qu’elle le fasse présentement dans le cas libyen. Pour autant, et c’est la décision du Haut Conseil de sécurité national, il s’agit de renforcer le dispositif militaire en place, qui est déjà impressionnant, pour contrer toute menace pouvant venir de la Libye. En effet, depuis 2011, plusieurs dizaines de milliers d’hommes de l’ANP sont déployés aux frontières pour les sécuriser et empêcher toute contagion du conflit libyen. Le renforcement de ces troupes montre la gravité de la situation.

L’Algérie a annoncé la redynamisation de son rôle au plan international, particulièrement en ce qui concerne les deux dossiers de la Libye et du Mali, et de manière générale dans le Sahel, la région saharienne et l'Afrique. Cela signifie quoi à votre avis ?
Depuis plusieurs années, l’Algérie était absente des grands forums internationaux et plus encore, de son environnement stratégique immédiat (Sahel/Libye) où la situation sécuritaire se détériorait, du fait de sa situation intérieure. Aucune initiative majeure n’a été prise dans ces deux zones pourtant hautement stratégiques et où Alger se projette habituellement. Cette décision du Haut Conseil de sécurité reflète d’abord l’affirmation des nouvelles autorités en Algérie que celle-ci est de retour et que désormais, l’Algérie va faire entendre sa voix. Il s’agit également de répondre de manière forte à une urgence et de défendre activement les intérêts de l’Algérie en étant de nouveau un acteur actif et non plus passif, subissant les évolutions plutôt qu’agissant. Il s’agit donc de signaler le retour de l’Algérie sur la scène internationale à commencer par la Libye-Sahel.
K. A.

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