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Ici mieux que là-bas

L’islamisme, stade suprême du nationalisme ?

Publié par Arezki Metref
le 14.03.2021 , 11h00
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Faut-il donc s’en étonner ? Le nouveau cours  du Hirak est, nous dit-on, en se basant sur des observations empiriques et sans doute sur des supputations policières, dominé par les néo-islamistes de Rachad. Ça demanderait à être évalué plus scientifiquement, mais prenons-le pour une hypothèse sérieuse.
L’activisme fébrile des sectateurs de Rachad, leur tactique consistant à occuper le terrain même quand ils ne sont pas nombreux, leur pouvoir de nuisance à perturber l’expression démocratique tout en s’en réclamant perfidement, et leur omniprésence sur les réseaux sociaux, tout cela concourt à leur faire atteindre l’un de leurs objectifs, donner l’impression d’occuper le Hirak, voire de l’incarner.
Cette constatation est diversement interprétée. Certains en déduisent qu’il faut jeter le Hirak avec l’eau de Rachad, la présence du parti néo-islamiste lifté corrompant le mouvement en enterrant ses motivations démocratiques et même nationales. Le corollaire déboule illico : il faut soutenir le pouvoir contre le Hirak.
D’autres, dans une logique de consensualisme angélique, croyant être en présence d’une des versions du khawa-khawa, se résignent au compromis au motif que l’islamisme est une réalité de la société algérienne et qu’on ne peut rien faire sans lui. En conséquence, autant le contraindre en l’incluant dans un processus démocratique.
D’une certaine manière, c’est l’exhumation de l’accord de Sant’Egidio de 1994 qui, sous prétexte de la participation des islamistes à la sortie de crise, consistait en réalité à leur abdiquer le pouvoir et le contrôle de la société.
D’autres encore, amoindrissant de fait l’épreuve pour l’Algérie d’une domination islamiste qui atteindrait très vite, comme ce fut le cas en Iran, la phase sanglante totalitaire,  suggèrent d’essayer un contrat démocratique dont ils respecteraient les règles. Ça rappelle la position de Clemenceau par rapport à l’extrême droite de l’époque en France, illustrée par cette cynique formule : « Mieux vaut qu’ils soient dedans et qu’ils pissent dehors plutôt que l’inverse. »
Le problème est, comme on l’a vu par exemple au cours de la révolution iranienne de la fin des années 1970, qu’être dedans ne les empêche pas de faire dedans.
Et, il y a cette autre position qui est de la responsabilité du pouvoir qui s’est imposé, écouter le Hirak, accepter de trouver avec ses aspirations et ses revendications des mécanismes politiques pour aller vers une transition pacifique, associer le peuple à la défense de la patrie contre la menace étrangère, et non pas lui faire peur avec cette menace. De ce point de vue, l’exemple cubain pourrait être médité. Pour faire face au danger impérialiste incarné  par les États-Unis depuis 1959 et la prise de pouvoir des guérilleros, Fidel Castro n’a pas brandi les agressions impérialistes réelles et concrètes comme un épouvantail dans le but d’effrayer son peuple, mais comme un moment de mobilisation patriotique construit avec l’adhésion des Cubains.
L’exemple de la révolution iranienne, en revanche, nous a appris que les manifestations populaires comme le Hirak qui se prolongent dans la durée, courent le risque de tomber dans l’escarcelle des islamistes. Surtout quand ces derniers sont encouragés, ce qui est le cas en Algérie.
On a la sombre impression que le nouveau pouvoir dédaigne les propositions démocratiques et républicaines du Hirak en matière de transition pour mieux le pousser à une radicalisation qui, en perdurant, glisse immanquablement entre les mains de Rachad.
Petite révision iranienne qui nous montre que les islamistes dominent in fine le mouvement de protestation initié à l’origine par des forces progressistes et démocratiques. Dans les années 1960-1970, l’industrialisation de l’Iran a développé une puissante classe ouvrière bientôt en butte à la dictature du Shah.
Les communistes, en particulier, seront traqués avec la bénédiction des démocraties occidentales dont la France qui ne tarderont pas à lâcher le Shah devant la menace de  révolution.
À partir d’octobre 1977, les manifestations de masse avec une forte mobilisation de la jeunesse et des classes moyennes s’intensifient.
Dès octobre 1978, la classe ouvrière rejoint le mouvement. Ce sont les ouvriers du secteur pétrolier qui, en paralysant le cœur de l’économie iranienne, accélèrent la chute du Shah.
Les travailleurs prennent le contrôle des usines, les paysans, des terres. Les femmes exigent l’égalité des droits. Les étudiants s’emparent des rouages du système éducatif. L’armée se délite et les soldats du rang refusent de réprimer le mouvement.
Jusque-là les organisations islamistes tinrent un rôle mineur dans les protestations.
À partir de la fuite du Shah, en  janvier 1979, des millions de jeunes et de travailleurs s’emparent de la rue et défilent régulièrement à Téhéran et autres villes du pays.
Les organisations de gauche voient alors en l’Ayatollah Khomeiny et sa démagogie antimonarchiste, un allié dans la lutte contre le Shah. Avis à ceux qui croient naïvement qu’un rapprochement avec les islamistes se ferait dans la démocratie !
Le 11 février 1979, Khomeiny prend le pouvoir et en 1983, les acquis de la révolution sont liquidés. Les alliés de gauche finissent au bout d’une corde. Petit rappel utile : « Entre 81 et 83, il y a 50 fois plus de militants de gauche exécutés qu’en 30 ans de dictature du Shah » (site Révolution).
Voilà ce qu’on peut retenir d’une appréciation de l’alliance des démocrates et progressistes iraniens, illusionnés par le caractère anti-impérialiste de l’islamisme comme les nôtres peuvent être trompés par les faux airs démocratiques que se donne Rachad tant qu’on dénonce le pouvoir, mais qui disparaissent dès qu’on aborde les questions d’égalité homme-femme et des libertés démocratiques.
Depuis toujours, le nationalisme algérien, dans toutes ses étapes et natures, de sa version libératrice du début à sa reconversion mafieuse d’aujourd’hui, a voulu se situer apparemment à équidistance entre la démocratie et l’islamisme. Mais l’équilibre était vicieux. Dans la Constitution doctrinale du nationalisme algérien, on a toujours eu un rapport ambigu à l’usage politique de l’islam, considéré comme un levier constitutif de la Nation, préféré à la notion de démocratie. Au début des années 1950, La colline oubliée, le premier roman de Mouloud Mammeri, est fustigé par les intellectuels nationalistes dont le plus important d’entre eux, Mustapha Lacheraf, pour berbérisme. À la même période, un autre livre, situé à l’autre bout du spectre, Vocation de l’islam de Malek Bennabi, l’un des pères putatifs de l’islamisme élitaire algérien, attirait la critique des nationalistes. Mais l’étude critique des textes montre que ces derniers faisaient preuve de plus d’indulgence à l’égard de Bennabi. Entre l’un et l’autre, le choix est vite fait : c’est l’islamisme !
C’est cette option qui dominera, même sous Boumediène où le système éducatif a été confié à des oulémistes. Ce qui, au fil des années, a contribué à fabriquer un Algérien nouveau coupé de la rationalité et prédisposé au fatalisme religieux et, ce faisant, politique qui a donné le FIS dans les années 1990 et ses avatars divers et variés aujourd’hui.
La légalisation du FIS, elle-même, à l’encontre de la loi sur les formations politiques qui récusait l’agrément aux formations se revendiquant de la religion fait partie de cette teinture islamiste ineffaçable.
On savait que Chadli était prêt à s’accommoder de l’islamisme. Bouteflika est allé plus loin avec la loi sur « La réconciliation nationale » et l’intégration de ministres islamistes dont les partis ont été constamment promus. 20 ans de bouteflikisme a achevé de mettre l’Algérie en coupe réglée islamiste, notamment par la diabolisation, la marginalisation, la corruption des partis démocrates.
Arrive Abdelmadjid Tebboune dans la tourmente du Hirak. L’une des premières choses qu’on observe, c’est la suppression dans la Constitution de la « Nouvelle Algérie » de la garantie constitutionnelle de la liberté de conscience qui a toujours figuré dans la loi fondamentale de l’Algérie indépendante. Il n’est pas sûr que les islamistes au pouvoir soient allés aussi vite dans la destruction de cette digue qui empêche leur mainmise totale sur les consciences. Comment peut-on d’un côté supprimer un tel article qui fortifie l’islamisme et de l’autre côté passer son temps à taper sur le Hirak sous prétexte qu’il est gangréné par Rachad et les débris du FIS ? Incohérent.
Nous nous trouvons dans ce moment où, pour survivre, le nationalisme jette aux orties sa vieille équidistance et se laisse phagocyter par l’islamisme tout en criant au loup islamiste.
A. M.

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