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Ici mieux que là-bas

MAMMERI, DJAOUT ET LA MAIN DE L’ÉTRANGER

Publié par Arezki Metref
le 28.02.2021 , 11h00
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Epuisés ? Oui, par les polémiques. Surtout lorsqu’elles prennent l’allure de discussions byzantines. Pour ma part, je rends les armes. Je veux éluder le ridicule de me trouver dans le mauvais camp, celui des types qui commentent sans bouger, pas même les sourcils. Car il y a deux camps, au moins, celui des gus qui mouillent le maillot en encourant le danger de se retrouver en taule. Je parle des prisonniers d’opinion, ceux qu’on enferme pour leurs idées.
Et tu as le camp des commentateurs. Eux, ils commentent. Ça rapporte en héroïsme maison !
Jadis, dans les bistrots d’Alger et d’ailleurs, truffés de khabardjia, quand on discutait entre potes et qu’on soupçonnait le type de la table d’à coté de tendre un peu trop l’oreille, il y avait toujours parmi nous un ami plus vigilant que les autres qui mettait en garde : « Et si on parlait du Mouloudia d’Alger .» Message subliminal : causons foot, et pas politique, ça vaut mieux pour tout le monde ! Tu parles !
J’ai envie de dire la même chose. Parlons foot ! Et même là, ma foi, je crois qu’on n’y coupera pas. Jamais autant qu’aujourd’hui, le foot n’a été aussi politique. Surtout depuis… la Casa d’El Mouradia. Ce qui a rendu le Hirak efficace, c’est d’avoir réuni les jeunes des stades, promis à la déshérence politique et au mépris, avec des couches plus conscientisées. Plein foot donc ? Le flic de la table d’à côté tend l’oreille encore plus.
Puisque voici la date de la commémoration de l’accident qui a coûté la vie à Mouloud Mammeri, parlons un peu de lui. Oui, ça a à voir avec le non-sujet d’aujourd’hui, avec ces polémiques qui donnent à certains le monopole de la certification patriotique, nationaliste, révolutionnaire, etc. Franchement, la révolution progressiste et tout et tout avec Tebboune, il faut être fortiche pour le déduire ! Ce n’est pas la personne du Président qui est en cause mais le processus politique qui l’a porté au pouvoir, et son projet au milieu d’un rapport de force quasi-illisible.
Dès que tu n’es pas d’accord, dès que tu mets en doute le pouvoir qu’ils soutiennent, ils te traitent d’agent… de l’étranger.
C’est arrivé aux meilleurs, comme Mouloud Mammeri en 1980. 
Tout était parti presque innocemment. Mouloud Mammeri avait publié chez Maspero, un ami de la révolution algérienne, un livre sur la poésie kabyle ancienne. Je ne crois pas que le livre ait été distribué en Algérie où le mot kabyle faisait tirer les kalachnikovs. D’une certaine manière, ça continue. Le fait est que des étudiants et des enseignants du Cuto (Centre Universitaire de Tizi-Ouzou) invitent Mouloud Mammeri pour qu’il cause du sujet de son livre. On connaît la suite. La conférence est interdite. Sans qu’il s’en mêle, les professeurs et les étudiants organisateurs de la conférence protestent par une marche dans Tizi. Puis, c’est le Printemps berbère.
Il était inévitable que Mouloud Mammeri, selon la rhétorique musclée de l’époque, qui a survécu sous d’autres formes, ait été traité d’agent du SDECE. Des journalistes missionnés écrivent des infamies sur lui. Certains sont allés jusqu’à le déchoir de sa qualité de militant pour l’indépendance de l’Algérie. Heureusement que ces abominations ont été démenties par des grands comme M’hamed Yazid.
Quarante ans après, on sait que Mammeri était plus patriote que ses inquisiteurs, et qu’en outre, il tenait aux racines berbères plurimillénaires de son pays. Ça s’appelle avoir une vision d’avance sur les borgnes.
On se trouve aujourd’hui dans les mêmes problématiques. La criminalisation des opinions adverses est un héritage du parti unique bien conservé dans les esprits. Je me souviens que ce qui irritait Tahar Ouettar à l’égard de Tahar Djaout, c’était que ce dernier ait du talent et aussi, et surtout, qu’il répondait aux attaques. Quand Ouettar sortait l’arme du patriotisme enrobé de baâtho-islamisme en faisant entendre que quiconque publiait en France et en français était forcément un fils de Fafa, surtout quand il avait de l’aura et que c’était à lui de décider qui aimait son pays ou pas, Tahar Djaout ne se laissait pas insulter.
La suite nous a montré qui était le farfelu de l’histoire. Ouettar profitait de ses positions de pouvoir pour croire que sa parole pesait. Il n’a pas vu que, parce qu’elle reposait sur le dogme du parti unique, elle ne valait pas grand-chose. Il ne supportait pas qu’on retourne contre lui les vilenies qu’il proférait.
Beaucoup d’enfants gâtés des systèmes autoritaires se croient autorisés à criminaliser les opinions qui leur sont opposées.
Mais bon, on a dit, pas de polémiques !
Parlons foot. A la première occasion, le Hirak est revenu plus déterminé que jamais. Il est encore divers, pluraliste, mais le consensus initial persiste sur ce point : le départ du système.
Qu’il soit convoité par des courants politiques, Rachad compris, autant que par le pouvoir, est un secret de Polichinelle. Ce serait une aberration qu’un mouvement de cette envergure laisse indifférents les partis et les groupes d’intérêt. Mais au lieu de dénoncer le Hirak dans son ensemble sous prétexte qu’il est infiltré par Rachad, ne serait-il pas plus judicieux de s’y impliquer et de le ramener dans le sens d’un projet démocratique et républicain ?
Les arguments des opposants au Hirak se cassent les dents les uns après les autres. On a dit que l’Algérie rurale ne s’y reconnaissait pas. Il redémarre de là où il était parti : d’une des plus patriotiques et des plus rurales des régions d’Algérie : Kherrata.
On a dit qu’il est le fait d’une néo-tchitchi d’Alger qui empêche «l’Algérie nouvelle» d’émerger. Et c’est dans tout le pays que le mouvement reprend, brassant toutes les couches de la société.
On a dit qu’il menace la stabilité du pays.
On ne le dit pas assez, ou assez fort, ce sont les luttes à l’intérieur du sérail qui peuvent le faire.
Mais bon, parlons foot !
A. M.

 

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