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Kiosque arabe

Les larmes chaudes des sangs-froids

Publié par Ahmed Halli
le 25.11.2019 , 11h00
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«Il décime le troupeau avec le loup, puis il pleure avec le berger», ce proverbe du terroir qui jaillissait spontanément à la vue de certains pleureurs professionnels, et qui renvoie aux larmes que verse le crocodile au moment où il s'apprête à dévorer sa proie. Ceci avant que les scientifiques ne s'emparent du sujet, et ne découvrent qu'en réalité l'animal qui pleure le plus en mangeant, c'est l'homme, et ce n'est pas seulement une histoire d'oignons. 
Dans l'histoire de l'humanité, et plus particulièrement de cette frange pauvre qui nous intéresse, il y a eu la légende du crocodile du bord du Nil qui sanglotait pour attirer sa victime. Puis l'homme reprit ses droits avec Brutus qui pleura chaudement, selon Shakespeare, son mentor Jules César qu'il venait d'assassiner sous prétexte d'éviter une dictature. Plus tard, Néron a repris la détestable habitude de pleurer sur le sort des gens qu'il venait d'assassiner, ou de faire exécuter, comme sa propre mère, Agrippine, ou le poète Pétrone. En bon mélomane, il mêlait ses larmes aux sons de la harpe, son instrument de torture favori. D'où la comparaison avec le crocodile qui n'a jamais été aussi bien à sa place, et nous rappelle qu'on doit toujours se méfier des pleureurs. Surtout lorsqu'ils donnent libre cours à des torrents de larmes, alors qu'il n'y a pas très longtemps, ils arboraient des dents de carnassiers, prêts à mordre et à s'abreuver de sang.
Plus près de nous, si je puis dire, nous avons le sinistre exemple des frères de Joseph qui pleurèrent à chaudes larmes, en compagnie de leur père, le petit frère qu'ils croyaient avoir tué. Pour entretenir la tradition, les chroniques de l'époque font était d'une aussi peu sincère désolation de la part de quelques Compagnons du Prophète qui pleurèrent l'assassinat de Othmane. Alors qu'ils savaient pertinemment, pour certains, que leurs propres enfants avaient participé au meurtre du troisième calife de l'Islam, et ce, après l'avoir assiégé et affamé dans sa maison. Notre confrère égyptien, Mohamed Mounir, évoque pour sa part le cas de Yazid, fils de Mu'awya, qui combattit Hussein, fils de Ali et petit-fils du Prophète, et le pleura après sa mort. Le journaliste émet encore de sérieux doutes sur la sincérité des larmes versées par Nasser, lors de son discours annonçant sa démission, après la défaite de l'armée égyptienne en juin 1967. Pour étayer son propos, il rappelle que le leader égyptien est revenu sur sa démission après les manifestations populaires, mais un an après, il s'est remis à jeter ses opposants en prison. Quant à Saddam Hussein, le sanguinaire, ajoute-t-il, et qui tuait parfois ses adversaires de ses propres mains, il a aussi pleuré en évoquant les martyrs irakiens, mais c'était des larmes de crocodile. 
On peut mieux comprendre les griefs de Mohamed Mounir en sachant qu'il écrit sur le site de la chaîne qatarie, Al-Jazeera, qui ne déborde pas d'affection pour Nasser et pour Saddam. Pas plus qu'elle n'a d'indulgence pour Mahmoud Abbas, puisque le chroniqueur rappelle que le Président de l'Autorité palestinienne a pleuré aux obsèques du Président israélien, Shimon Pérez. 
Ce qui a provoqué une certaine émotion, surtout en Palestine où l'on s'est souvenu que le 30 septembre 2000, Mohamed Al-Durah, un enfant de 12 ans, avait été tué par l'armée israélienne. Pour notre confrère, Mahmoud Abbas a fait montre de compassion à l'égard des assassins d'un enfant palestinien, et il devrait donc figurer dans la catégorie visée par le proverbe cité plus haut. Dans sa revue des annales lacrymales, le journaliste n'épargne pas non plus les Présidents américains, comme Bill Clinton et Barack Obama, qui tenaient des discours humanistes. Bill Clinton a pleuré en entendant un homme raconter que sa femme était morte d'un cancer de l'estomac parce qu'il n'était pas affilié à un système d'assurance sociale. En réalité, il aurait dû pleurer bien avant sur son échec à mettre en place un système de sécurité sociale, comme il l'avait promis en public et devant sa femme Hillary. Quant à Obama, prix Nobel de la paix par anticipation, durant ses cinq premières années, il a dépassé de 30 milliards de dollars le total réalisé par Bush, en huit ans de mandats.
Visiblement à l'abri de la main vengeresse du Président Sissi, à moins qu'il n'ait été en proie à un accès de témérité, Mohamed Mounir consacre aussi un chapitre à l'actuel raïs égyptien. Il évoque avec une ironie mordante ses discours où quelques larmes ont perlé sur ses joues martiales, mais sans susciter de réaction particulière chez ses concitoyens et sans les émouvoir. 
La vérité, c'est que les mots de Sissi contredisent ses larmes, et qu'il accuse les Égyptiens d'être les responsables de la mauvaise situation du pays et de leurs propres malheurs. «Dieu me garde de comparer les larmes de Sissi à celles des crocodiles, et c'est Dieu qui nous enjoint de ne pas être les artisans de nos propres malheurs. Et je ne tiens pas à l'être, que ce soit avec mes mains, ou avec mes mots, aussi j'incline à penser que les larmes de Sissi sont dues à une inflammation du canal lacrymal», affirme Mohamed Mounir. Soyons aussi courageux, et puisque la chasse aux Bouteflika est toujours ouverte, et qu'on peut y participer sans inscription préalable, et sans carte d'électeur, allons-y hardiment ! Ma question : les larmes de Bouteflika aux obsèques de Boumediène étaient-elles sincères, humaines, ou celles d'un alligator émettant des sanglots pour attirer ses futures victimes, les Algériens ? 
Du saurien et de l'homo sapiens, on sait toutefois qui est le pire, et on ne devrait pas exonérer les hommes politiques de leur veulerie et de leurs turpitudes en les comparant aux reptiliens. Si, peut-être, l'homme politique est un animal au sang chaud, mais il agit, parle, renie et brûle ses icônes d'hier, avec un sang-froid qui sidérerait le plus blasé des reptiliens, dits à sang-froid.
A. H.

 

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