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Kiosque arabe

Les petites lézardes du Ramadhan

Publié par Ahmed Halli
le 20.05.2019 , 11h00
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Nul ne peut contester que le mouvement ou révolution du 22 février a uni l'Algérie du sud au nord et d'est en ouest, autour de deux objectifs communs : se débarrasser du système et de ses hommes et choisir librement leurs dirigeants. Si le système est toujours là, avec ses hommes apparents et en coulisses, le peuple, lui, ne quitte pas la rue, et sa détermination se renforce à chaque coup tordu du pouvoir. Ce dernier tablait-il sur les effets dissuasifs du jeûne rituel que, coup sur coup et deux vendredis de suite, les manifestants ont tenu à lui prouver que ses calculs étaient faux. Tout comme il s'est trompé aussi, apparemment, sur la capacité des manifestants à garder leur calme, en dépit des rigueurs du jeûne, face à certaines provocations policières. Car, des provocations, il y en a eu, et plus particulièrement lors de ce treizième vendredi, marqué également par les désormais traditionnels barrages restreignant les déplacements. Tous ces dispositifs s'ajoutant aux décisions et proclamations d'un chef d'État et d'un gouvernement intérimaires, qui semblent être les seuls à croire à l'infaillible échéance du 4 juillet. Mais, il y a un mais : ce mois de Ramadhan dont on redoutait qu'il ne dissuade les manifestants de braver la faim, la soif, et le soleil, n'a pas fissuré les volontés, mais il y a eu des lézardes, elles sont petites, mais quand même.
Première lézarde : l'Algérien d'aujourd'hui, selon qu'il jeûne par piété ou par respect des traditions, s'en tient à la tolérance zéro pour ce qui est de son comportement vis-à-vis des non-jeûneurs. Le jeune Algérien est prêt à donner de l'eau à une personne âgée qui ne résiste pas à la canicule, mais il brandit les foudres divines contre un autre adulte s'il le voit boire, ou manger. Ces scènes de violences sont devenues un spectacle normal dans un pays où le gouvernement qui s'est érigé en clergé à l'indépendance fait lui-même la chasse aux briseurs de jeûne. Deuxième lézarde, découlant de cette tolérance zéro : l'Algérien est perclus de croyances religieuses, très souvent inculquées par des théologiens qui ont les mêmes sources que les groupes terroristes. Toujours ce système éducatif dont quelques tentatives de timides réformes viennent d'être mises sous le boisseau, en même temps que les intentions d'une ministre qui y croyait. Il ne faut donc pas s'étonner qu'après presque soixante ans d'indépendance, nous n'ayons produit que des imams, des prédicateurs patentés, et des fabricants d'amulettes. Au moment où tous les pays musulmans, y compris l'Arabie Saoudite, remettent en cause les dogmes établis, nous nous accrochons encore aux oripeaux du wahhabisme.
C'est ce moment que choisit un de nos très rares islamologues encore en vie, mais jusqu'à quand, pour exprimer des idées sur le Ramadhan qui ne sont ni nouvelles, ni révolutionnaires. Saïd Djabelkheir, dont le nom devrait être pourvoyeur de chance, a juste osé exprimer une opinion, basée sur sa lecture des textes, sacrés ou non, relatifs au jeûne et à ses obligations. Il savait certainement dans quoi il s'engageait, en allant sur un plateau de télévision, où il était aussi exposé et aussi isolé qu'un condamné dans la fosse aux lions. Pourtant, ce n'est pas la première fois que Saïd Djabelkheir est propulsé au premier plan, puisqu'il a déjà fait part de ses idées concernant d'autres sujets, mais toucher au Ramadhan ! Sachant que des penseurs comme Djabelkheir, des écrivains comme Kamel Daoud, sont désignés comme cibles par des proclamations intégristes, que dire alors des vrais responsables ? Pour être plus précis, est-ce que les excuses présentées par les pousse-au-crime sont acceptables alors que leurs idées et leurs mots d'ordre sont encore opérationnels ? Ce qui nous amène au cas récent du prêcheur saoudien Aïdh Al-Qarni qui vient de se repentir de ses anciennes fatwas, alors que ses émules algériens agissent selon ses idées. On ne peut pas décemment incriminer uniquement le wahhabisme sans convoquer ses messagers.
C'est ce qu'a fait notre consœur, Sahr Aldjaara, du quotidien cairote Al-Misri Alyoum en estimant que Dieu peut sans donner accepter le repentir d'un voleur, mais pas les lois humaines. C'est justement le cas, rappelle-t-elle, du cheikh Aïdh Al-Qarni, qui a plagié le livre de l'écrivaine saoudienne Saloua Al-Odhaidane, « ne désespère pas » et a été condamné pour ce vol. Il a été également poursuivi pour le même méfait par les héritiers d'Abderrahmane Pacha, lorsqu'il a reproduit sans vergogne son livre intitulé Images de la vie des Compagnons. Comment peut-on croire au repentir d'un homme dont la profession principale est de voler les idées des autres ? interroge la journaliste. Sans compter les milliers de victimes et les destructions occasionnées par ses fatwas mortelles dans tous les pays où ses disciples les ont appliquées. Al-Qarni a affirmé qu'il avait répudié par trois fois la politique, mais avant cela, il aurait dû ramener chez eux les milliers de réfugiés dispersés à cause de ses fatwas. Qu'il reconnaisse devant les millions de jeunes qu'il a égarés qu'il a menti à Dieu et à son Prophète, en utilisant la religion pour acquérir fortune et pouvoir. Puis qu'il consacre ses biens acquis sur des cadavres d'êtres humains aux mères privées de leurs enfants, aux veuves, et aux orphelins, frappés par une mort injuste à cause de sa fatwa.
« Agenouille-toi tout seul en demandant pardon à tes dirigeants ! Nous, nous sommes toujours prisonniers de tes fatwas qui ont souillé notre pays et tes excuses sont irrecevables ! », conclut Sahr Al-Djaara. Il ne reste plus qu'à attendre les excuses de tous ceux qui nous ont servi les œuvres supposées du cheikh Aïdh Al-Qarni, l'ont invité à des conférences pour parler de livres qu'il n'a jamais écrits. On attendra longtemps, c'est sûr.
A. H.

 

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