Rubrique
L'APRÈS-VENDREDI

Échec aux «printanistes» !

Publié par Maâmar Farah
le 12.05.2019 , 11h00
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Au moment où la lecture des événements semble échapper à toute logique si ce n'est celle d'un décalage, de plus en plus net, entre le mouvement du 22 février et le pouvoir, la sagesse impose d'élever le projecteur pour éclairer toute la scène et ne point laisser subsister aucune zone d'ombre. Cette sagesse est celle du philosophe. Elle ne saurait être celle de l'homme politique qui croit toujours que son point de vue est le meilleur. Vivant au milieu des crues et des décrues qui ramènent et emportent tant de fausses certitudes, je reviens toujours à cette sagesse populaire qui nous a laissé cet adage valable en tout temps «il ne reste dans l'oued que ses galets». Difficile époque où le moindre avis sur les réseaux sociaux se pare de la Vérité. Quelle prétention! Lui seul est dans le vrai et les autres ne sont pas des adversaires politiques ou des gens ordinaires avec des opinions différentes. Non, ce sont des ennemis, des femmes et des hommes qu'il faut abattre ! Glissement progressif vers une sorte de new fascisme vert assumé et entièrement admis par la cohorte des suiveurs qui sortent déjà leurs «faucilles», à défaut d'épées! Ne sachant même pas que la faucille est un symbole du communisme qu'ils abhorrent, ils menacent tous ceux qui émettent un avis contraire de l'utiliser pour couper des têtes! Dès que l'on émet une critique, un avis qui n’entre pas dans le cadre du cadre débarrassé du portrait mais toujours là, on devient un traître, un ami de la France. Et c'est doublement grave quand on écrit en français! Je rappelais à un ami arabisant un peu excité, que l'appel du 1er Novembre, dont il se revendique comme si c'était sa propriété individuelle, avait été rédigé en français! La langue est un moyen de communiquer et c'est le message exprimé dans cette langue, ou mille autres, qui compte. Mais heureusement que cette bataille d'arrière-garde se déroule dans l'espace virtuel du web et qu'elle semble totalement absente dans les rues où se mélangent les marcheurs de toutes les régions et de toutes les obédiences politiques. C'est ce qui donne du crédit à ceux qui parlent d'une invasion de cyberactivistes cherchant par tous les moyens à diriger leur venin contre les courants modernistes et progressistes. Ils sont très nombreux et très actifs mais dès que l'on sort du virtuel, on s'aperçoit que leurs prêches incendiaires ne rencontrent que peu d'échos. La poursuite du mouvement dans l'unité des rangs et la clarté des objectifs reste le seul chemin du succès. Vendredi et malgré la fatigue du jeûne et la chaleur, ils étaient encore très nombreux à battre le pavé, rappelant leur mot d'ordre principal : chasser tous les symboles de l'ancien pouvoir.Mais comme je le rappelais dans le dernier «après-vendredi», le risque d'une banalisation de ces marches hebdomadaires pointe à l'horizon. Le mouvement a raté le coche dès le départ au moment où le séisme populaire lézardait sérieusement la citadelle, au moment où la manipulation n'avait pas pris racine, au moment où l'unité était réelle, forte; il fallait rapidement passer à la désignation des comités populaires qui auraient formé une direction nationale du Hirak discutant d'égal à égal avec le pouvoir. Le temps travaille en faveur de celui qui tient les rênes et non de celui qui sort une fois par semaine avec une pancarte et des rêves. Sans cadre organique, sans la force de la représentation populaire, la balade hebdomadaire devient une formalité sans effet; elle arrange finalement les décideurs qui font ce qu'ils veulent, ignorant totalement les exigences de la rue après avoir satisfait à quelques demandes, certes importantes, voire capitales dans le processus de débouteflikisation, mais déjà oubliées par la boulimie démocratique de la foule. Le pouvoir peut faire ce qu'il veut. La sortie colorée du vendredi ne le gênera pas dans ses plans. Mais il en est un qui le mènera à sa perte, c'est son entêtement à organiser les élections à la date du 4 juillet. Cette échéance peut changer la nature du mouvement. Nous ne savons pas en quoi, mais paradoxalement, c'est ce vote -s'il est maintenu- qui donnera probablement un nouveau souffle au mouvement en le sortant de la routine des marches et en lui imposant une épreuve et des choix. Le caractère pacifique tant de fois rappelé et élevé au rang de principe immuable ne sera probablement pas remis en cause. Mais l'intelligence populaire trouvera des formes de contestation et d'organisation nouvelles qui seront à la hauteur des défis. Et c'est le pouvoir qui lance le plus risqué des défis, en l'occurrence un vote dans les conditions actuelles.

Comment traiter tous ces développements sans parler du rôle central et controversé de l'armée? D'abord, ne donnons pas trop d'importance aux extrémistes des deux camps, à ceux qui font de la critique acerbe de l'ANP leur f'tour du Ramadhan, comme à ceux qui la glorifient outre mesure comme ils l'ont fait avec Bouteflika et tous les pouvoirs. Je crois qu'il serait plus juste de mesurer ses propos dans les deux cas en tenant compte de la réalité du terrain et non de ses propres vœux. Élevons encore le projecteur. L'armée s'est professionnalisée depuis quelque temps déjà et, à ce titre, elle s'est assignée comme tâche essentielle d'accomplir sa mission constitutionnelle. Personnellement, je regrette avec une profonde nostalgie l'époque où l'armée défendait le socialisme et où l'éditorialiste d'El Djeïch pourfendait la réaction et l'impérialisme, mais bon, cette époque est révolue... L'armée ne s'occupe plus de politique. Mais la voilà impliquée malgré elle dans un processus qui, fondamentalement, a pris quelques libertés avec la Constitution dès le moment où Gaïd Salah a déclaré publiquement son soutien aux manifestants. Ce fut un tournant historique dont on ne mesure pas encore l'importance capitale pour la suite des événements. Mais l'Histoire l'a déjà retenu. Car, à ce moment-là, personne ne pouvait prévoir la fin rapide de Bouteflika et le chef d'état-major prenait un risque majeur en se rangeant du côté du peuple. Certains me diront qu'il avait sauvé sa peau. Justement, s'il n'avait pas agi vite, ce n'est pas sa peau seulement qui était en jeu mais la solution de rechange aurait été l'état d'exception, une féroce répression et un bain de sang qui n'aurait soulevé aucune réprobation chez les maîtres extérieurs de notre économie vendue par la «bande».
A ce moment-là, ce n'est pas seulement le clan présidentiel qui perdait la partie; les «printanistes» et leurs amis étrangers venaient de réaliser que l'Algérie est un dur morceau. Ce qui était prévu est que l'armée se range du côté de la «légalité», autrement dit qu'elle intervienne pour mater le mouvement du 22 février. Les discours et les plans étaient prêts : il n'y a qu'à suivre des cyberactivistes érigés en objecteurs de conscience et des chaînes inféodées à certains courants pour comprendre que Gaïd Salah a surpris tout ce beau monde.
L'armée qui se range au côté du peuple, ce n'était pas prévu du tout. S'ensuit une période où le pouvoir réel fait la chasse à quelques oligarques qui méritent ce qui leur arrive hormis le cas de M. Rebrab, investisseur reconnu et victime, déjà, de cabales bouteflikiennes. Les dépassements qui lui sont reprochés par les douanes ne justifient pas le traitement qui lui est imposé.
Revenons à l'armée. Elle a progressé sur un sentier très étroit, slalomant pratiquement entre les dangers de toutes sortes. Elle devait, à chaque fois, rappeler qu'elle n'interférait pas dans la vie politique, qu'elle ne menait aucun coup d'État. Son entêtement à organiser le vote à la date du 4 juillet fait partie de ces engagements répétés à respecter la Constitution. Au fond, peut-être que les choses auraient changé si le Hirak s'était doté d'une direction crédible! Nous n'en serions pas à attendre que l'armée fasse le boulot à notre place et à lui reprocher son manque d'enthousiasme pour nos solutions.
Ceci étant, le peuple est d'un autre avis. Et cet avis n'est pas celui d'une poignée d'opportunistes et de vendus, comme le laisse entendre la revue El Djeïch. La revendication de chasser les restes de la «bande» et de ne pas aller aux élections est la suite logique des premières demandes de la rue, laquelle ne se satisfait pas d'un simple replâtrage du système mais veut aller à la liberté, la justice et l'égalité. Nous comprenons les motivations de l'ANP quant au désir de ne pas apparaître comme une force putschiste mais nous ne comprenons pas ces attaques gratuites contre de larges pans du camp patriotique.
Comme nous sommes des boycotteurs nés, nous avons toujours appelé à boycotter les farces électorales de Bouteflika et, à ce titre, nous fûmes souvent traînés dans la boue par les tenants du système. Zoukh nous traitait de «h'raymia» (bandits) alors que, pour une certaine Zahia Benarous, nous étions des «traîtres». En fin de compte, qui a eu raison et qui a eu tort ? Que nous soyons encore dans la case des «traîtres» pour avoir dit nos vérités qui sont celles du peuple, n'a aucune importance si ce n'est de nous pousser à croire que nous aurons, encore, raison!
farahmadaure@gmail.com

P. S. : un mot sur le sort réservé à une dame dont l'image est intimement liée au combat pour la liberté et les droits des travailleurs, une voix qui ne s'est jamais arrêtée d'exprimer les peines et les espoirs des démunis et des exclus, fustigeant en tout lieu et en toute circonstance cette oligarchie dont l'opinion découvre aujourd'hui les crimes contre le peuple algérien. Respectant totalement la justice militaire, il ne s'agit pas pour nous d'interférer dans les dossiers à l'étude actuellement par les magistrats de Blida, mais nous aurions souhaité une information plus détaillée à même d'éclairer l'opinion sur cette affaire. Quel que soit le développement de la situation, nous ne pouvons que manifester notre solidarité avec Louisa Hanoune, en espérant la clémence et de meilleures conditions de détention pour elle, eu égard à ses maladies et aux particularités du mois sacré.

 

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