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L'APRÈS-VENDREDI

Pas de Grande-Poste ? Vive la place des Martyrs !

Publié par Maâmar Farah
le 26.05.2019 , 11h00
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On ne comprend pas, jusqu'à cet instant, les raisons qui ont poussé les responsables de la police à déployer cet impressionnant dispositif dans une ville pourtant vide, ce dernier vendredi au matin. Le spectacle de ces troupes devant leurs camions en surnombre, au moment où la majorité des Algériens  dormaient encore, est hallucinant ! Alors que le monde entier est émerveillé par le pacifisme exemplaire des marches, phénomène unique dans l'histoire des contestations populaires d'envergure, cette sortie des autorités concernées est un ratage monumental d'autant plus que des emblèmes, des banderoles et des pancartes ont été saisis sur les premiers manifestants arrivés dans la matinée. On a également signalé des arrestations inexpliquées qui ont touché les présents. Pourquoi cette volte-face? Voulait-on provoquer la colère des marcheurs et les amener à abandonner leur pacifisme pour justifier ensuite leur large répression et se donner les raisons d'interdire ces sorties hebdomadaires ? Par ailleurs, la fermeture du tunnel des Facultés et des escaliers de la Grande-Poste, ainsi que les barrages filtrants sur l'autoroute Est-Ouest et certaines routes nationales comme celles qui viennent de Kabylie et de l'Ouest, et qui pénalisent lourdement des familles prêtes à exploser devant les arrêts forcés sous le soleil en plein Ramadhan, tout cela n'est pas fortuit; il relève d'un plan visant à affaiblir les marches.
Mais si les policiers connaissent leurs sœurs et frères dont ils sont si proches dans la vie quotidienne, il est probable que les responsables ayant décidé un tel stratagème ne connaissent pas bien Sa Majesté le peuple ! Dans un geste de dépit, et pour prouver que la répression du matin n'a aucun effet sur sa détermination, le peuple souverain est sorti en masse dans les rues de la capitale, plus nombreux que d'habitude ! C'est la réponse d'un mouvement populaire puissant, décidé et ne reculant devant rien pour réaliser ses objectifs. S'ils voulaient gonfler le mouvement dans la capitale, les responsables d'un tel plan n'auraient pas fait mieux! L'espace réduit laissé aux manifestants côté Grande-Poste, rues Khatabi et Didouche, n'a pas été un handicap, loin de là! Coincer le peuple est une chimère. Sa Majesté a pris d'assaut aussitôt deux espaces mythiques d'Alger : la place des Martyrs et celle du 1er-Mai. 
J'ai calculé, vraiment à l'à-peu-près, le nombre global des marcheurs depuis 14 vendredis, sans compter les sorties des étudiants, des avocats et d'autres catégories socioprofessionnelles, en me basant sur des chiffres minima de 20 millions de manifestants par semaine jusqu'au 15 mars, puis de 10 millions jusqu'au 15 avril et, enfin de 7 millions chaque vendredi, du 15 avril au 24 mai. Évidemment que certains me reprocheront d'avoir suivi une courbe descendante inexistante dans la réalité. Mais c'est une moyenne minima, certainement contestable, que j'utilise à bon escient — car elle ne contredit pas les sondages des officiels et de leurs  médias qui nous disent que le nombre est en baisse —, afin de démontrer que le pacifisme de ces marches n'a pas d'égal dans le monde. On se retrouve avec un total de près de 150 millions de marcheurs depuis le 22 février ! 150 millions de manifestants qui ont défilé dans le froid et la chaleur, contre les vents et sous la pluie, en période normale et durant le Ramadhan et son jeûne éprouvant. 150 millions de jeunes, vieux, enfants, femmes, de toutes les régions et de toutes les catégories sociales, qui n'ont pas cassé un seul feu rouge, ni lancé un pavé contre une vitrine ! Impossible d'imaginer une telle civilité et un esprit de responsabilité aussi fort chez d'autres peuples, même chez les plus développés. De Melbourne à Londres, de Tokyo à San Francisco et de Paris à Leningrad, ça aurait forcément dérapé en trois mois de marche ! 
Hormis les violences du début, en fin de marche, œuvre de voyous envoyés par les restes de la «bande», et qui se sont arrêtées dès la mise hors d'état de nuire des membres influents du clan, rien n'a été signalé si ce n'est les provocations policières inexpliquées de ces derniers week-ends dont les victimes furent aussi des envoyés spéciaux de la presse nationale dont le seul tort est de couvrir cette actualité brûlante !
En attendant d'y voir plus clair, revenons à l'essentiel. Rien, aujourd'hui, n'indique que le vote du 4 juillet va avoir lieu. Toutes les grandes formations politiques de la coalition et de l'opposition, ainsi que les représentants crédibles de la société civile manquent à l'appel des candidats à la candidature. L'instance d'organisation et de surveillance indépendante n'a pas encore vu le jour et la Constitution, faite sur mesure pour le 5ème mandat, est toujours suspendue au-dessus de nos têtes ! Quant au peuple, il ne veut pas de ces élections ! Le pouvoir va-t-il rapidement se rendre compte que ce vote ne va rien résoudre et qu'il sera au contraire un élément de complication plus qu'une solution ? Ou alors a-t-il un plan en tête pour faire passer un candidat imposé qui sera certainement hors partis traditionnels ayant fricoté avec la bande et dont la docilité est déjà acquise? La liste dévoilée reste déroutante mais méfiez-vous de l'eau qui dort. Autre dicton à prendre en considération : un train peut en cacher un autre...

Par ailleurs, et même si leur fébrilité indique que, eux aussi, craignent les dérapages graves et savent que la situation ne peut rester tout le temps maîtrisable, certains partis de l'opposition devraient se maîtriser et ne pas jeter de l'huile sur le feu. Leurs attaques contre l'armée sont d'une violence inouïe et ne participent pas de la recherche d'une solution consensuelle évitant le pire. L'ANP est actuellement la seule force organisée qui a permis la réalisation d'une grande partie des revendications populaires et qui peut faire plus dans un cadre plus apaisé. L'ANP a agi avec force, circonspection et efficacité mais sans intervenir directement. On comprend mieux son insistance à garder le pouvoir actuel, malgré son rejet par les manifestants : cette interface civile est nécessaire pour un bon fonctionnement constitutionnel des institutions supérieures durant cette courte période nous séparant de l'inévitable étape extraconstitutionnelle imposée. Mais personne n'est dupe : ce sont des centaines, voire des milliers de militaires de haut rang, fils du peuple, formés dans les grandes écoles et attachés, eux aussi, à la démocratie et la liberté, qui agissent quotidiennement dans l'urgence afin que l'Algérie ne tombe pas dans le chaos. Leur rôle, mal compris par certains aujourd'hui, sera connu et apprécié à sa juste valeur demain, quand cette période de libération et de révolution récoltera tous ses fruits.
Les dangers sont nombreux. Trop d'intérêts sordides sont en jeu car la bande a multiplié les affaires de ses soutiens au niveau local et plus le temps passe, plus ces derniers prennent peur car l'arrestation de l'ultra-puissant Saïd Bouteflika a fini par leur faire comprendre que nul n'est intouchable aujourd'hui. Ces restes de la bande peuvent se rebiffer et devenir dangereux en versant dans la violence par la mobilisation de «baltaguias» dûment payés. Et puis, et quoi qu'en pensent les éternels détracteurs de la «main étrangère», — il est vrai désabusés par le recours systématique de l'ancien pouvoir à ces justifications foireuses —, l'actualité la plus vive nous montre une carte géographique régionale qui n'est pas faite pour nous rassurer. Même l'armée américaine est à nos frontières est! La guerre inter-libyenne flambe plus bas. Et encore plus bas, on parle de la présence de Daesh au sud de la Libye. Et Daesh, c'est beaucoup de Mossad et de CIA et beaucoup, beaucoup d'argent arabe. Plus au sud encore, le Sahel est en proie à la violence meurtrière des restes d'Al-Qaïda et des groupes terroristes locaux où activent encore beaucoup d'Algériens. La présence des troupes françaises n'a pas mis fin au terrorisme au Mali et Niger alors que le cœur de l'Afrique francophone est à la merci d'assauts répétés et meurtriers de Boco Haram.  A l'ouest, la situation paraît calme mais certaines sources parlent de l'existence de centres d'écoute et de déstabilisation installés par les sionistes, avec l'aide sophistiquée du satellite d'espionnage français, "marocain" pour la forme, disposant d'une précision inouïe. Du reste, les sites web de manipulation et de déstabilisation du Makhzen ont monté d'un cran leurs opérations de fake news. L'objectif est toujours la direction de l'ANP. De France, les écrits d'une presse collée aux basques des services de renseignement et de l'Elysée ciblent la même direction. Gaïd Salah est un militaire algérien parmi d'autres et sa position de chef ne veut pas dire qu'il agit à sa guise. Les traditions de dialogue et de concertation à l'intérieur de cette large direction de l'armée sont ancrées depuis longtemps et tous ces «ennemis intimes» font fausse route s'ils pensent que les attaques outrancières contre le patron de l'ANP peuvent avoir leurs effets nocifs sur la cohésion de l'armée ou réduire la solidarité du peuple avec elle...
Enfin, on ne parle pas toujours de ces émirats du Golfe qui ont là une belle manière de prendre une revanche sur Boumediène qui les traitait de «micro-Etats microscopiques» n'ayant pas droit à la parole face aux puissances arabes de l'époque qui défendaient le refus à la capitulation. Grâce à l'argent du pétrole en surabondance, à leurs très faibles populations et à la servilité à leurs maîtres américains, les voilà au summum de la puissance, jouant à la guerre comme le ferait un gosse devant sa Play Station. En Libye, il n'y a pas deux volontés nationales face à face; c'est la guerre entre des forces étrangères : la Turquie et le Qatar sont contre les Emirats soutenus par l'Égypte... Et les yeux de tout le monde se tournent maintenant vers l'Algérie. Non, dormons et tirons bien les draps, il ne se passe rien de grave : la main de l'étranger est une histoire à... dormir debout ! Une réalité s'impose pourtant : l'Armée nationale a beaucoup à faire à nos frontières pour empêcher la réédition du coup de Tiguentiroune, ou pire encore...
Tous ensemble, nous devons agir pour trouver des solutions rapides aux problèmes soulevés par le peuple afin que l'armée retourne à ses missions. Ce dernier, soyons-en sûrs, ne reculera pas ! Il a été trop touché dans sa dignité, trop rabaissé, trop volé, trop violenté pour retourner tranquillement chez lui sans résultats apparents. 
L'armée doit en tenir compte et ne plus considérer une courte période de transition comme une source de déstabilisation, œuvre «d'agents de l'étranger»! Quant aux parties qui ont poussé des cris touchant à l'honneur des personnes, ils ont été trop loin, même si on comprend leur impatience à voir l'ANP poursuivre dans la voie de la concrétisation des revendications des masses. Mais l'heure est au calme et à la responsabilité de part et d'autre. Le peuple donne l'exemple à tout le monde ! Le jusqu'au-boutisme, d'où qu'il provienne, ne peut mener qu'à la confrontation. Revenons au dialogue. Mais quel dialogue quand le mouvement du 22 février n'a pas encore de représentants et que tous les partis d'opposition n'arrivent pas à parler de la même voix ?
farahmadaure@gmail.com

 

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