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Le Soirmagazine

C’est ma vie Le chantage de Salima

Publié par Belaïd Mokhtar
le 29.06.2019 , 11h00
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Un jour de Ramadhan, je me suis levée un peu plus tôt que d’habitude pour me rendre à cette fameuse boucherie où l’on peut trouver les meilleures merguez de toute la ville. Une amie m’a avertie qu’à partir d’une certaine heure, il y a tellement de monde qu’il faut user de ses biscoteaux pour être servie. 

A mon arrivée, il n’y avait que deux personnes, une vieille femme et une jeune fille ravissante qui sait s’habiller et mettre en valeur ses atouts physiques. Après avoir servi la dame âgée, le boucher s’adressa avec un large sourire à sa deuxième cliente.
- A votre service ?
- Je voudrais deux kilos de rumsteck, même quantité de merguez, un de viande sans os, cinq cents grammes de viande hachée et, pour finir, six côtes d’agneau.
Elle doit avoir un salaire mirobolant pour se permettre tous ces achats ; moi qui m’apprête à n’acheter qu’une livre de merguez, je vais passer pour une indigente, me suis-je dit, j’ai dû attendre un bon moment avant que le spécialiste de la merguez n’en finisse avec celle que j’ai prise pour une riche cliente, mais au moment de régler sa note la belle demoiselle chuchota à l’oreille du commerçant.
- Vous ajouterez tout cela sur le carnet de Hocine le promoteur immobilier, je m’appelle Nadia, je suis sa secrétaire, il vous a téléphoné pour vous prévenir de ma venue, n’est-ce pas ?
- Oui, oui pas de problème, vous lui direz Saha f’tourek de ma part.
- Je transmettrai et merci pour tout.
- Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, mais votre patron.
Je suis restée un instant stupéfaite, Hocine promoteur immobilier n’est autre que le mari de ma meilleure amie, Sakina, une villageoise comme moi ; je doute fort que les achats de la jeune femme finissent dans le réfrigérateur de celui qui l’a envoyée. Pour en avoir le cœur net, dès mon retour à la maison, j’ai téléphoné à Sakina pour lui poser une ou deux questions sans avoir l’air d’y toucher. Après les salutations d’usage, nous avons commencé à blablater comme d’habitude.
- Je me suis enfin rendue chez ce boucher dont tout le monde vante les merguez. Ce soir, après l’adhan, je te dirai si elles sont aussi succulentes qu’on le claironne.
- Toi au moins tu peux sortir quand tu le souhaites, moi toute sortie dehors m’est interdite sauf si j’accepte d’être escortée par un garde-chiourme en la personne de mon mari ou de Kamel, mon fils aîné.
- Hocine est d’une jalousie maladive, ne dit-on pas qu’on n’est jaloux que de ceux que l’on aime.
- Il m’étouffe, j’aimerais bien profiter de ses soirées ramadhanesques au lieu d’être scotchée à un écran de télé à suivre des sketchs et des séries indigestes.
Puis, je suis rentrée dans le vif du sujet en lui posant la question qui me brûlait les lèvres.
- Durant ce moi sacré, qui fait les courses chez toi ?
- Kamel, je lui fais une liste et, malgré cela, il lui arrive souvent d’oublier un ou deux articles, Hocine ne veut pas entendre parler de courses ; comme un pacha, il aime juste mettre les pieds sous la table quand tout et prêt.
Après lui avoir soutiré l’information que je voulais qu’elle me confirme, j’ai continué à discuter avec elle un bon quart d’heure de choses et d’autres avant de raccrocher, le sang bouillonnant dans ma tête, ma décision de rendre une petite visite de courtoisie au promoteur immobilier venait d’être prise.
Le lendemain matin, après avoir fini mes corvées ménagères, j’ai pris la direction de l’immeuble où se trouve le bureau de Hocine. En arrivant, je ne fus pas surprise d’être accueillie par la jeune fille de la boucherie, elle fit mine de n’avoir gardé aucun souvenir de moi, alors que nos regards se sont bien croisés la veille, j’ai décliné mon identité et puis sollicité un entretien avec son patron, une dizaine de minutes plus tard, je me retrouve devant le mari de mon amie, tout souriant.
  - Que me vaut le plaisir de cette visite matinale, Salima ?
- Plaisir non partagé, le coupé-je, hier j’ai croisé ta secrétaire, ou plutôt devrais-je dire ta maîtresse, à la boucherie, elle n’a pas lésiné sur les dépenses puisque  tu l’avais autorisée à mettre tous ses achats sur ton ardoise ; Hocine blêmit et balbutia.
-  Ça doit être un malentendu, tu dois m’avoir confondu avec quelqu’un d’autre, tenta-t-il de se justifier.
- Ne me prends pas pour une idiote, Hocine promoteur immobilier j’en connais qu’un seul dans cette petite ville qu’est la nôtre, et je tiens à te préciser que la fille en question est celle qui vient de m’introduire ici. Acculé, il essaya de temporiser afin d’avoir le temps de réfléchir et trouver ainsi une parade qui pouvait le sortir de cette mauvaise passe. 
- il doit y avoir une explication.
 - Épargne-moi ton baratin ! La seule explication, c’est que tu trompes honteusement ta femme !
- Tu as raconté à Sakina ce dont tu viens de m’accuser.
- Non je ne l’ai pas encore fait, mais cela ne va pas tarder.
Rien qu’à voir l’expression qui s’affiche sur son visage, je sais que j’ai deviné juste ; la panique se lisait dans ses yeux, il essaya de me corrompre.    
- Je sais que vous avez des fins de mois difficiles toi et ton mari, je suis prêt à vous venir en aide financièrement, mais à condition que tu gardes le silence sur ce que tu viens de découvrir.
- Je ne veux ni de tes cadeaux ni de ton sale argent, tout ce que je te demande c’est que tu lâches la grappe à Sakina et à ta fille Yasmine, tu régentes leurs vies comme le ferait un caporal sadique devant une nouvelle recrue, c’est toi qui décides de tout, de la façon dont elles doivent s’habiller, de la longueur de leurs robes, de leurs fréquentations, du lieu où tu les obliges à passer leurs vacances, etc.
- Tu me demandes trop, je ne peux accepter de telles exigences, que vont penser mes amis en voyant ma femme se balader seule en ville.
- Je connais ton fameux slogan de macho «fi dari el bak maïzeghad» (chez moi même les puces se tiennent au garde-à-vous)». Tu le répètes souvent à mon mari.
- c’est juste une expression qui veut dire qu’un chef de famille doit être respecté.
- A condition qu’il donne l’exemple ; le respect se mérite ; chez nous, quoique nous ne roulons pas sur l’or, toutes les décisions se prennent à deux. Pour revenir à mes exigences, tu n’as pas le choix, ou tu acceptes ou je te dénonce à tout le monde, à commencer par les parents de Sakina, à ton fils Ahmed qui va avoir bientôt dix-huit ans ainsi qu’à ta fille Yasmine qui a bouclé ses seize ans, il y a de cela trois mois ; je suis persuadée que tu n’oseras plus les regarder en face.
- Cela s’appelle du chantage ! s’écria-t-il en colère.
- Les personnes que je viens de te citer ne sont que le sommet de l’iceberg, j’ai la ferme intention de propager tes galipettes un peu partout, tes simagrées à la mosquée ne tromperont plus personne, tu seras obligé de raser les murs après ta dégringolade dans l’estime de tous, tu perdras aussi ton titre de Si El Hocine qui fait de toi un notable.
Mes menaces finirent par payer. Il abdiqua.
- J’accepte ton diktat, mais je t’avertis  que si, par malheur, j’apprends que ma femme ou ma fille profitent de la liberté que je vais leur accorder pour me déshonorer, c’est toi que je tiendrai pour responsable.
- Sakina est une villageoise, comme moi, les valeurs ancestrales que nous avons reçues de nos parents sont ancrées dans nos gènes, tu n’as rien à craindre, quant à Yasmine, la terreur que tu lui inspires depuis son très jeune âge lui interdira toute fréquentation à risque. 
Ayant réussi à le faire plier, j’ai voulu prendre congé, il me dégoûtait. Il me retint d’un geste de la main pour me dire d’un air suppliant :
- Au nom de notre amitié... 
Tu n’as jamais été mon ami, imbécile voulais-je lui jeter à la figure, mais j’ai réussi à refouler ces mots avant qu’ils franchissent la barrière de mes lèvres.  
- Promets-moi de ne pas rapporter à ma femme que je n’ai accepté de devenir plus tolérant avec elle que sous contrainte.
 - Adjugé, tu peux jouer au bon samaritain pourvu que mon amie retrouve enfin la liberté dont tu l’as privée depuis si longtemps.
Voulant m’assurer de l’abdication du promoteur, je me rendis chez Sakina une heure après l’adhan et ce, le jour même de ma confrontation avec son mari. En arrivant, j’ai retrouvé Hocine vautré sur le canapé du salon lisant son journal. Celle que je suis venue voir était en train de laver et ranger la vaisselle dans la cuisine. Après  l’avoir aidée, je lui ai proposé :
- Demande à Hocine si tu peux m’accompagner pour acheter quelques vêtements aux enfants, je veux profiter de cette période d’avant l’Aïd car, après, les prix vont sûrement s’envoler comme à l’approche de toutes les fêtes.
- Tu as perdu la tête, il va me fusiller du regard et répondre non, et quand tu seras partie, il explosera de colère, il est même capable de m’interdire de te revoir, alors que tu es la seule personne qu’il m’autorise encore à fréquenter.
Il m’a fallu user de diplomatie pour la convaincre.
- C’est le Ramadhan, les gens sont irascibles par manque de nourriture, de café, de nicotine, et la soif amplifie le tout, il faut donc les prendre avec des pincettes avant le coucher du soleil, mais le soir quand ils sont repus et après avoir fumé leur cigarette, ils deviennent plus conciliants. Vas- y,  tente ta chance. Qui ne tente rien n’a rien !
Elle m’a regardée comme si elle voulait lui jouer un mauvais tour, puis se décida enfin.
A son retour elle avait le visage illuminé de joie.
- Tu te rends compte, il a dit oui, j’ai du mal à le croire.
- Peut-être s’est-il un peu assagi avec l’âge, lui ai-je répondu.
Sakina et moi avons continué à sortir les soirs suivants, nous n’avons raté presque aucun spectacle ni gala durant le mois de Ramadhan ; après l’Aïd El-Fitr, nous avons décidé d’arrêter nos balades nocturnes, mais dans la journée dès que nos tâches ménagères sont terminées, nous nous retrouvons pour de longues promenades à pied. Hocine n’osait plus interdire quoi que ce soit à sa femme, il savait qu’il risquait gros et que mes menaces n’étaient pas des paroles en l’air.

 

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