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Les choses de la vie

Comptines pour grands enfants

Publié par Maâmar Farah
le 11.02.2021 , 11h00
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Notre histoire est terriblement tronquée. Cela tout le monde le sait. Mais mon propos de ce jour se limite à évoquer et à essayer de comprendre le silence pesant qui enveloppe la période post-indépendance. Il s'agit, plus précisément, de ce «blanc» qui va de 1962 à nos jours, cette longue parenthèse riche en événements impliquant exclusivement des Algériens et subitement «oubliée», cette partie importante du récit national totalement occultée.
Que s'est-il passé de 1962 à nos jours ? On ne le sait pas. Ou plutôt, on le sait par intermittence, par ouï-dire, par de rares articles de presse s'aventurant dans les zones troubles de ces batailles politiques hors temps et espace. Parce que le temps et l'espace, c'est la guerre de Libération. Ni plus, ni moins. Tout ce qui n'est pas la guerre et ses héros est superflu. Et d'ailleurs, même ces héros, on ne les glorifie que parce qu'ils sont morts. Des martyrs, ça arrange tout le monde. Les vivants, on les met entre parenthèses car ils peuvent raconter n'importe quoi et sortir du récit officiel. Autant l'histoire d'avant l'indépendance nationale est racontée dans ses moindres détails, autant celle post-libération est absente, comme si tout s'était arrêté ce 5 juillet où un peuple recouvrait pourtant sa souveraineté.
La presse écrite est avare en articles évoquant les grandes dates de cette histoire contemporaine. La télévision, hormis les célébrations impliquant les nouveaux pouvoirs, en ignore les soubresauts et les hauts faits, comme elle oublie ces moments privilégiés qui ont fait notre fierté. Seule l'histoire du football échappe à cette règle. 
L'Histoire n'est pourtant pas une saucisse que l'on découpe à sa guise. C'est un tout. C'est un bolide qui traverse les années et les époques, sans perdre du temps dans les haltes secondaires. L'Histoire est un TGV qui ne s'arrête qu'aux stations principales. Comment et par quel miracle, ces stations principales de l'ère de l'indépendance ont-elles disparu de notre imaginaire collectif, ne laissant subsister que les tableaux épiques d'une guerre de Libération surexposés et sur-exploités? 
En montrant l'héroïsme au temps de l'occupation - un héroïsme réel et digne d'être exposé aux nouvelles générations -, on fait certainement œuvre utile en matière de réhabilitation de la mémoire et de reconnaissance des exploits de nos aînés. Cependant, le fait de limiter l'héroïsme uniquement à cette période et de le gommer pour la suite n'obéit à aucune logique. D'abord parce que c'est contraire à la vérité : l'héroïsme et la bravoure ne se sont pas arrêtés subitement en 1962; les générations qui se sont succédé depuis ne sont pas faites de poltrons ou de gens incapables de se hisser au rang des héros.
Alors pourquoi ? Difficile d'expliquer ces attitudes car elles ne répondent à aucune logique si ce n'est à des considérations politiques, pour ne pas dire politiciennes. Cela tient aussi à cette tradition qui a marqué tous les pouvoirs depuis 1962 et qui consiste à renier le pouvoir d'avant. Du temps de Boumediène, Ben Bella n'existait pas ! Il n'existait plus parce que on n'avait pas le droit d'en parler. Du temps de Chadli, Boumediène fut oublié. Cette amnésie volontaire crée des zones d'ombre qui, en se multipliant, donnent ce «blanc» troublant. 
Le dernier épisode illustrant parfaitement cette tendance à l'amnésie collective fut le silence imposé sur les exploits de toute une génération de héros et de martyrs dont la simple évocation était perçue comme un délit. On ne pouvait critiquer la décision de M. Bouteflika de décréter unilatéralement une amnistie mal ficelée qui a laissé courir dans la nature des criminels dangereux. Par un tour de passe-passe dont les politiciens ont le secret, on mit à la trappe ces mille et un exploits et cette multitude d'actes d'héroïsme impliquant des femmes et des hommes libres, des jeunes, des vieux, toute une génération livrant au monde les images d'une nouvelle résistance contre un danger ignoré, sous-estimé et dont on mesurera l'horreur plus tard, un certain 11 septembre, lorsque deux oiseaux de malheur surgirent dans le ciel de New York. 
Parce qu'il fallait respecter cette volonté du leader de régler les problèmes par le silence, le discours officiel évitera de trop s'attarder sur la mobilisation des nouveaux résistants face aux hordes sauvages. La jeune génération d'aujourd'hui ne saura rien de tous les sacrifices du peuple et de la lutte héroïque de ses enfants, convoqués une nouvelle fois par l'Histoire. Et c'est parce qu'elle n'en sait rien qu'elle reste sujette aux manipulations des islamistes radicaux qui font passer plus facilement leurs contrevérités héritées des clichés tendancieux du «qui-tue-qui?» ayant foisonné dans les cercles parisiens. 
Et il n'y a pas que le discours officiel qui pâtit de cette situation. La littérature, le cinéma, le théâtre, tout ce qui peut raconter et glorifier la bravoure réinventée des Algériens et faire revivre la fierté dans les cœurs de ces mômes qui portent leur pays comme un fardeau, comme une trahison parfois; tout ce qui peut servir de moteur à l'espoir, installer la confiance et la sérénité, a été effacé. Et après, on se demande pourquoi certains jeunes prennent les barques de la mort. 
En remontant à chaque fois à l'ère coloniale, c'est comme si l'on disait aux jeunes, et aux autres, que nous n'avons rien fait de bon depuis l'indépendance. Bâtir un pays aussi vaste sur les ruines de trois départements français faits sur mesure pour les colons, sortir les Algériens de leur misère pour les hisser au rang de la modernité et du progrès, vacciner, soigner ceux qui n'ont jamais vu de médecins de leur vie, éduquer, former, construire... Ce fut un beau défi et de nouvelles bravoures qui méritent d'être racontés. 
Enfant, j'ai côtoyé les mines laissées par l'armée française sur les champs de mon père. J'ai vu les démineurs de l'Armée nationale populaire à l'œuvre tout au long de cette ligne Morris de triste réputation. J'ai vu le peuple planter des arbres chaque dimanche et beaucoup de jeunes ne savent pas que les belles forêts aux abords de certaines villes sont nées après l'indépendance. J'ai vu des étudiants sacrifier leurs vacances pour aider les paysans pauvres et sans terre. J'ai assisté aux premiers coups de pioche de ce chantier gigantesque qui devait édifier 1000 villages agricoles, les uns plus beaux que les autres. Et j'ai longé les 1 200 kilomètres du Barrage vert où les appelés du Service national tissaient de belles légendes... Tout cela, ne mérite-t-il pas d'être raconté ?
Sans parler des haltes historiques jetées aux oubliettes comme le conflit GPRA-ANP dont la genèse remonte aux confins algéro-tunisiens et aux vieilles querelles de leadership. Qui racontera  le 19 Juin et ses motivations ? Qui évoquera la tentative de coup d'Etat de 1967 ? Qui nous dira la vérité sur ces épisodes entachés de flou que furent la mort de Medeghri ou celle de Krim Belkacem et Khider ? Qui a envoyé Boumaârafi à Annaba ? Que s' est-il réellement passé la nuit de la «déposition» de Bouteflika ? 
Questions gênantes probablement pour certains. Et c'est peut-être aussi pour éviter d'y répondre que l'on convoque sans répit les martyrs et que la guerre de Libération se mange à toutes les sauces. ..
M. F.

 

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