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Les choses de la vie

Hirak, an II

Publié par Maâmar Farah
le 18.02.2021 , 11h00
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Deux ans sont passés depuis le soulèvement pacifique du peuple contre un pouvoir malade à l’image de son chef, un pouvoir accaparé par une oligarchie maffieuse qui avait tissé une large toile d’intérêts et des alliances entre des mouvements politiques douteux et les forces de l’argent. La manne pétrolière était siphonnée par des pratiques allant dans le sens contraire aux intérêts du pays. L’importation n’était plus motivée par le souci d’importer ce que nous ne produisions pas mais par l’appât du gain facile sous forme de factures surévaluées et d’approvisionnement directe du marché de la devise par les barons de l’import-import. Les grands projets visant à mettre à niveau l’infrastructure du pays n’échappaient que très rarement aux pratiques de la corruption, véritable fléau qui avait fini par gangréner le corps entier de la Nation. Sur la plan politique, des élections entachées d’irrégularités flagrantes et de fraude manifeste maintenaient les mêmes partis fantoches dans des assemblées qui votaient tout ce qui venait de l’Exécutif ; d’autant plus que les élus bidon ne parvenaient au Parlement que par le sac noir bourré d’argent, ce qui a donné le nom « d’élus de la chkara » à de nombreux députés.
La situation générale était à la morosité et au désespoir, poussant des milliers de jeunes à tenter une traversée périlleuse de la Méditerranée. C’est dans ce contexte que l’étincelle fut allumée à Kherrata et dont la lumière inonda aussitôt Khenchela qui vit des jeunes s’attaquer à ces portraits géants du guide suprême ; portraits devenus la risée de tout un peuple et même des observateurs étrangers tant le grotesque des mises en scène ridicules s’amplifiait dans une folie contagieuse. Ainsi en est-il de cette mascarade d’un cheval offert à un cadre en bois, en plein milieu de la steppe. Une scène digne du cinéma expressionniste allemand ou peut-être mieux : proche des pratiques insensées des vieilles dictatures romaines guidées par la démence d’empereurs pervers.
La flamme finit par atteindre la capitale le 22 février. Ce fut le début des marches hebdomadaires marquées par le pacifisme et une autodiscipline qui avaient émerveillé le monde. Le mot d’ordre unique de ce départ tonitruant fut « Non au cinquième mandat ! ». Les gens en avaient marre d’être pris pour des benêts : ce Président qui écrivait discours sur discours, envoyait des messages partout, présidait les Conseils de ministres, ne s’était pas adressé au peuple depuis six années ! On ne le voyait que rarement, et souvent dans un état piteux, affalé sur son fauteuil roulant, attaché même par des sangles, lors des réunions et des réceptions d’invités étrangers. Tout un cinéma était mis en place pour tromper le téléspectateur. Le temple du pouvoir, ce palais présidentiel censé abriter la sagesse et la morale, devenait la maison de la triche et de la manipulation, à commencer par le montage abusif et trompeur des scènes filmées. Subterfuges qui furent aussitôt découverts par des médias étrangers. Le cinquième mandat était vraiment le mandat de trop. On avait abusé de la patience de tout un peuple et ce dernier finit par descendre en masse dans la rue pour stopper la comédie dramatique qui risquait de mal se terminer.
L’une des forces principales du Hirak fut son indépendance totale par rapport aux partis et autres mouvements dont une fraction s’était rangée dans le camp présidentiel alors que l’autre s’exprimait en tant qu’opposition. Mais l’échec généralisé n’était pas celui d’un homme ou d’un clan, c’était celui d’un système politique bâti sur le mensonge. A ce titre, quand nous parlons de système, nous impliquons les partis d’opposition qui acceptaient les strapontins dans des assemblées élues qui ne décidaient de rien. Participer à des élections alors que l’on savait, à l’avance, que les résultats seraient manipulés au profit de l’Alliance dominante, n’était pas le bon choix parce que cette participation était en soi une sorte de crédibilisation du pouvoir. C’est pourquoi, nous appelions toujours au boycott. «Oulach el vote» était la seule réponse juste pour exprimer son opposition aux plans d’un pouvoir pourri, décalé, corrompu et pervers.
Les marches succédaient aux marches et pas un pare-brise, pas un feu rouge, ne furent cassés par une foule évaluée à plusieurs millions certains vendredis. Je voudrais bien qu’on me dise quel autre peuple peut être capable de cette discipline et de ce self contrôle. On a vu comment se sont déroulées les manifestations à Paris et comment elles sont arrivées à menacer la paix civile dans la première démocratie du monde. Entretemps, la revendication principale grimpait d’un cran. On ne voulait plus d’un simple arrêt du cinquième mandat. Il fallait que Bouteflika et son clan dégagent !
Les regards se tournèrent alors vers l’armée qui pouvait faire basculer les choses d’un côté comme de l’autre. Le pouvoir civil, voulu par Bouteflika et vanté par le Drabki qui coule des jours heureux au Portugal, s’effondrait. C’était un mythe. L’Etat civil est un objectif sacré que nous n’atteindrons que le jour où le champ politique sera composé de vrais partis implantés dans la société et animés d’une mentalité qui acceptera le débat libre et les points de vue contraires. L’Etat civil ne peut se bâtir sur des pratiques électorales basées sur le tribalisme et le népotisme ou nourries d’argent sale. C’est un apprentissage et il ne peut aboutir que dans la stabilité et la sérénité. La violence qui marque le discours politique éloigne cet Etat civil et impose l’arbitrage de ces forces extrapolitiques tant décriées.
Quel rôle pour l’armée tout au long de ces deux longues années ? Au début, un homme émergera très vite ; il est le nouveau dépositaire d’un pouvoir qui échappe aux politiques. Ce fut feu Gaïd Salah qui occupa la scène médiatique, alternant le verbe corsé et punitif et les positions conciliantes de glorification du Hirak. La première disposition fut un strict arbitrage qui ne dénonçait guère Bouteflika et refusait de s’impliquer dans le débat du moment. Le général était connu comme un soutien du Président hué et il ne pouvait changer de position du jour au lendemain. Mais, devant l’ampleur du mouvement populaire et l’élévation du niveau des revendications, on assista à une évolution : le Président était «démissionné» au cours d’une nuit agitée dont nous ne saurons rien. Mais l’Histoire s’écrira un jour et nous découvrirons la vérité.
Une fois Bouteflika parti, l’armée semblait gérer au jour le jour la situation. C’est qu’elle n’était nullement préparée à jouer un tel rôle. S’il est vrai que n’importe quelle armée aurait été fidèle au pouvoir politique, son encouragement au Hirak apparaît aujourd’hui beaucoup plus comme un gain de temps que comme un coup de cœur. Gaïd Salah avait son idée. Il fallait préparer un pouvoir intérimaire qui devait mener le pays jusqu’à l’élection présidentielle. Mais la configuration de cette gouvernance animée par d’anciens responsables de l’ère Bouteflika qui pouvaient se retrouver en prison à n’importe quel moment ; cette configuration réduisait pratiquement toute autonomie et pouvoir de décision. Après avoir vacillé, l’Etat civil du Drabki, tant vanté pour décrédibiliser le général Toufik et les forces patriotiques à l’intérieur de l’armée, tombait dans un lourd fracas. Seul maître à bord, Gaïd Salah ira jusqu’au bout et finira par organiser cette élection présidentielle qui devait sortir le pays de l’ornière. Or, deux années après, les observateurs notent une morosité qui contraste avec l’exubérance des débuts. 
En s’attaquant aux contours procéduriers de la nouvelle Algérie, comme la Constitution, le code électoral, etc. et en négligeant le changement des hommes à tous les niveaux, le pouvoir actuel s’est enfermé dans un juridisme qui l’empêche de voir la continuité de l’ancienne Algérie à la base, là où vit le peuple écrasé par la même bureaucratie, livré aux mêmes corrompus. Rien n’a changé. Pire : les anciens élus des mairies et APW aspirent à «grimper» comme députés. On devrait interdire à tous ceux qui parlaient au nom de Bouteflika ou qui sont liés au pouvoir de la chkara de se représenter. Enfin, nous pensons qu’il aurait été salutaire de construire une nouvelle formation politique autour du président de la République qui aurait été ouverte au Hirak, directement, sans intermédiaires. C’est cette jonction entre les vrais représentants du mouvement populaire et le pouvoir actuel qui fera avancer l’Algérie dans la voie de la nouveauté. Au moment décisif, ni Bengrina, ni Belaïd, ni la «société civile» n’auront le poids nécessaire pour faire tourner la baraque…
M. F.

 

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