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Les choses de la vie

Mémoire de pierres

Publié par Maâmar Farah
le 09.04.2020 , 06h00
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Ce maudit virus ne durera pas toute la vie ! Bientôt, il ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Alors, retournons à la vie, la vraie vie, sans confinement, ni télés submergées de mauvaises nouvelles et voici, pour commencer, une vieille chronique sur un coin d’Algérie que j’adore par-dessus tout : mon Madaure éternel !
 
L’orage, brusque et violent de la montagne, tombe en gorgées gloutonnement ingurgitées par la terre assoiffée. Sa soif date de plusieurs siècles ! Elle a attendu l’eau, mais pas n’importe laquelle. La terre a vu des nuages se succéder et des orages tonner ; elle a vu tomber des tonneaux de pluies mais rien n’est venu étancher sa soif millénaire. L’eau pénètre la terre, frappe la roche fauve, se faufile entre les ruines, érode les collines, arrache quelques morceaux d’histoire ; mais elle ne fait que passer, alimentant, certes, les deux sources locales qui font encore notre bonheur, barbouillant quelques prés de vert, mais la soif de la terre demeure ! Mais de quelle eau a-t-elle donc besoin ?
Ce lundi est un jour béni pour cette terre qui a pu, enfin, boire l’eau à satiété et oublier sa soif. La pierre a dormi tranquillement ce soir-là parce qu’elle en avait marre de subir les longs gémissements nocturnes de la terre. Le ciel s’est habillé de ses plus belles nuances pour rendre hommage à la pleine lune qui s’est agrandie pour mieux voir ce sol apaisé. Les colonnes, habitées par le vent de Boussessou, ont dansé toute la nuit en l’honneur de cette terre arrosée par le jet puissant de la vie.
La veille, quelqu’un avait dit que l’Histoire n’était pas seulement le passé. L’Histoire est une affaire trop sérieuse pour être confiée à Monsieur Tout-Le-Monde : elle est précieuse et ne peut se satisfaire des racontars, clameurs et autres rumeurs de cafés ou contes de grand-mères. Elle est l’affaire des archéologues et des historiens, mais aussi des philosophes qui nous ouvrent l’encyclopédie des grandes transformations politiques et sociales en les interprétant selon les tendances morales et intellectuelles de leurs époques et ce fil tendu à travers les âges nous sert de guide pour comprendre aujourd’hui. L’historien est comme le décodeur des programmes chiffrés de notre télévision : il a les clés qui permettent de décrypter ces chaînes ; mais le philosophe tient la télécommande : il choisit les chaînes, ajuste le son, la couleur, le contraste, fait attention au contenu, active les sous-titres quand il le faut… Nous avons besoin de l’historien et du philosophe, comme nous avons besoin du sociologue et de l’architecte ou de l’économiste et du géographe. Mais sans l’historien, sans le décodeur, l’écran resterait noir.
 En regardant cette pluie ruisseler à travers les pavés de cette rue restée intacte (une leçon pour nos goudronneurs du dimanche), j’ai compris que ce lundi était non seulement un jour béni mais aussi, peut-être, le départ de quelque chose de mémorable. Nos historiens ne peuvent rien sans l’aide des pouvoirs publics. Et ces derniers doivent avoir une vision politique claire quant aux futurs chantiers des historiens. Confinés par une vision restrictive de notre histoire, empêchés parfois de voir plus large et de dire clairement leurs vérités sans l’immixtion de l’idéologie, ils se heurtent encore aux interdits et aux tabous. L’histoire qui cherche à cerner l’identité, à ne taire aucune vérité pour clarifier les sentiers devant mener à la connaissance totale de notre passé, rencontre encore des barrières infranchissables, élevées par les gardiens du temple. Et ce n’est certainement pas en apprenant aux écoliers que leur histoire se trouve en Arabie Saoudite qu’on les aidera à devenir des citoyens algériens libres et à part entière. Il serait certainement inadmissible pour un musulman américain ou un musulman azerbaïdjanais d’occulter sa propre histoire au profit de celle d’Arabie Saoudite. Nous ne sommes pas contre l’étude de l’histoire des Lieux saints de l’islam, mais quand cette étude devient l’unique référence, cela n’est pas normal. Comme il n’est pas normal que l’élève vous récite par cœur les batailles de l’ère islamique, les schismes, les citations de tel ou tel calife, alors qu’il ne peut parler des épisodes antiques de sa région ou des grands hommes de sa wilaya ! Ignorant tout ce qui caractérise l’endroit où il vit, et jusqu’à son altitude, cet élève nage dans un monde parallèle qui l’emmène au sacré à chaque instant de sa vie. Il connaît chaque pouce, chaque grotte, chaque vallon de ces lieux lointains et tout ce qui l’entoure perd de son importance. A peine s’il retient le dernier épisode d’une longue épopée de bravoure, l’ultime soubresaut d’un peuple debout et fier depuis les âges farouches de la création de l’humanité : la révolution armée du XXe siècle.
N’importe quel autre peuple aurait libéré ses historiens en leur donnant le pouvoir de clarifier chaque parcelle d'une histoire glorieuse, étincelante, faite d'une résistance millénaire à nulle autre pareille. A l’heure où certains, outre-mer, profitant de la décadence généralisée des pays du Sud et des guerres fratricides manipulées par les nouveaux maîtres de la mondialisation, parlent de civilisation supérieure et veulent effacer l'histoire illustre de nos peuples, il serait utile de faire remonter à la surface ces vérités afin que l’on comprenne que cette terre était celle de prestigieux royaumes qui avaient achevé leur unification avant même que les Gaulois n’existent en tant qu’entité ! Le président Boumediene, qui accueillait Giscard d’Estaing, ne lui lançait-il pas, dans une boutade restée célèbre : «Quand Jugurtha est mort dans les geôles de Rome, la France n’existait pas !» Il rétablissait une vérité historique, mais pas seulement. Le chien de Giscard d’Estaing s’appelant Jugurtha, je vous laisse apprécier l’illusion…
Cette terre fut celle des grands rois, elle a bâti les plus grandes civilisations qui ont rayonné sur l’Égypte pharaonique et l’Andalousie ; elle a vu se succéder les plus grands génies dans différentes disciplines. C’est un homme d’ici qui a façonné une  partie de l’esprit du christianisme en le dotant d’un humanisme en droite ligne de celui du Christ ; c’est un homme d’ici qui a écrit le premier roman universel dans sa forme moderne et inspiré les grands de la littérature, de la musique, de la psychanalyse… Voici quelques noms sortis d’ici pour rafraîchir la mémoire de ceux qui réduisent notre histoire et en diminuent la portée mondiale : Cléopâtre Séléné, Massinissa, Jugurtha, Syphax, Juba, les empereurs Septime Sévère et Caracalla, des papes, des hommes d’église, des hommes de lettres comme Apulée, Maxime le grammairien de Madaure, Franton, Tertullien, Terence ; des combattantes et des combattants comme Dihya, Fathma n’Soumer, Oumhana, héroïne de la guerre contre les Turcs, Tacfarinas, etc., sans oublier les figures illustres des époques arabe, ottomane et contemporaine.
L’ombre mouillée de la grande citadelle s’élance dans le pré saupoudré de coquelicots et de volettes. Le soleil qui succède à l’orage redessine les ruines et leur confère une lueur inhabituelle. C’est un jour nouveau qui se lève sur Madaure. L’eau a pénétré la terre comme une semence de vie. Apulée est revenu sur ses terres : il revit en chaque pierre polie par le tourbillon des époques, dans chaque sourire d’enfant chantant le retour de la vie à ces ruines en lambeaux, dans chaque tonalité de ces ballades modernes curieusement fardées, ce lundi, de quelques traces de sonorités anciennes : chœurs d'enfants faisant vibrer de nouveau ce petit théâtre romain, le plus petit du monde romain… Tout le monde eut une pensée émue pour ce village moderne, devenu ville, qui dort à côté dans la torpeur «post-digestive», comme dirait mon ami Arezki Metref. Un lieu qui a perdu sa magnificence et son souffle et qui n’a plus ni cinéma, ni théâtre, ni troupes musicales, ni rencontres littéraires, ni musée, rien, rien que les fast-foods, les supérettes et les brochettes de viande…
Le dernier bus quitte les lieux. La terre a bu sans retenue. Il ne reste que le vent, perpétuel visiteur des lieux. Dans la froideur de la pierre enneigée ou le souffle du sirocco fouettant les colonnes, il sera là. Mais, dans cet été qui avance dans les orages répétés de la montagne, il sait, nous savons, que le retour d’Apulée va changer les choses. Même si vous n’êtes pas là, chers amis venus de loin, sachez que chaque matin nous reviendrons à Madaure à la recherche de ce quelque chose que nous avons perdu… La prochaine fois, nous honorerons Maxime de Madaure, le maître grammairien de la langue latine, ou Capella, célèbre astronome de la même cité qui a donné son nom à un cratère de la Lune et tant d’autres scientifiques et penseurs qui vécurent ici, à l’ombre de la montagne de Boussessou…  
M. F.

Cette chronique a été publiée à l’issue du symposium sur deux Berbères de ma région : saint Augustin et Apulée de Madaure, tenu en juin 2015 à Souk-Ahras.

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