Lettre de province / Lettre de province

… À propos de celui qui dénonça les «élections fermées»

Sans probablement se douter, Mouloud Hamrouche a réussi un véritable coup de billard en titillant, sans avoir l’air de les viser, et le malheureux dérapage du fameux panel qui valida, afin de plaire au pouvoir, la solution d’une présidentielle, de même que celle-ci a ouvert la voie à toutes les ambitions souhaitant postuler à la magistrature de l’État alors que les perspectives sont loin d’être réjouissantes.
Expliquant son refus de rejoindre la cohorte de ceux qui prétendent se mettre au service du pays, il n’eut, justement, pas besoin d’un long exposé pour convaincre ceux qui ont sollicité sa candidature. Sous la forme d’une profession de foi, il s’était contenté d’avouer ceci : « Je ne peux pas vous mentir. Il vaut mieux vous dire la vérité, dès maintenant. Même si je me présente et je suis élu, je ne pourrai rien faire dans ces conditions. » Étayant son aveu, il insistera sur le fait qu’il « a toujours réfuté la confusion et rejeté la mystification ». Car, ajoutera-t-il, « je continue à croire que la nature des exigences du moment ne peut être exaucée par des promesses ».
Sans doute que son désengagement était prévisible en ce sens que cela répondait, chez lui, à certains préalables avant d’envisager son implication quand, surtout, l’enjeu engage le destin national. À travers sa dernière intervention, on le retrouve, par conséquent, « tel qu’en lui-même », c’est-à-dire sans faire l’économie des habituels reproches qui traversent son propos et que l’on peut, à notre tour, adresser aux bradeurs du mouvement national que l’on s’efforce d’ailleurs de réduire à une symptomatique crise gouvernementale. Ce que,  d’ailleurs, réfute en pointillé l’ex-chef de gouvernement de Chadli lorsqu’il se démarque des « illusions » et de l’inclination à « induire en erreur » l’opinion. En d’autres termes, l’on peut dire du Hirak ce que d’autres plumes ont, par le passé, décrit à propos d’autres combats identiques. « Les faits, rien que les faits dans leur simple nudité montrent quelle est la classe qui a porté le poids principal de la bataille et lui a donné la dimension d’une lutte contre le régime de pouvoir personnel, d’une lutte pour ouvrir de nouvelles perspectives politiques à notre pays ».(1) C’est ce constat consacré à une insurrection étrangère et, dans le même temps, semblable à la nôtre qui aurait dû guider la réflexion de nos élites politiques avant de se prévaloir du statut d’accoucheur de solutions.
Contrairement aux postulants potentiels, Hamrouche a décidé de renoncer à une carrière mensongère parce qu’elle ne pourrait être portée par toutes sortes de trucages électoraux et irriguée par le charlatanisme des meetings. En conscience, mais tout en prenant soin de ne jamais paraître comme le « parrain » oppositionnel au traficotage qui se déploie actuellement, il se reconnaît, cependant, dans la résistance de la rue. Anticipant sur le lamentable effondrement du régime de Bouteflika, il s’interrogeait, cinq années plus tôt, sur la tournure qu’allait précisément prendre cette irrémédiable fin. 
C’est dire ou plutôt rappeler que les diagnostics de cette personnalité ont rarement été pris en défaut. Déjà, en 2005, il s’insurgeait contre les dérives dont le locataire d’El-Mouradia s’était rendu coupable. « Il est temps, écrivait-il, de faire la différence entre ceux qui veulent sortir le pays de l’impasse et ceux qui veulent discuter… dans l’impasse ». En son temps, cette allusion visait alors la manière dont a été concocté le projet de la Charte pour la réconciliation. Par ailleurs, à la veille du viol de la Constitution le 12 novembre 2008, il persistait et cosignait avec Aït Ahmed et Mehri un appel pour faire barrage à tout amendement de la loi fondamentale. Reprochant à Bouteflika que « vouloir prolonger la mandature sans changement radical du système, risquait de conduire le pays à une impuissance plus marquée ». Cette mise en garde n’a-t-elle pas préfiguré ce à quoi l’on exposa, par la suite, l’ensemble des institutions de l’État ? Il faut également rappeler qu’il partagea, avec les deux personnalités citées plus haut, l’accusation imputant au chef de l’État en personne de ne « savoir appréhender le sens des responsabilités qu’à travers la corruption lui permettant de s’y maintenir alors qu’il est impératif que cette haute fonction soit entièrement dédiée au bon fonctionnement de l’État ».
Cela dit, l’on ne peut donc que se rendre à l’évidence qu’il n’a pas été si silencieux qu’on ne le croit. Et même si, parfois, l’on a pu comprendre que sa « réactivité » allait être suivie d’une « offre de service », l’on a toujours fini par s’apercevoir du contraire ! Car, cet ancien chef de gouvernement, dont la carrière était fortement marquée par la culture du système, peut sûrement être perçu désormais comme un « has been » sauf lorsqu’on s’efforce de tenir compte de sa singulière modestie qui a fait de lui une personnalité politique très écoutée mais sans ambition maladive. En effet, sa connaissance des réseaux du pouvoir et du cheminement des décisions s’est, à chaque fois, vérifiée à travers ses analyses. Ayant anticipé très tôt sur la vaste manipulation des urnes, devenue un exercice technique de l’administration, il fut le premier à décréter « fermées » celles des présidentielles. De surcroît, les multiples fois où il participa au débat national, il se fit remarquer par une indépendance d’esprit qui n’avait jamais échappé à l’opinion.
En dehors de toutes les chapelles, il se muait, parfois, en lanceur d’alertes pour nous avertir que « l’avenir sera mauvais », comme il se dit dans les propos de comptoir. C’est dire, qu’au discernement tranquille qui le caractérise, il ne lui a jamais manqué d’occasions pour rajouter un élégant désintérêt personnel. Car, pour lui, quand les « quatre vérités » sont dites en public, il ne reste qu’à rentrer chez soi sans attendre l’ascenseur des « récompenses ». Voilà qui jure avec les mœurs de la classe politique et surtout celles des carriéristes qui seraient prêts à servir une République du mensonge.
B. H.

(1) Cette citation est extraite d’un essai consacré à « Mai 68 » dont l’auteur est un militant communiste.