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Lettre de province

Hirak : l’épopée populaire et les postures ambiguës du pouvoir

Publié par Boubakeur Hamidechi
le 20.02.2021 , 11h00
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« Décembre 2018 ». Alors que des observateurs, réputés pour leurs analyses aiguisées, s’efforçaient de briefer la presse afin de démentir la confidentialité du Palais lorsque celui-ci laissa fuiter, sous la forme d’une rumeur, que Bouteflika aurait déjà renoncé au 5e mandat, il ne se trouva que quelques titres de journaux pour critiquer vivement cette comédie du pouvoir. À l’inverse, il en alla autrement avec les partis politiques qui préférèrent écouter les révélations de l’entourage officiel qui les assura, avec une tristesse feinte, que « le Président souhaitait se retirer sagement » (sic). Malgré le fait que cette hypothèse leur parût insensée, voire farfelue en comparaison à l’agitation qui avait commencé à se manifester dans le premier cercle du pouvoir, la classe politique fit tout de même sienne l’immense bluff. C’était ce que souhaitait voir la présidence afin qu’elle puisse éviter les explosions de colère dans les rues avant la « date » du fait accompli. Celle du 18 janvier, imposée par la loi électorale et à partir de laquelle il est illégal de retirer toute candidature déposée et agréée par le Conseil constitutionnel.
« Vendredi 22 février 2019 ». L’annonce faite au peuple d’une cinquième reconduction fit l’effet d’un coup de grisou. Un accès de mélancolie, de cafard et même une dépression générale qui soulignaient le ressentiment d’une insupportable humiliation. La fureur collective s’installa dès le lendemain de ce 18 janvier alors que les Sellal, Ould Abbès et tant d’autres collectaient cyniquement les faramineuses donations de ces généreux capitaines d’industrie qui n’étaient en vérité que de sombres prédateurs. C’est pourquoi le soulèvement populaire du 22 février se révéla être 10 fois, 1000 fois même plus puissant que celui du 11 Décembre 1960 de la guerre de Libération. Ce jour-là inaugura la plus vigoureuse manifestation d’opposition au régime que connut le pays. « Un mouvement sans pareil qui recelait une profonde volonté de changement dans le sens du progrès social et de démocratie », avait-on écrit à chaud à son sujet. De plus, cet éloge-là n’était pas surfait tant il était exact que les agoras urbaines ont retrouvé, sous la pression de son inapaisée colère, autant d’espaces de délibérations citoyennes, voire de contre-pouvoirs quasiment institutionnels. C’est dire que l’épopée de l’an 19 de ce XXIe siècle n’a pu faire mieux que de restaurer une tradition longtemps oubliée et consistant à traquer les faux jugements des pouvoirs afin de demeurer en accord avec l’éthique de la collectivité nationale.
Mis à part l’effort mémoriel incitant au retour à la vigilance patriotique piétinée sciemment par un pouvoir, douteux à plus d’un titre, ne fallait-il pas remettre à jour aussi l’exigeante solidarité qu’avait été la préoccupation cardinale qu’entretinrent les générations précédentes ? Sans nous douter d’ailleurs, l’ample grondement des foules, défilant avec un seul mot d’ordre répété en écho, ne signifie-t-il pas que la communion s’était naturellement cimentée au cours de la longue marche de l’an 19 ? 
Pour avoir connu et notamment subi l’insupportable opacité régnant au sommet de l’État et les excessives manipulations des lois, que restait-il donc au peuple comme alternative que celle de l’insurrection républicaine dont les infatigables marcheurs de 53 vendredis représentaient symboliquement le parlement réel de l’Algérie. Quand bien même les intimidations et la répression furent au rendez-vous de la contestation pacifique, elles ne purent, malgré tout, épuiser la volonté des « réguliers » du week-end, dont l’hostilité à un certain vote proposé, était clamée et justifiée par des slogans. Or, ce fut justement le seul pari qu’ils ne purent gagner au mois de juillet, celui qui voulait le mettre en conformité avec la vacance édictée par la moribonde Constitution. D’ailleurs, même les experts en perspective politique en prirent pour leur grade lorsqu’ils décrétèrent l’extinction du Hirak dès la clôture du scrutin qui eut lieu le 12 décembre 2019. Ces analystes à l’objectivité contestable ne furent pas les seuls à subir par la suite d’autres cinglants démentis. Car, dans la foulée de leur excès de triomphalisme, ils recrutèrent certaines plumes pour dire presque leur mépris qu’ils vouaient à une « populace » ayant marché durant 11 mois. Avec une ironie déplacée, ils qualifièrent le Hirak de « truc dérisoire », de « révolution de pacotille » et de « lamentable débâcle ». Alors qu’il eût fallu respecter un minimum de recul après une cinquantaine de vendredis, l’on préféra voler au secours d’un faux succès électoral dont justement l’élu en personne refusa spontanément de discréditer la contribution du mouvement. Ce fut justement le Président nouvellement investi qui s’était fendu d’un aveu mettant en exergue le mérite du Hirak grâce auquel « le plafond de verre du système » vola en éclats.
Autant rappeler que le Hirak tel qu’en lui-même, depuis qu’il émergea des limbes d’une société broyant le noir et ne sachant comment parvenir à surmonter l’incompréhensible malédiction du régime en question, décida alors d’aller vers l’irrémédiable. Celui de faire le choix d’occuper le plus longtemps possible la rue et résister, quels que soient les risques, face à la violence du régime.
Précurseur de l’épuration systématique de la classe dirigeante, le Hirak avait signé, sans en avoir mesuré l’exact impact de cet objectif, le décret fondateur de son identité en tant que courant radical. Mais alors avec quelle obédience politique trouvera-t-il quelques convergences ? Naturellement, cette question demeurera sans réponse aussi longtemps que ce mouvement hésitera à se structurer d’abord. Encore faut-il espérer que le nouveau régime fasse en contrepartie l’effort de l’associer à parité dans la gouvernance de la nouvelle République. Et pour cause, le Hirak était le seul moteur du changement.
B. H.

 

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