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Lettre de province

La liberté de la presse et les «mises en garde» du pouvoir

Publié par Boubakeur Hamidechi
le 26.10.2019 , 11h00
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Sans illusion aucune, la presse sait parfaitement que l’esprit du système est toujours à l’œuvre dans sa manière de tenir en haute suspicion la presse et notamment les journaux dont la notoriété est depuis longtemps avérée. Méfiance donc de la moindre flatterie servie en « introduction » des laïus puisque la menace est aussitôt lisible dans la plupart des déclarations officielles. Sans la moindre annonce entre le propos tenu par le porte-parole du gouvernement et celui du message attribué au chef de l’État, l’on bute en, effet, sur le même leitmotiv qui rabâche inlassablement l’éventualité de sanctions qu’ils ne cessent de qualifier par des vocables outranciers. C’est ainsi qu’avec le même trait de plume, le ministre et le chef de l’État répètent la formule incantatoire qui suit : « (Le pouvoir) ne tolérera pas la propagation des ‘’fake news’’ vu les graves dérapages qui en découlent, etc. etc.»
Dire, par conséquent, que les journalistes de la presse écrite appréhendent plus qu’il n’en faut ce type de chantage à la répression est tout à fait excessif dès l’instant où ils sont convaincus que le véritable « diffuseur » de fake news est à chercher ailleurs. Dans ce trouble exercice de communication, la palme de la fausse propagande revient aux médias lourds.
En fait, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un ministre en mission commandée mette ses pas dans les pas des dirigeants en place et reprenne à son compte leurs griefs à l’occasion d’une célébration de la journée nationale dédiée prétendument à cette corporation. Sachant que le ressentiment vis-à-vis de cette dernière est quasi-pathologique, il a suffi au ministre en poste qu’il actualise à son compte les réquisitoires de ses prédécesseurs. D’ailleurs, dans le contexte explosif de la prochaine présidentielle contestée depuis huit mois par la vox populi, il ne restait au pouvoir intérimaire que de faire une fixation sur la presse. Mais seulement sur une certaine presse afin de convaincre l’opinion que celle-ci est à l’origine de toutes les fractures sociales en transgressant la déontologie de la profession.
Or, cela n’est pas étonnant car, comme tous les pouvoirs contrariés par les difficultés qu’ils approuvent, celui qui a succédé à la destitution de Bouteflika n’a, à son tour, rien trouvé de plus efficace que la stigmatisation en imputant aux écrits journalistiques la diffusion d’informations « contraires à la réalité ». C’est-à-dire la « vérité » que lui seul est susceptible de détenir. C’est pourquoi, depuis plusieurs semaines, il n’a plus été question d’entretenir la fiction de la solidarité de combat entre la rue et la direction politique du pays mais de faire campagne contre les « menées fractionnelles qui tendent de détourner l’électorat de son devoir national ». La presse indépendante y est régulièrement évoquée en compagnie des blogueurs. Or, la confusion des genres, entre la communication professionnelle, reconnaissable, elle, aux recoupements de ses informations et les vagues de la rumeur qui alimentent les « on-dit », a été délibérément instaurée dans l’unique intention de disqualifier la pertinence des analyses et commentaires d’une presse qui résiste depuis 29 années aux harcèlements orchestrés par l’État.
Quand bien même les reproches qui lui étaient destinés s’appuient injustement sur la supposée dérive éthique, l’on sait parfaitement que cet alibi n’a jamais tenu la route. Et si, à présent le même acte d’accusation venait à être réexaminé, il n’est pas exclu qu’une partie de cette pratique risque d’apparaître comme l’œuvre de ces donneurs de leçons dans les moments où eux-mêmes manipulaient les informations. En fait, ce qui, à l’évidence, est patent dans les récentes mises en garde est qu’il existe une réelle tentation de brider l’information et de contrôler tous les relais de la communication. Au-delà donc de la crédibilité des journaux eux-mêmes, l’on ne vise pas moins que de réduire l’espace des libertés publiques et, par voie de conséquence, le bâillonnement de toute forme d’expression qui contesterait la démarche actuelle de ces « intérimaires du pouvoir ».
À ce stade de l’enjeu primordial concernant le destin de la République, l’avenir de la presse se joue à son tour selon qu’elle parvienne ou pas à garder une certaine immunité par rapport à la pression des pouvoirs. Car, quelles que soient leur culture démocratique ou leur autorité excessive, il n’en demeure pas moins que l’exercice de la responsabilité nationale et la préservation des libertés dans leur intégrité sont antinomiques. Autant, par conséquent, rappeler que les libertés et leur « usage » sont par définition une affaire de ceux qui les exercent (presse, partis politiques et société civile) tout autant que les règles de conduite qui les encadrent.
À ce propos, ne suffit-il pas de retenir la définition de la fonction de journaliste que nous a léguée un écrivain tchèque(1) ayant connu la censure. « Celui-là n’a pas, écrit-il, seulement raison de poser toutes les questions, mais le droit d’exiger des réponses .» C’est probablement cette démarche adoptée par certaines de nos publications qui irrite en haut lieu et excède certains acteurs politiques. La peur de voir se lever le voile sur les turpitudes des dirigeants n’explique-t-elle pas l’odieux embastillement du journaliste Mohamed Benchicou pour avoir mis à nu la trajectoire politique d’un Président ainsi que le trafic d’influence du premier cercle de ce chef de l’État. Condamné en juin 2004, Benchicou allait inaugurer la série des procès instruits à d’autres journalistes. Notamment à ceux qui « exigèrent des réponses à leurs questions ».
Désormais, seule une quarantaine de jours nous sépare de ce rendez-vous contradictoire, fixé au 12 décembre. Mais d’ici là, la presse va connaître la plus insoutenable incertitude de son existence. De pression amicale pour certains titres et jusqu’aux accusations infondées pour d’autres, les journaux n’auront d’autres moyens de slalomer avec la vérité qu’en cédant à l’autocensure. Ce sera, naturellement, la dîme à payer en échange de la survie.
B. H.
(1) Dans son récit L’immortalité, Milan Kundera avait campé le personnage de journaliste.

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