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Lettre de province

Le jeûne, l’Aïd et la détresse des cabossés

Publié par Boubakeur Hamidechi
le 23.05.2020 , 06h00
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Les petites gens n’ont que de modestes attentes. De celles qui n’excèdent guère les besoins alimentaires pour survivre. Habituées à l’abstinence forcée et, au mieux, à la frugalité de quelques repas pris tout au long des jours profanes, elles sont probablement la seule entité sociale à entretenir un rapport serein avec le jeûne religieux du Ramadhan. C’est pourquoi elles affichent également une réelle indifférence au moment où toute la société s’apprête à clore l’épreuve du mois sacré dans une boulimie de sucreries sans pareille. Peu concernées par ces somptuosités, comme on le devine, ce sera justement à travers elles que peut se mesurer le mieux la vanité de cet happy-end festif orchestré par les nantis. Celui qui consiste à honorer l’accomplissement du grand œuvre concernant le mois de pénitence, en s’autorisant tous les excès de table qu’ils s’offrent en guise de bénédiction. C’est que même les prières surérogatoires, malgré leur caractère superflu, ne doivent plus avoir lieu en dehors du mois en question. C’est dire, qu’en l’absence des rites d’exception, l’on considère que l’acte de charité est perçu comme inutile ou, tout au moins, aléatoire par rapport à l’importance de l’abstinence qui ponctue le Ramadhan. Voici donc une fâcheuse interprétation que seuls les nécessiteux parviennent à remarquer puisqu’elle contribue à la disparition de l’aumône au point de susciter de l’ironie féroce en laissant croire qu’il n’est de solidarité licite qu’au cours de la douzième fraction de l’année.
À l’annonce donc de l’Aïd, ce sera le retour au huis clos de l’entraide et la fin de la distribution des couffins standardisés symbolisant la ration de survie exclusivement octroyée en tant que sacrement durant la période des abstinences sanctifiées. Comme quoi les faims taraudant les estomacs le reste de l’année ne doivent relever que des initiatives quelconques alors que la prescription du jeûne mérite à elle seule ce fameux rite alimentaire.
Renvoyées, dès cette semaine festive, à leur condition initiale, les petites gens n’auront d’autres alternatives que de renouer difficilement avec la précarité alimentaire des jours ordinaires. De même qu’il ne s’en trouvera sur leur chemin aucun tartuffe professant le devoir d’entraide. Ainsi, chaque jour qui se lèvera dorénavant sera, pour elles, annonciateur d’une épreuve complexe de la quête destinée à assurer la subsistance de la famille. 
Or, ce n’est pas tant le fait qu’une paupérisation de certaines strates de la société ait eu pour cause la succession de mauvaises politiques combinées au pillage économique. Par contre, l’on ne peut ignorer que la bureaucratie en porte la lourde responsabilité en ayant laissé croître les zones de non-droit. En effet, loin d’identifier les poches de la misère et d’en établir leur diagnostic spécifique, l’administration locale se contenta d’assister des populations qui allaient survivre en passant par la soupe populaire. 
Par conséquent, c’est au cœur d’une routine se répétant depuis deux décennies, qu’il est devenu insupportable que la pratique de l’aumône en arrive à obliger les petites gens à emprunter à la religion les implorations de la pitié alors qu’il est question d’une citoyenneté rabaissée et réduite au «pain nu», ou presque. Peu importent les gloses des exégètes à propos de la valeur ajoutée qui accompagne les œuvres du mois sacré. Car, ce qui choque en premier, c’est le fait de se défausser en recourant aux incantations religieuses. Autrement dit, il était plus sain de séparer les références spirituelles de la rationalité et de la sorte en finir avec les exorcismes de derviches. Car, si jusque-là la prévenance dont se prévaut la vertu du Ramadhan a toujours mis en exergue des valeurs morales, il n’en demeure pas moins que toute «solidarité» bien comprise n’a pour finalité que sa disparition au profit de l’autonomie par le gain du travail. Pis encore, les pouvoirs publics ne sont pas exemptés des mêmes erreurs toutes les fois où ils médiatisent des opérations du même genre. Autant dire que l’étrange «sanctification» de l’entraide que l’on alimente durant le mois de Ramadhan seulement a plutôt contribué à l’anesthésie des déclassés au lieu de doper leur volonté. C’est justement de la sorte, qu’au fil des Ramadhan, le pays multipliera les zones d’une pauvreté sédentarisée au même rythme que la démultiplication des bidonvilles où les mosquées devinrent le recours de tous les paumés sous influence grâce à la générosité religieuse. C’est que les petites gens confinées dans cette infra-urbanité sécurisée se sont vite adaptées à l’assistanat qui n’est rien d’autre que l’euphémisme de la mendicité. Se contentant de la cohabitation avec leurs semblables, ils parvinrent à partager un étrange «savoir-survivre» qu’ils qualifient de débrouillardise. C’est ainsi qu’au cœur du marasme qui les a condamnés au chômage à perpétuité, la plupart des pères de famille renonceront à toutes les démarches administratives qu’ils savent vaines au point de ne laisser aucune trace de leur existence. 
Disparus administrativement, ils ne donnent de leurs «nouvelles», pour ainsi dire, qu’au moment de la distribution des couffins de Ramadhan quand il leur faut se présenter à l’antenne du Croissant-Rouge puis au guichet de la mairie du village et enfin de se rapprocher de la mosquée la plus proche du bidonville. Un triple parcours pour gagner le gros lot de l’humiliation consentie.
B. H. 

 

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