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Lettre de province

Le sésame «102» de l’armée et le réveil des suspicions

Publié par Boubakeur Hamidechi
le 30.03.2019 , 11h00
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Au cœur du mouvement populaire qui, au fil des semaines, a pris des dimensions d’une authentique révolution, l’armée s’est enfin résolue à donner son avis quant à la manière de parvenir à un apaisement de la rue et, pourquoi pas, solder le compte d’un Président sur avis du Conseil constitutionnel. Seulement, de tous les sermons qu’il a l’habitude d’ânonner face à des ouailles en tenue kaki, celui que délivra récemment le général de corps d’armée ne précise guère si le fameux article 102 est le seul sésame qui convienne à la crise. Sachant que l’autorité du Conseil constitutionnel est a priori discutable et que l’opinion suppute déjà que son président serait rétif à établir un diagnostic défavorable à son parrain, pourquoi donc l’armée a-t-elle opté pour cette unique démarche ? Plutôt impasse que sésame susceptible d’offrir de nouvelles perspectives, la proposition de Gaïd Salah risque bien d’attiser la critique à son égard. 
En effet, la confrontation citoyenne à un pouvoir « bunkérisé » risque bien de valoir de violentes critiques au nom de l’inaltérable dogme républicain relatif à la séparation des pouvoirs. C’est dire que cette initiative se révéla au bout du compte comme un appel équivoque réactivant toutes les méfiances de la rue. Il est vrai que sur le sujet concernant l’inaptitude notoire de Bouteflika, l’armée accuse un retard certain par rapport à la perspicacité de l’opinion. En s’abstenant de donner raison à celle-ci en 2014, ne s’était-elle pas prévalue d’une neutralité de façade qui l’exemptait de toute incursion dans les supposées « querelles politiques » (sic). Car, depuis quand une invalidité physique du chef de l’Etat se réduit-elle à des polémiques partisanes alors qu’elle met en péril la fiabilité même du magistère représentant la Nation ? Ce fut donc le rendez-vous manqué de l’armée avec cette petite vérité qui a permis la reconduction de trop d’un homme malade et a fini par provoquer les éruptions des grandes colères de la société. De celles qui charrient un magma humain se déversant chaque vendredi à travers les rues des cités de la République avec pour seul mot d’ordre, l’instruction des actes d’accusation contre une classe dirigeante parmi laquelle des « grands képis » sont à leur tour cités. Même si les quolibets de la foule relèvent du ressentiment, le fait d’insister à demi-mots sur les secrètes connivences du passé montre bien que la problématique de l’armée demeure une inépuisable thèse consacrée à la fabrication des pouvoirs. Mais est-ce pour autant juste de charger l’actuelle hiérarchie de tant de soupçons en ne s’appuyant que sur la récente initiative ? Probablement pas dans la mesure où la brusque accélération des évènements ne pouvait la laisser plus longtemps indifférente face aux risques de dérapages. 
En rompant le silence 28 jours après le début des manifestations, elle semble vouloir faire amende honorable après les inexcusables louvoiements qui furent les siens dans un passé récent. Il suffit par conséquent de rappeler que le ras-le-bol national traduit par la rue chaque semaine possède des antécédents. Ceux, entre autres, de la crise morale et de la dérive politique datant de 2013 et qui furent illustrées par les flambées de la délinquance affairiste et le laisser-faire impuni d’un gouvernement à l’incompétence désormais légendaire. Tout cela eut lieu dans une atmosphère d’inquiétude au point que certaines associations décidèrent d’alerter à la fois les institutions judiciaires tout en demandant audience au président de la République lui-même. Autant de démarches vaines dès l’instant où les services de sécurité crurent déceler une tentative de déstabilisation. A son tour, l’armée y opposa une fin de non-recevoir à ces « interlocuteurs autoproclamés » (sic). Elle fit même savoir avec sa morgue habituelle « sa neutralité » par rapport aux « contingences politiciennes ». Or, si la nouveauté de cette doctrine était en soi respectable, pourquoi donc a-t-elle laissé dans le flou total les critères fixant soit l’exemption, soit la nécessité de voler au secours de l’Etat lorsqu’il est exposé à la prédation et à l’effondrement. Il est vrai que la frontière entre les deux probabilités est mince et exige de subtiles interprétations pour chaque situation. Seulement, il advient parfois que la tournure que prennent les évènements ne saurait exonérer l’armée de son arbitrage. 
Rassurer par exemple un Etat affaibli et sous-administré en lui prêtant main-forte afin de se refaire une nouvelle autorité peut effectivement être de l’ordre des missions constitutionnelles de celle-ci. Face à la mise en scène ayant permis au régime de se perpétuer, l’armée, pourtant dubitative, accordera hélas son quitus sans émettre la moindre condition. Comme quoi la notion de non-ingérence peut aussi servir de masque à de terribles forfaitures. C’est ainsi que faute de carton rouge à sortir lors des tractations de 2014, elle allait redessiner la périlleuse quadrature du cercle systémique préconisant que rien ne pourrait exister dans la galaxie des pouvoirs sans l’aval de la caserne en tant que pivot. Sans se douter, le généralissime vient encore de procéder dans cet esprit, quand il crut faire œuvre de bonnes offices en « agissant selon les missions constitutionnelles dévolues à l’ANP ». Hélas, pour lui, la volée de bois vert que le PT, le FFS et le RCD l’accusant de remettre l’armée dans le jeu politique n’est-elle pas significative de la longue marche avant d’atteindre une séparation effective des pouvoirs ? Difficile, par conséquent, de porter des jugements de valeur tout en étant vacciné contre la tentation à diaboliser le vis-à-vis. En peu de mots, l’armée a encore du pain sur la planche avant de pouvoir s’exprimer sereinement sur la place publique sans être suspectée de vouloir fomenter un putsch.
B. H.

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