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EN QUÊTE D’ALGER

Publié par Youcef Merahi
le 24.02.2021 , 11h00
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Dès lors que j’ai pris la décision de me rendre à Alger, nul ne pourra m’en dissuader. Pourquoi remettre à demain ? La suite est connue. Tant qu’on a la possibilité de concrétiser son désir, pourquoi tergiverser ? Il se faut se prendre par le fond de la culotte. Appliquer la décision. Depuis quelque temps, plus particulièrement la nuit, je ne pense qu’à revoir la capitale. « Alger, capitale de l’Algérie », chantait Anna Greki. 
Il n’y a pas si longtemps, Alger était comme un sortilège pour moi. Je portais dans mes gestes ses moindres recoins. Il n’y a pas chute que je n’ai respectée. Il n’y a pas odeurs que je ne porte pas le long de mes veines. Il n’y a pas ciel bleu plus bleu que le ciel de mon Alger. Il en est ainsi de l’amour d’une femme ! Si Alger était une femme, j’aurais été son poète courtisan. Je veillerais à me présenter devant elle paré de mes plus beaux atours. Je serais propre au moment de l’approcher. Je serais faconde pour la placer dans mon discours. Je serais brise doucereuse pour caresser ses cheveux. Je me ferais chanteur pour tracer l’architecture galbée de ses rues. A chaque seconde, je lui dirais les « mots bleus, les mots que l’on dit avec les yeux ». 
Et si, pour une raison ou une autre, Alger dit une contrariété, je me ferai le boute-en-train, le fou du roi, le clown, le poète de la cour, juste pour l’amener à esquisser un sourire. Et de ses rides naissantes, effacer toute trace de mauvaise humeur. Momo l’a fait, à sa façon. Moi, moi, moi, je convoquerai tous les aèdes, les conteurs, les tambourineurs, les chanteurs, où qu’ils soient, je leur ordonnerai de puiser, au fond d’eux-mêmes, la quintessence de leur art, juste pour que ma ville-passion dise sa satisfaction. 
« Dans ton cauchemar », dit la petite voix intérieure, qui n’attend que ces moments d’euphorie pour casser l’enchantement. J’ai tenté de me justifier, rien n’y fait. « Vomi le rêveur dans Alger », n’est-ce pas un de tes vers ? La petite voix intérieure est décidément inclémente, aujourd’hui. « Tu as reçu des coups dans et par Alger », insiste  la voix. « Pourquoi  ce sadisme ?» lui rétorquai-je. « J’ai peur que tu ne retombes dans tes travers de jeunesse. Alger ne t’est pas exclusive, elle est à tout le monde. Pourquoi donc, à cet âge certain, tu souhaites bouleverser la réalité de ta solitude algéroise ? » lance péremptoire la voix. « Alger n’est pas une femme. Elle n’est pas moins ton amante. Elle ne te doit rien. Ta mémoire te joue des tours. Tu te vois prince charmant dans ses rues blanchâtres. Tu n’as été qu’une rumeur d’une époque qui ne reviendra jamais », me tance la petite voix. 
Je suis têtu. Je ne lâcherai pas mon désir de m’y rendre. Je suis obstinément décidé à voir ce qu’il en est. Le bus était plein comme un œuf. J’ai saisi au vol la place derrière le chauffeur. Je ne veux surtout pas avoir à tenir la discussion avec quiconque. Je ne veux rien dire. Je ne veux rien entendre. Notre conducteur est précautionneux. Il s’entête à garder sa droite. Par contre, derrière, ça discute ferme. Le peuple, en marge, refait l’Algérie par la parlotte. Puis, ce peuple connaît tout. Il a un avis tranché sur tout. Il dispose de solutions à la crise mondiale. Aujourd’hui, il est question de la réouverture des cafés, des restaurants, des salles de spectacles. Les bars, aussi, précise certainement un adepte de la dive bouteille. J’étais à un doigt de me lever et leur dire : « Avez-vous vérifié si les rues ont été rouvertes ? N’est-ce pas que toi, peuple amnésique, as commencé à jeter les prémices d’une révolution ? Toi peuple, tu as été corrompu par l’ouverture de fonds de commerce. » Je me suis tu. Le silence est parfois préférable au bavardage.
Je regarde Belcourt avec des yeux de chien battu. Est-ce possible qu’il en soit ainsi ? Je n’y vois aucun signe de vie. Les murs se lézardent plus vite que mon espoir. Les trottoirs défoncés annoncent la faillite de la gestion populaire. Laâqiba, autrefois, repaire de l’argent facile, semble atteinte par la maladie du sommeil. Bien sûr, le peuple est dehors. Sans précision. Sans architecture. Sans job. Est-il vrai qu’Albert Camus a vécu dans ce quartier ? Je n’ai plus le souvenir. La rue Belouizdad est un long tracé de bitume pour les véhicules qui, comme une procession de chenilles, poussent à fond le moteur pour, justement, créer le bouchon tant redouté. Vivent-ils encore ici ? Oui ! Et ces balcons, qui s’accrochent désespérément au vertige du temps, risquent à tout moment la chute. Je ne veux plus tarder dans cette anarchie des sens, où la multitude falsifie l’action mémorielle. Je me doute de ne plus être à ma place. J’accepte ce verdict. Je suis parti trop tôt. Et je n’ai pas su revenir à temps. 
Et si je passais par les bars du centre-ville, trouverais-je la trace de Djamel Amrani ? Je veux juste savoir s’il bivouaque toujours dans ses certitudes. Si j’ai fait ce trajet, c’est pour régler des comptes avec ma mémoire. Ma « nuit du dedans » a trop duré. Je souhaite accrocher un ersatz de soleil sur les ruines de mon désert. Là, je suis bouffé par ce désert « capitale ».  
Cette rue porte le nom d’un de nos plus grands révolutionnaires, Larbi Ben M’hidi. Sauf qu’il n’y a rien de révolutionnaire dans cette rue. Rien, sinon qu’elle s’est transformée en surface où des godasses viennent s’user à longueur d’année. Dans ma mémoire, elle était resplendissante. Difficilement, j’y arrive tout de même. Ça bouscule. Ça feinte des épaules. Ça tchatche. Ça va et ça vient, dans un mécanisme d’horloge. Tiens, le cavalier sur son cheval est encore là. Il va rester  longtemps juché  sur sa monture ? Puis, il a l’air martial ! Il n’y a plus de guerre, désormais. L’Algérie est en paix, sauf avec ses démons. Qu’il rengaine donc son épée ! Il pourra toujours se faire passer un livre à opposer à la vacuité du temps qui passe. Alibey (Dahmane pour les intimes) est à même de lui proposer un titre. La librairie du Tiers-Monde est, par excellence, le temple des rêves et autres sortilèges de ces écrivains, qui ne cessent de débusquer le bon mot derrière une improbable inspiration. Je voudrais dire à Dahmane de ne jamais se départir de sa passion.
Y. M.

 

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