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IMPRESSIONS TIZI-OUZIENNES

Publié par Youcef Merahi
le 10.02.2021 , 11h00
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J’ai toujours su qu’il n’est jamais trop tard pour redécouvrir sa ville. Car l’habitude aidant, on délaisse un tantinet la réalité pour laisser place au pouvoir de la mémoire. Or, la mémoire n’est pas si infaillible que cela. Souvent, il m’est arrivé de confondre un élément par rapport à un autre, une couleur par rapport à une autre, ou une impression par rapport à une autre. Tout simplement, chaque souvenir qui se superpose sur le précédent tend à falsifier, un tant soit peu, la consistance d’un événement, d’un lieu ou d’une personne. J’ai eu à le vivre, à mes dépens. J’ai toujours paumé le nom de personnes que je n’ai pas vues depuis un bon bout de temps. Ma mémoire n’arrive pas à sauvegarder cet élément du souvenir, comme le patronyme. Cette partie de mon cerveau doit être en déshérence. Je devrais demander à mon toubib le pourquoi du phénomène.
 Parlons de toubib, celui m’a prescrit une marche quotidienne. Et d’éviter autant que faire se peut la voiture. C’est ce que je fais, depuis quelques semaines. Je me fixe, la veille, un itinéraire, pour varier et éviter ainsi la monotonie des pas. Depuis, je commence à redécouvrir ma ville natale. En sortant de chez moi la dernière fois, je me suis décidé à orienter ma marche en direction de Tazouguert (nom du jujubier, en kabyle), en passant par Djamaâ Zitouna, débouchant ainsi sur Zellal, le quartier de ma naissance, redescendre par Aïn Hallouf (la fontaine du sanglier, cette fontaine existe toujours), ensuite emprunter «la route des arbres», merveille du génie populaire en termes de toponymie, «Trig echdjour», puis prendre par «la rue de la Paix» et se retrouver au niveau de la grand-rue. 
 Ce n’est pas pour faire du tourisme, c’est promis. Dans ma vie, j’ai emprunté ce tracé des milliers de fois. C’est, d’abord, pour marcher dans un souci médical ; ensuite, pour convoquer ma mémoire et lui intimer l’ordre de m’indiquer la meilleure des traces d’antan. Tout faire pour que ma promenade de santé ne soit pas insipide. Djamaâ Zitouna est au cœur de plusieurs ruelles, au nombre de cinq. Zitouna, parce qu’un olivier trône sur ce morceau de terrain utilisé comme espace de regroupement, une espèce d’assemblée. J’y ai frotté mes fonds de pantalon, il y a quelques années de cela, un sacré paquet d’années. Puis, quand il y a «lawziâ», elle se faisait à l’époque, plus maintenant, cette place est utilisée pour étaler la viande, et sa distribution. Tazouguert est à un niveau supérieur ; il faut monter pour se retrouver face aux deux fontaines, dites «Zoudj Aâyoun» ; sauf que l’eau n’y coule plus depuis des lustres. A partir de là, on peut considérer qu’on est au pied du Belloua, ce mont, ce saint-patron qui domine Tizi-Ouzou de près de neuf cents mètres. 
 A Tazouguert, on se sent véritablement au village, taddert ou dechra. Les ruelles sont étroites ; les maisons (anciennement en terre) s’adossent les unes aux autres, comme dans les villages de nos montagnes ; ceci pour dire que ceux qui habitent là viennent d’un peu partout. Arrivé à Zellal, je n’ai pas retrouvé la maison où je suis né. J’avais beau creuser ma mémoire, rien n’y fait. J’ai emprunté la venelle (azroug) de bout en bout, en vain. L’ancienne huilerie d’El Hadj Amar Akli n’existe plus ; elle s’est transformée en parking. Je crois que c’est ça ; que je ne me fasse pas berner par une mémoire vieillie. Je pense que c’est ça. En tous les cas, l’huilerie n’existe plus. Je ne la trouve nulle part ! 
Puis, ce fut la descente par «Trig j’dida», pour aboutir à «Houmet Tabnaâlit». Là, sur un mur de la place circulaire, le portrait de Samy El Djazaïri fait face à tous ceux qui montent vers Redjaouna. Et voilà Aïn Hallouf et son antique école Jeanmaire destinée, à l’époque, pour les «indigènes», qui, personnellement, m’a accueilli au primaire. Faut-il rappeler que devant la fontaine en question, fontaine d’où coule de l’eau en permanence, El Hadj Amar vendait toute sorte de sucreries, dans les années soixante, pour les écoliers que nous étions. Dans ma mémoire, El Hadj Amar est une institution, à lui tout seul. S’il faut atteindre «lbiladj», le centre-ville, j’emprunte «Trig echdjour», appelée ainsi parce que des arbres très hauts donnent de l’ombre, principalement en été ; puis, sa côte est à taille d’homme. Un peu plus loin, la rue de la Paix n’est plus ce qu’elle était depuis que l’ami Krimo, «tbib», a rejoint le Ciel sur la pointe des pieds, sans déranger personne. 
 Voilà la grand-rue où convergent tous ceux qui transitent par Tizi-Ouzou. Elle n’a pas changé cette grand-rue de mon enfance. Même si elle a été éviscérée à ses deux extrémités, elle demeure le cœur palpitant de la ville. Elle devait être piétonne, elle ne l’a pas été. Le café El Djenina, un joyau à son époque, a disparu dans la tourmente de la rénovation du centre. Demeure heureusement l’antique librairie Cheikh, appelée populairement «Si Ali Ou Cheikh», qui perpétue à propager le livre, l’écriture, le savoir et la culture. Bob a fermé ses portes. Le Novelty ne donne plus les résultats sportifs. Le rond-point est toujours rond, il y trône une «fouara» qui, trop souvent, oublie de lancer ses jets d’eau en l’air. L’hôtel Kohler a fermé ses portes, puis a été détruit, pour recevoir la Sonelgaz, endroit peu indiqué pour une structure pareille. L’ancien siège de la mairie est toujours debout, résiste vaille que vaille aux assauts du temps et aux omissions des hommes. Il est là, comme un appel au passé. Sa place est toujours vide. Embryon de musée, m’a-t-on dit.
 Juste au-dessus de la trémie trône la statue de Chachnaq. Beaucoup ont applaudi son érection ; d’aucuns ont rejeté sa mise en place. Pourtant, il est là ; il fait déjà partie du décor ; grands et petits viennent se prendre en photo devant ce pharaon. Les «pour» semblent dire aux «contre», au lieu de chercher la petite bête, faites comme nous, ramenez votre pharaon, l’affaire sera réglée. C’est ainsi que je vois le schmilblick. Il est là. Rien ne dit qu’il y restera une éternité. Les choses évoluent. Du jour au lendemain, une main de fer pourra venir le mettre au rebut. A moins qu’un Ramsès ne vienne lui faire un coup d’Etat ! Question à un douro «covidée», à celui qui pourra y répondre : «Quelle est donc la malédiction qui colle aux trottoirs de Tizi ? A peine les carreaux posés, ils sont déjà refaits.»
 Il y a encore des rues à traverser. J’ai encore de la marche à faire. Il y a encore des souvenirs à déterrer, pour apaiser une mémoire carnivore. Enfin, Tizi-Ouzou n’est plus Tizi d’antan. Là, je suis nostalgique !
Y. M.

 

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